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23/12/2015

Le totem du loup

auteurs chinoisLe totem du loup

Jiang Rong

Bourin éd, 2008 (paru en Chine en 2004)

Un étudiant chinois, Chen Zhen, est envoyé chez les peuples nomades de Mongolie en 1967 alors que c’est encore la révolution culturelle en Chine. La vie est rude dans la steppe et les nomades et les loups se partagent les territoires en bonne entente : parfois les loups attaquent les troupeaux de moutons mais ils déciment aussi les troupeaux de gazelles qui détruisent les pâturages.

On oppose la liberté et la créativité de l’esprit des loups (les mongols) à la passivité et la peur de celui des moutons (les Hans… les Chinois). Les mongols ont fait du loup leur totem alors que les Han ont une peur viscérale du loup. Les Mongols donnent leurs morts en pâture aux loups qui les emmènent vers Tengger le ciel éternel.

Chen Zen, le jeune instruit, ira même jusqu’à capturer un louveteau pour essayer de mieux le comprendre.

Mais l’équilibre est menacé : pour vaincre la famine, l’état demande de produire plus de viande donc d’avoir plus de troupeaux qui vont épuiser la steppe. Il faut aussi exterminer les loups qui sont un danger pour les troupeaux et ils ne joueront plus leurs rôles de régulateur : les gazelles, les rats et les marmottes pulluleront. Les mongols ne se déplaceront plus à cheval mais à moto car il n’y aura plus assez de pâturages.

Ce livre est une fable écologique bien d’actualité. Le Progrès peut causer la perte de l’humanité en détruisant les richesses naturelles. Même s’il n’y a pas vraiment d’intrigue et malgré des redites et des scènes très violentes, ce livre est très intéressant.

Le totem du loup est un récit partiellement autobiographique écrit par Lü Jiamin sous le pseudonyme de Jiang Rong en 2004. L’auteur a vécu pendant 10 ans en Mongolie. En 2007, le livre a reçu le prix Man de littérature asiatique mais l’auteur n’a pas eu l’autorisation d’aller chercher son prix à Hong Kong. Jean Jacques Annaud en a tiré le film « le dernier loup ».

Bibliothèque LATULU, Chassagny

20/12/2015

Vacances de Noël

Bonnes fêtes à tous.

Noël

Fermeture annuelle

de la bibliothèque

du 24 décembre au 4 janvier.

14:09 Publié dans Vie de la bibli | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vacances

06/12/2015

Jean Christophe Rufin (1)

JC Rufin.JPGA l'occasion du Bouillon de lecture consacré à Jean Christophe RUFIN, je me suis immergée dans son œuvre littéraire.

La personnalité de l'auteur est déjà très riche : né en 1952 à Bourges, petit-fils de médecin, il a suivi une carrière atypique, d'abord interne des hôpitaux de Paris en médecine (neurologie), puis de plus en plus orientée vers les missions humanitaires : il est l'un des pionniers de Médecins Sans Frontières, et effectue de nombreuses missions caritatives. Diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris, il travaille aussi comme conseiller ministériel pour le maintien de la paix, et ambassadeur de France. En 2008 il est élu à  l’Académie française, dont il devient le plus jeune membre le 19 juin 2008, au fauteuil d’Henri Troyat (28e fauteuil).

Son expérience de terrain dans les ONG  l'a conduit à examiner le rôle des ONG dans les situations de conflit, tout d'abord dans des essais : Le Piège humanitaire (1986) sur les enjeux politiques de l'action humanitaire et les paradoxes des mouvements « sans frontières » qui, en aidant les populations, font le jeu des dictateurs, puis au travers de ses romans : Les Causes perdues (1999) et Checkpoint (2015).

Il publie notamment : L'Abyssin (1997), prix Goncourt du premier roman et grand succès de librairie, Les Causes perdues (1999),  prix Interallié, et Rouge Brésil (2001), prix Goncourt. Il sait alterner des genres très différents, essais, romans (dont anticipation avec Globalia (2004),  policier avec Le parfum d'Adam (2007), historique avec Le grand Coeur (2012)...), nouvelles, autobiographie (Un léopard sur le garrot, 2008).

Sa préférence semble aller désormais aux livres de fiction : «J'ai commencé par des livres techniques, des livres pour comprendre à quoi servait l'humanitaire. Mais j'étais assez découragé car les essais sont toujours réducteurs. La fiction rend beaucoup mieux l'ambiguïté des choses.»

Il raconte son itinéraire et exprime avec beaucoup de clarté ses choix dans une série d'émissions accordées à France Culture.  A voix nue 08/12/14, A voix nue 09/12/14, A voix nue 10/12/14, A voix nue 11/12/14 et A voix nue 12/12/14

J'ai eu beaucoup de plaisir à lire 3 romans aussi différents que d'un côté  l'Abyssin, roman historique d'aventures à la Dumas, et de l'autre côté, Les Causes perdues et Checkpoint, romans de  l'humanitaire... et de ses limites.

Aline

Jean Christophe Rufin (2)

Je disais donc que Jean Christophe Rufin a beaucoup varié les genres littéraires. Au Bouillon, nous avons apprécié que son écriture et son style s'adaptent à chaque fois à son sujet.

