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04/03/2014

Un monde beau, fou et cruel

afrique du sudLa première chose qui marque dans ce roman, c’est la plume poétique, évocatrice de Troy Blacklaws. Avant même de rentrer dans le récit, le lecteur est happé par les descriptions saisissantes de l'auteur :

 

« Un garçon mène une vache maigre, jaune pâle, le long d’une passerelle métallique au-dessus de l’autoroute N2 à la périphérie de la ville. La passerelle est entièrement grillagée pour empêcher les vaches cinglées de sauter et les garçons amers de lâcher des briques sur les automobiles qui dévorent le macadam au-dessous. Pour le garçon, cette liberté que Mandela a tant désirée, c’est une blague… »   « Sur le bord de la route, une dépanneuse, telle une mante religieuse morbide, rêve de sa prochaine victime. »

 

« l’apartheid reposait sur des panneaux indicateurs statiques, sans équivoque. Aujourd’hui, les pancartes changent tout le temps. Les mots inscrits s’effacent ou bien les panneaux sont de travers après que des taxis kamikazes ont percuté un poteau. Ils se transforment en toiture dans les bidonvilles ou bien, retournés, deviennent les enseignes d’un coiffeur, d’un débit de boissons clandestin ou d’un vendeur de cercueils d’occasion. Même les bornes kilométriques sont volées pour retenir les toiles de tente dans le vent hurlant du sud-est. Les noms des morts disparaissent des cimetières, les lettres en cuivre sont échangées contre de la drogue. L’époque où les mots restaient immobiles sur les poteaux est depuis longtemps révolue. Les mots ne tiennent tout simplement plus en place. »

 

Le lecteur s’attache alternativement aux pas de deux hommes : Jerusalem et Jabulani.

-              Jerusalem, étudiant « coloured » poète et rêveur, est arraché à son milieu de « moffies » (mollassons, lavettes) par son père : Zero, lassé de le voir vivre en parasite, l’installe sur le marché d’une petite ville portuaire avec de la marchandise pour touristes à écouler. Jerusalem s’ouvre à la poésie de la vie, des gens autour de lui, à la beauté de la mer… et à l’amour. (pour émerveiller la fille dont il vient de tomber amoureux, il suspend au bout des doigts du frangipanier une myriade d’oranges brillantes…)

-              Jabulani, professeur d’anglais et de sport, est malmené au Zimbabwe pour avoir osé une blague sur les vêtements ridicules du tyran Mugabe. Il passe la frontière pour se réfugier en Afrique du Sud, mais se fait capturer dans le veld désertique par des trafiquants de marijuana qui réduisent en esclavage les immigrés clandestin pour cultiver la ganja. Il s’échappe, poursuivi par un cow-boy albinos sadique, qui n’hésite pas à tuer tous ceux qui l’approchent.

 

En creux, l’auteur fait aussi le portrait d’un personnage complexe, Zero : pour Jerusalem c’est un père magouilleur et grossier, tandis que Jabulani est témoin de sa générosité et de sa croisade pour sauver et venger les femmes violées et les faibles exploités.

Au travers du destin de quelques hommes, c’est surtout la beauté de l’Afrique du Sud opposée à la folie des hommes qui transparaît. La nation arc-en-ciel s’est transformée en un pays où l’espoir est permis mais où la violence règne : ceux qui possèdent les armes et le pouvoir peuvent faire subir le pire aux personnes vulnérables. La bonté et l'humanité côtoient la cruauté. Les réfugiés africains attirés en Afrique du Sud sont traités comme des sous-hommes, et même entre immigrés de différentes ethnies ou origines, c’est une compétition sans merci.

 

Troy Blacklaws (1965-  )

Un monde beau, fou, cruel (2013), Flammarion, 19 €

Cruel, crazy, beautiful world (2011) titre emprunté à une chanson de Johnny Clegg, le "zoulou blanc"

Troy Blacklaws est né dans la province du Natal, en plein Zoulouland. Après ses études, il a effectué son service militaire sans arme.  Ses autres romans, Karoo Boy (2004) et Orange sanguine (Blood orange, 2005) ont rencontré un beau succès en France.

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