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16/04/2014

Les brumes de l'apparence

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Frederique DEGHELT

Actes Sud, mars 2014, 21.80 €

 

Que dire du dernier roman de Frédérique Deghelt sans trop en dévoiler…

Gabrielle, la narratrice, est heureuse dans un couple brillant : mariée depuis une vingtaine d’années à un chirurgien esthétique de renom, elle-même responsable pleine d’imagination d’une entreprise d’évènementiel. Elle ne croit pas à la crise de la quarantaine, et pourtant sa vie est remise en question de façon surprenante.

Suite à un héritage inattendu, elle se rend dans la France profonde pour mettre en vente la propriété qui lui a été léguée. Parisienne invétérée, elle n’a aucune intention de s’attacher à cet endroit, et pourtant…. et pourtant ce retour sur la terre de ses ancêtres est une remise en cause totale, bouleversante, par la découverte de particularités familiales que sa mère lui avait toujours celées.

 

Quoique ce ne soit pas son sujet principal, comme dans La vie d’une autre, l’auteur explore la relation d’un couple constitué depuis longtemps. Elle remet en question cette relation basée sur les habitudes et une perception extérieure de l’autre, faussée par les apparences et par nos projections sur nos proches. La narratrice passe de l’autre côté du miroir, et tente de vivre au-delà des brumes de l’apparence :

"Est-ce que je pensais à tout ça avant ? Est-ce que tisser des liens avec l’au-delà de cet univers n’oblige pas à plonger profondément en soi, à traverser puis à dépasser cette enveloppe du corps et tous ses attributs superficiels et ridicules ?... L’apparence a besoin d’être oubliée pour que nous devenions nous-même."

 

Intégrée au roman, l’auteur engage une réflexion philosophique sur ce qui nous attend après la mort, et par ricochet sur notre façon de vivre, excessivement basée sur des considérations matérielles. "Le monde ne va pas plus mal qu’autrefois, il irait même plutôt mieux, mais personne n’est au courant. C’est plutôt malin, non ? On a même réussi à faire croire que le bonheur appartient aux riches et que cette richesse aux biens sans envergure est devenue un but honorable pour tous."

 

Frédérique Deghelt ne manque pas de développer des idées intéressantes, même si je n’adhère pas à son postulat de départ, ni à ses démonstrations « scientifiques ». Ses réflexions sur l’au-delà sont développées avec tellement de force, que je me demande vraiment si elle adhère aux convictions de son héroïne ou si c’est un jeu intellectuel.

Pour répondre à cette question, et à d'autres, rendez-vous à la rencontre avec l'auteur organisée par la librairie Murmure des Mots jeudi 24 avril à partir de 16 heures !

14/04/2014

Louise Erdrich

Bouillon de lecture du 10 avril 2014, à Soucieu

Karen Louise Erdrich, née le 7 juillet 1954 à Little Falls dans le Minnesota, est auteur de romans, de poésies et de littérature de jeunesse. Elle est une des figures emblématiques de la littérature indienne et appartient au mouvement de la Renaissance amérindienne. Sa mère est une métis Ojibwa (Chippewa), et son père est américain d’origine allemande. Louise Erdrich grandit dans le Dakota du Nord, où ses parents travaillaient au Bureau des Affaires Indiennes.

Enseignante, elle épouse en 1981 Michael Dorris, collègue et autre auteur de la Renaissance amérindienne. En 1995, le couple se sépare. Michael, dépressif depuis longtemps selon Louise, se suicide en 1997. Louise Erdrich vit dans le Minnesota,où elle est propriétaire d'une petite librairie indépendante « Birchbark Books ».

Tous les livres de Louise Erdrich que nous avons lus sont parus en français aux éditions Albin Michel, dans la collection Terres d’Amérique, 2 ou 3 après l’édition anglophone. Nous avons préféré ses romans récents, plus construits, moins touffus au niveau des personnages.

 

littérature amérindienneLove Medecine (1984)

D’abord publié en français sous le titre L'Amour sorcier en 1986, réédité en 2008.