Rouge Brésil.gifRouge Brésil

Gallimard, 2001- Prix Goncourt

Roman historique, s'attachant à la colonisation française du Brésil (avant l'arrivée des Portugais). Il oppose deux conceptions inconciliables de la vie : d'un côté la civilisation européenne, conquérante, rigide et sûre de son bon droit ; de l'autre, le monde indien, avec sa sensualité et son sens de l'harmonie avec la nature. C'est aussi la mise en place de conflits dus à la religion : suite au refus de Louis XIV d'envoyer des renforts, les colons ont fait appel à la Suisse, d'où sont arrivés des Calvinistes très rigoureux...

 

Globalia.gifGlobalia

Gallimard, 2003

"Globalia, c'est la liberté ! Globalia, c'est la sécurité ! Globalia, c'est le bonheur." Roman d'anticipation, sur un système dystopique de globalisation, auquel tentent d'échapper des jeunes.

 

Grand Coeur.gifLe grand Coeur

Gallimard, 2012

JC Rufin a grandi à Bourges, au pied du palais de Jacques Coeur. Rien d'étonnant à ce qu'il ait écrit avec brio la biographie de cet homme d'intuition et de pouvoir, qui semble dirigé non par la morale, mais par la nécessité. Très tôt, il a tissé un réseau avec l'Italie et la Grèce, et initié les contacts avec l'Orient. A l'origine des impôts directs, pour financer les dépenses du roi Charles VII et assurer son indépendance par rapport aux nobles. La partie du roman évoquant la relation de Jacques Coeur avec Agnès Sorel, maîtresse de Charles VII, paraît moins étayée.

 

Immortelle randonnée.jpgImmortelle randonnée, Compostelle malgré moi

Guérin, 2013

JC Rufin a suivi le Chemin de Compotelle du Nord, le moins fréquenté. Les avis sont partagés sur le récit qu'il en rapporte. Certains ont trouvé l'ambiance bien rendue et apprécient son regard ethnologique sur l'évolution de l'Espagne et des monastères ; d'autres n'ont pas tellement apprécié son ironie -peu charitable- vis à vis des pèlerins rencontrés.

 

Collier rouge.gifLe collier rouge

Gallimard, 2014

1919, dans une petite ville du Nord de la France. Un héros de  la grande guerre est emprisonné et attend son jugement pour un acte peu banal. Son juge, officier militaire, ne comprend pas trop ce qu'il fait là ! Au dehors, un chien aboie, et dans la campagne, une jeune femme attend.  Après les Dardanelles, où il a côtoyé des hommes de beaucoup d'autres nationalités, ce jeune paysan un peu frustre s'est mis à lire et à se poser des questions sur la guerre...

 

Check-point.gifCheckpoint

Gallimard, 2015

1995. Deux camions d'une ONG progressent sur les routes de Bosnie. Dans un pays à l'atmosphère oppressante, la cohabitation se passe mal entre les humanitaires : un chef de mission fumeur de joints et peu sûr de lui, deux anciens militaires, un mécanicien assez louche, une jeune femme qui cache sa féminité. L'auteur dévoile peu à peu les motivations des humanitaires, pas toujours avouables, et irréconciliables, dans une ambiance de plus en plus explosive !

Jean Christophe Rufin (3) L'Abyssin

L'Abyssin.jpgL’Abyssin, relation des extraordinaires voyages de Jean-Baptiste Poncet, ambassadeur du Négus auprès de sa majesté Louis XIV.
Jean-Christophe RUFIN
Gallimard, 1997, 579 p.
Goncourt du premier roman

Premier roman publié de Jean-Christophe Rufin, c’est un formidable roman d’aventures qui nous mène du Caire jusqu’en Abyssinie, puis à Versailles… et retour. En même temps, l’Abyssin fait une démonstration de politique et de diplomatie, avec tout ce qu’elles comportent d’hypocrisie et de dysfonctionnements.

Le Caire, 1699. L’Egypte fait partie de l’Empire Ottoman, mais la situation politique est complexe :
p.15 « De permanentes querelles déchiraient les Egyptiens et dressaient le Pacha contre les milices, les janissaires contre les beys (seigneurs Egyptiens maintenus au pouvoir par les Ottomans), les beys contre les imams, les imams contre le Pacha, quand ce n’était pas tout le contraire. »
La communauté internationale semble importante.
P 21 « Ces hommes [marchands et aventuriers] par le concours de circonstances généralement extraordinaires, avaient l’audace de considérer le courage comme une vertu, l’argent comme une puissance et l’ancienneté de leur exil comme un titre de gloire ». « Le consul savait leur rappeler qu’il n’est de puissance que par la loi, qui ne leur était guère favorable, et de vertu que la noblesse, qu’ils n’auraient jamais ».
Le poste de Consul de France est tenu par monsieur Maillet, de petite noblesse et faibles capacités, neveu éloigné de M. de Pontchartrain, chancelier du roi.
P 20 « on ne se hisse pas seul à ces altitudes, quand même ce sont vos seuls mérites qui vous y conduisent. Il faut s’assurer des hommes, et beaucoup, les placer, les entretenir et, un jour, les actionner »

Le Consulat de France est une sinécure, l’essentiel du travail étant assuré par le drogman (interprète) et un secrétaire aussi laid que diligent. Mais du jour où arrive le Père Versau, Jésuite envoyé du Roi Soleil, demandant l’envoi d’une ambassade auprès du Négus d’Abyssinie, les choses se compliquent pour le pauvre consul, qui devient le jouet des différents intérêts politiques et religieux.

