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11/02/2013

Bouillon Japonais

Nous avons le plaisir d’accueillir Denise, qui a vécu 20 ans au Japon, et apporte à nos lectures un éclairage culturel différent.

 

Les Japonais lisent beaucoup, y compris la littérature étrangère, traduite en japonais depuis longtemps. Inversement, en France, c’est  seulement depuis quelques décennies qu’un gros travail de traduction et de diffusion des œuvres asiatiques a été entrepris, par les éditions Actes Sud et Picquier. Le Japon est très bien équipé en médiathèques, voire en fondations privées, et on y trouve aussi  beaucoup de magasins de livres d’occasion.

 

Chez certains auteurs japonais contemporains, le roman traduit des courants universels. Néanmoins, même les auteurs actuels introduisent souvent des touches de fantastique ou d’irrationnel dans le quotidien. Pour les adeptes du Shintoïsme, tout a une âme, et on passe très vite d’un monde réel  à un monde irréel. Les relations avec les morts sont naturelles, donc normales aussi les apparitions dans les récits des âmes de revenants ou de spectres.

Haruki Murakami, dans Kafka sur le rivage, fait intervenir des spectres, et le héros tombe amoureux à la fois d’une femme d’âge mur et de son spectre adolescent. Asada Jiro, dans Le Cheminot : parvenu à la retraite, le cheminot voit apparaître sa fille morte, aux différents âges qu’elle aurait pu avoir.

 

Le culte des ancêtres est fondamental. La fête des morts a lieu chaque année en août. C’est l’occasion de retourner au village natal, de retrouver la famille pour de grandes festivités. On peut voir à ce moment-là l’état de santé financier de la famille… Dans toutes les maisons, une pièce spéciale, à tatamis (la pièce à invités), contient les autels des ancêtres, sur lesquels on dépose des offrandes, car le mort rend visite. Bien sûr, vu l’exiguïté croissante des logements, l’autel est de plus en plus petit…

 

Les japonais professent une grande tolérance vis-à-vis des religions, ne rechignant pas à en pratiquer plusieurs (multi-assurance ?). « On nait shintoïste, on se marie catholique, on meurt bouddhiste ».

 

Peut-être sous  l’influence du Shintoïsme, un courant d’écriture s’attache à décrire la vie au jour le jour, les petits riens qui font que la vie n’est pas si mal que ça. Kawakami Iromi, avec La brocante Nakano, raconte le bonheur simple des gens qui ont peu d’exigences. Dans Les années douces, elle évoque les heures passées au bar, à boire et à manger… et peu à peu des sentiments fins et subtils émergent.

 

Par ailleurs la dualité bien/mal, telle que nous la connaissons avec notre morale judéo-chrétienne, n’existe pas. Ce sont plutôt les conventions sociales qui régissent les relations entre personnes. D’où l’importance d’une attitude extrêmement polie, souriante et policée. Le silence a une grande place : on ne s’impose pas à l’autre. Dans Le musée du silence, de Yôko Ogawa, une vieille femme veut organiser un musée à partir des objets personnels qu’elle a dérobés à chaque défunt du village, sortes de témoins silencieux de leur vie.

 

Il est évident que pour autant le Japon n’échappe pas à la violence. L’auteur Riyû Murakami par exemple, montre surtout la face noire et violente du pays. Yôko Ogawa ne porte pas de jugement dans ses romans, mais expose parfois une cruauté certaine, qui met le lecteur (en tout cas européen) mal à l’aise, par exemple dans La piscine ou dans Hôtel Iris.

 

L’amour n’a pas la même fonction qu’en Europe. Le mariage sert traditionnellement au prolongement de la lignée, et le fils aîné a un rôle prépondérant. Tanizaki, dans Les quatre sœurs, présente une famille ayant 4 filles, dans les années quarante et cinquante, où le mariage des quatre sœurs est arrangé par ordre d’âge impérativement, par le mari de la fille aînée. Ce récit est situé à Kyoto, ville impériale où la tradition est très forte.

Sawako Ariyoshi, auteur féministe, conteste la position de la femme ainsi que la place du fils aîné dans Les dames de Kimoto.

Néanmoins les femmes japonaises sont de plus en plus entreprenantes, dans les PME, dans le milieu de l’architecture et du design par exemple. Haruki Murakami, dans 1Q84, met en scène toute une génération de femmes qui veulent être indépendantes, et ne se marient pas pour se consacrer à leur carrière.

 

Un autre thème, lui, très japonais, est apparu au cours de nos lectures : les relations difficiles entre le Japon et la Corée. Aki Shimazaki, dans les 5 tomes de Le poids des secrets (secrets de famille), évoque la diaspora des Coréens mal intégrés au Japon dans les années 20, et les tensions entre les deux ethnies lors de la deuxième guerre mondiale. Les Coréens, considérés comme ennemis, étaient suspectés de traitrise et maltraités…

Tout comme les ressortissants d’origine japonaise en Amérique du Nord à la même époque : voir les romans de Julie Otsuka Quand l’empereur était un Dieu, et Certaines n’avaient jamais vu la mer.

 

Nous évoquons de nombreux autres romans qui nous ont plu :

Les belles endormies, de Yasunari Kawabata, un très beau classique

Un artiste du monde flottant, de Kazuo Ishiguro

La formule préférée du professeur, de Yôko Ogawa

Ainsi que des romans policiers :

Le vase de sable, de Seicho Matsumoto

La proie et l’ombre, de Edogawa Rampo, premier auteur de romans policiers japonais, qui se réclame d’Edgar Allan Poe, dont les œuvres sont assez faciles à lire, plutôt psychologiques

La ritournelle du démon, La hache le kôto et le chrysanthème, de Seishi Yokomizo, se lisent d’une traite, ont beaucoup de rythme, mais aussi de nombreux personnages !

 

Ce jeudi-là, au Bouillon, nos échanges étaient très riches et informels, donc la prise de notes était difficile. J’espère ne pas avoir trahi l’essentiel. Aline

Commentaires

super article pour le bouillon japonais , reflète bien ce qui a été échangé lors de notre rencontre, merci aline

j'ai lu personnellement Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, je ne connaissais pas cette partie de l'histoire et cela m'a incité par ailleurs à en savoir plus .

Écrit par : chaumont | 13/02/2013

Je n'ai pas noté TOUTES nos lectures car le billet devenait trop long. Mais sur le sujet des ressortissants nord-américains d'origine japonaise, déportés pendant la deuxième guerre mondiale (suite à l'attaque de Pearl Harbour), en plus de Quand l'empereur était un Dieu qui se passe aux USA, j'ai aussi lu Obasan, un superbe roman de Joy Kogawa, qui se passe au Canada.

Écrit par : Aline | 13/02/2013

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