Le premier chapitre est composé d’une nouvelle écrite par l’auteur en 1979. Il raconte la triste fin de June, morte de froid dans la neige. Son personnage est évoqué plusieurs fois dans les chapitres suivants, tranches de vie des familles Kashpaw, Lamartine et Pillager, sur les terres indiennes du Dakota, depuis 1934 jusqu’aux années 1980 : amours et rivalités, rappel de l’ancienne proximité avec la nature, drames, injustices provoquées par les blancs (un indien fait toujours un coupable idéal). Des femmes passionnées, et des hommes abîmés par les guerres en Europe ou au Vietnam….

Malgré un rappel généalogique, le lecteur peine à se retrouver dans les nombreux personnages, d’autant que la chronologie n’est pas respectée. Néanmoins, l’écriture sensible et les personnages hauts en couleur rendent la lecture très intéressante.

Les personnages sont repris dans d’autres livres de l’auteur : The Bingo Palace (1994), qui décrit les effets de l’ouverture d’une usine et d’un casino sur la réserve, et  Tales of Burning Love (1997), qui finit l’histoire de Sœur Leopolda.

 

La femme antilope (The Antelope Wife, 1998)

Un roman compliqué, avec une généalogie tarabiscotée, difficile à lire malgré une écriture très belle et un souffle épique. Les figures de femmes dominent.

 

littérature amérindienneLa chorale des maîtres bouchers (The Master Butchers Singing Club, 2003)

Un soldat allemand se sort vivant de la guerre de 14-18 et respecte sa promesse faite à un camarade d’aller aider sa femme et l’épouser après la mort de celui-ci. Fuyant la misère en Europe, il part s’installer aux Etats-Unis, gagnant sa vie en vendant des saucisses. Maître boucher, il a hérité du don familial pour le chant et d’une voix extraordinaire.

On rentre vite dans cette histoire, qui s’inspire de l’héritage germano-américain de l’auteur. Les lieux et certains personnages sont déjà développés dans ses romans La branche cassée The Beet Queen (1986), et Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse (The Last Report on the Miracles at Little No Horse, 2001).

 

littérature amérindienneLe jeu des ombres (Shadow Tag, 2010)

Prix National book award 2012.

Irene America, Gil et leurs trois enfants forment une famille admirable en apparence : Irène fait une thèse sur l'oeuvre du peintre Georges Catlin ; Gil vit de sa peinture et jouit même d’une certaine renommée grâce à ses portraits de sa femme, métaphores du peuple amérindien ; Florian est un génie des maths, Riel une adolescente brillante, passionnée de retour aux sources traditionnelles amérindiennes, et le petit Stoney un dessinateur hors pair. Depuis la naissance des enfants, Irène est très proche d’eux et protectrice, tandis que Gil se consume de jalousie et éprouve le besoin de la posséder corps et âme. Il boit trop, et se montre parfois violent avec les enfants, se donnant ensuite bonne conscience en couvrant sa famille de cadeaux.

Irène ne supporte plus cet amour possessif, exclusif, et éclate lorsqu’elle découvre que son mari lit en cachette son journal intime. Elle entame alors un nouveau journal qu'elle cache à la banque, et poursuit l'ancien pour régler ses comptes avec son mari.

 « Les parents boivent, les enfants trinquent »… les trois enfants assistent impuissants aux conflits parentaux et à leurs abus d’alcool. Florian s’évade dans l’alcool puis la drogue, Riel tente de développer les méthodes de survie indiennes pour sauver sa famille en cas de catastrophe, tandis que Stoney dessine sa maman dans une multitude de belles robes… et toujours avec, à la main, une baguette surmontée d’un croissant… son verre ! Même les chiens, dotés d’un sixième sens pour sentir arriver les affrontements, essaient d’éviter le pire !

Un récit poignant, très riche, sur une relation de couple amour-haine, viciée par la subordination d’Irène à Gil. A force de la cerner, de l’utiliser, de la peindre, il a « marché sur son ombre », ce qui atteint l’âme, selon la tradition indienne. Le lien est fait avec l’œuvre de G. Catlin, peintre de la première moitié du 19e siècle qui, en faisant le portrait des amérindiens, les aurait vidés de leur substance en utilisant les ombres et la profondeur…

Le jeu des ombres aurait même gagné à être un peu plus long, car la fin est un peu rapide, peut-être pas tout à fait à la hauteur de l’ampleur et de la complexité des sujets abordés : art, relations humaines, philosophie…

 

littérature amérindienneLa malédiction des colombes (The Plague of Doves, 2008)

A travers plusieurs personnages, pour la plupart métis amérindiens, Louise Erdrich retrace l’histoire de Pluto, bourgade imaginaire du Dakota du Nord, située en bordure de la réserve indienne. Dans un désordre chronologique un peu déroutant, mais avec une grande puissance évocatrice, elle évoque les temps forts et les personnalités  qui ont marqué la famille de la principale narratrice, Evelina : l’arrivée dans cette région perdue et désolée des arpenteurs et des pionniers,  conduits par les frères Peace, des guides « michif » (métis amérindiens) qui traitaient leur violon comme une femme dont ils auraient été amoureux tous les deux ; le jour de la malédiction des colombes où le Mooshum (grand-père) d’Evelina, Seraph Milk, s’est enfui avec Junine ; la transmission d’objets de  valeur, comme la collection de timbres, ou le violon de Shamengwa ; et surtout, le meurtre d’une famille de fermiers blancs, suivi du lynchage de trois indiens par des justiciers expéditifs, erreur judiciaire qui a marqué les familles des lyncheurs comme des lynchés sur plusieurs générations. Tout cela sur fond d’histoires d’amours passionnées et de justice tribale. Un très beau roman.

 

littérature amérindienneDans le silence du vent (The Round House, 2012)

C’est avec grand plaisir que le lecteur retrouve dans ce récit plusieurs des personnages de la malédiction des colombes, sous un nouvel angle. Le narrateur est cette fois-ci Joe, cousin d’Evelina, fils du juge tribal Bazil Coutts et de la belle Géraldine, du bureau des affaires indiennes. Le viol brutal de sa mère, marque pour Joe la fin de l’innocence. Pour la santé mentale de sa mère, il endosse un costume trop grand pour lui : celui d’enquêteur. Non seulement leur vie ne sera plus jamais comme avant, mais il réalise aussi les limites de la justice, et en particulier de la justice tribale dont son père est le garant. Pages 327 à 330, le juge illustre la loi indienne au moyen d’un enchevêtrement de nouilles moisies surmonté d’un micado de couverts... et répond à la question de son fils : « Mais pourquoi le fais-tu ? Pourquoi restes-tu ici ? »

Autour des personnages principaux gravitent quelques figures hautes en couleurs, comme Sonja, l’ancienne streap-teaseuse, Le père curé de retour des Marines, ou Linda Wishkob, jumelle difforme à la naissance, abandonnée par ses parents et recueillie dans une famille indienne aimante. L’auteur sait également intégrer à son récit quelques coutumes et légendes indiennes, comme celle d’Akii, accusée par les siens d’être un wiindigo, et défendue jusqu’au bout par Nanapush, son fils fidèle.

Ce roman possède tout ce qui fait un bon récit : il est très prenant, car le lecteur est captivé par l’enquête de Joe et l’état psychologique de toute la famille. Très bien écrit, il se révèle aussi instructif  sur les différentes strates du système judiciaire américain, qui peuvent permettre à un coupable de passer entre les mailles du filet. Son seul défaut : une fin abrupte, un peu décevante.

 

La décapotable rouge (The Red Convertible: Selected and New Stories, 2009)

Nouvelles assez brèves, parues dans des magazines américains. La première, qui  donne son nom au recueil, est également présente dans « Love medecine », même si les personnages ont changé de nom. La fameuse décapotable appartient à deux frères, dont l’un revient traumatisé de la guerre du Vietnam.

 

En littérature jeunesse, Annie B. a lu The Birchbark House (1999), publié en français sous le titre Omakayas, Paris, L'École des loisirs, Médium, 2002. Elle n’a pas aimé cette description, au quotidien, de la vie d’une petite fille adoptée dans une famille indienne, dans une période sans doute plus ancienne que celle des autres romans que nous avons lus.

08/04/2014

Esprit d'hiver

Kasischke esprit d'hiver.pngComme chaque année, Holly s’apprête à recevoir la famille de son mari et quelques amis pour fêter Noël mais rien ne se passe comme prévu.

Eric, qui est allé chercher ses parents à l'aéroport,  ne pourra rentrer qu'en fin de journée, car sa mère a dû être hospitalisée d’urgence et lui et toute sa famille resteront avec elle. Une violente tempête de neige et un brouillard épais empêchent également ses amis de venir. Holly se retrouve seule avec sa fille Tatiana, adoptée à l'âge de 2 ans dans un orphelinat en Sibérie.

 

Elle s'est réveillé avec un sentiment d’angoisse qui ne la quitte pas, et se persuade qu'il est dû à une menace,« quelque chose qui les avait suivies depuis la Russie ». Cette présence impalpable et suffocante s'impose tout au long du récit.

Tatania, qui est maintenant une adolescente de 15 ans, a un comportement inhabituel. Son attitude devient de plus en plus mystérieuse : plaintes, agressivité et goût de la provocation, entrecoupés de moments aphasiques. Graduellement le quotidien le plus banal bascule et un malaise croissant s'installe.

 

Laura Kasischke nous entraîne dans un huit clos oppressant, un thriller mental asphyxiant. Elle aborde les thèmes de l’adoption, de la relation mère-fille, du poids du passé, de la maladie mais aussi de la créativité littéraire.

 

Un livre qui m'a permis de connaître Laura Kasischke et qui me donne envie…  de lire tous les autres.

Annie P.

 

Esprit d’hiver

Laura KASISCHKE

C. Bourgois, 2013, 20 €

Traduit de l’américain par Aurélie Tronchet

Générosité

générosité.gifRichard Powers aborde brillamment le thème de la génétique et pose notamment la question que nombre de chercheurs tentent de résoudre : pourra-t-on isoler un jour le gène du bonheur ?

"Ce qui m'intéresse, explique-t-il,c'est de comprendre comment le rationnel influence l'émotionnel, comment nos connaissances de plus en plus prométhéennes transforment peu à peu nos consciences et nos sentiments, comment les révolutions technologiques modifient nos façons d'être et de penser."

 

Thassa Amzwar, l'héroïne, respire la joie de vivre. Née en Kabylie, elle a fui la guerre civile, a perdu ses parents et s'est exilée à Paris avant de débarquer d'abord au Canada et ensuite à Chicago. A l'université, elle participe aux cours de « creative writing » dispensés par Russell Stone. Malgré les terribles épreuves qu'elle a endurées, c'est une jeune femme lumineuse, gaie, d'un optimisme à toute épreuve qui rayonne dans ce monde étudiant qui l'observe comme un oiseau rare. Comment se peut-t-il qu'elle possède cette joie permanente et communicative ? Russel Stone veut comprendre de même que Candace Weld une psychologue. Mais Thassa intéresse également Thomas Kurton, un chercheur, ardent partisan des manipulations génétiques, persuadé que le bien-être a une "nature chimique". Il rêve de se servir de la jeune femme pour étayer ses thèses et, pourquoi  pas, bidouiller des chromosomes qui, mieux que les antidépresseurs, seront autant de passeports pour la félicité. Cette hypothèse éveille l'intérêt des médias, mais aussi des hommes politiques et de l'industrie pharmaceutique qui impose sa loi. Thassa va alors être entraînée dans une aventure qui ne la laissera pas indemne.

 

Un roman qui parle de science et de conscience, de technologie et d'humanité et nous fait réfléchir sur le devenir des hommes.

A lire absolument.   Annie P.

 

Générosité 

Richard POWERS

Le Cherche-midi, 2011, 22 €

Traduit de l’américain par Jean-Yves Pellegrin