Il est impossible politiquement d'envoyer des religieux, pour des raisons historiques : p. 40 « Les Jésuites avaient converti le Négus, presque subjugué le pays pour être finalement chassés, bannis, et pour voir interdire à quelque catholique que ce soit l’entrée de l’Abyssinie ». « Le prosélytisme chrétien [y]est interdit et les Turcs tiennent à ce que l’Abyssinie reste encerclée de musulmans ».
Il faudrait donc envoyer en Abyssinie « Un homme utile ». Hélas, il semblerait que « Les Ethiopiens n’ont besoin de rien. Leur pays les pourvoit en tout »

Par conséquent décision est prise d’envoyer un médecin pour soigner l’empereur, dont la rumeur voudrait qu'il souffre d’une maladie de peau. Il existe bien un médecin capucin, mais les Jésuites étant en concurrence avec les capucins pour la reconquête spirituelle de l’Abyssinie, il n’est pas question de s’allier avec eux. C’est donc un apothicaire-herboriste français du Caire, Jean Baptiste Poncet, qui est pressenti pour ce voyage.
Il exerce la médecine auprès des Egyptiens et des Turcs, de façon illégale mais très efficace, dans un alliage d’intuition et d’expérience, assisté de son ami herboriste Maître Juremi, protestant, et a une vision très moderne de la société… un Robin des bois de la médecine.
P 71 « vous savez, pour nous, médecins, dès qu’il s’agit d’un corps il n’y a plus de roi »
p. 79 « chacun cherche ce qu’il n’a pas. Moi, c’est l’argent qui me manque. Comment voudriez-vous que je soigne les pauvres gratuitement si les riches ne me paient pas. »

Au détour d’un encombrement de rue, une rencontre « fugace, éblouissante » a lieu entre Jean-Baptiste Poncet et Alix, la fille du Consul, et tous deux tombe amoureux éperdus. C’est ainsi que Jean-Baptiste se décide à partir à l’aventure pour devenir digne de sa dulcinée :
p. 101 « Il y a entre elle et moi d’extraordinaires obstacles ; seules d’extraordinaires circonstances peuvent les surmonter… Mais la mission qui m’est confiée, en me faisant affronter de grands périls, peut m’assurer en retour un grand triomphe. Je vais en Abyssinie, je guéris le Négus, je reviens avec l’ambassade qu’on me demande, je l’accompagne à Versailles. Louis XIV me fait noble et le Consul ne peut plus me refuser sa fille. Voilà ».

Jean-Baptiste part donc avec le Jésuite déguisé en valet avec la caravane du marchand Hadji Ali, traverse le Nil, passe par Guizé, puis le désert, et enfin les hauts-plateaux basaltiques. Après maintes péripéties, il parvient à Gondar, la capitale, mais on imagine bien que son plan simple n’est pas si facile à réaliser.
Il lui faut encore rencontrer le Négus, réussir à le soigner, obtenir l’autorisation de repartir d’Abyssinie, or
p. 242 « La règle que nous avons appliquée pendant des siècles est stricte : tout étranger est le bienvenu, mais il doit rester parmi nous ».

La suite de l’histoire voit ses déboires sur le trajet vers Versailles et à la Cour, et ses efforts pour mériter la belle Alix et la rejoindre. Dans le Versailles glacial, soumis aux affres de l’hiver, l’audience avec la roi Louis XIV, dépendant de sa chaise à trois roues, donne lieu à la scène mémorable et burlesque de l’oreille d’éléphant !
Jean-Baptiste est un personnage rebondissant, galant, homme d’honneur, bretteur, aventurier à la manière d’Alexandre Dumas. De son côté, la jeune fille ne recule devant rien pour gagner sa liberté. Le couple d’amoureux est entouré de quelques amis fidèles et dévoués, mais les personnages de traîtres ne manquent pas non plus.
Un roman picaresque et plein de rebondissements, qui témoigne d’une grande admiration pour l’Abyssinie, actuelle Erythrée, et pose un regard sévère sur les manigances politiciennes et/ou religieuses. Un bon divertissement, auquel il a donné une suite « Sauver Ispahan ».

Rufin dira lui-même en interview : «La secrétaire qui tapait mes textes s'endormait toujours un peu sur ce que j'écrivais. Avec L'Abyssin, j'ai constaté qu'elle se réveillait!» (L’Express, 01/02/2004)

Quelques citations supplémentaires, pour le plaisir :

p. 143 « Pour tous les peuples du Nil, les Abyssins étaient les « maître des eaux », ceux qui, en disposant des sources du fleuve, pouvaient à leur gré en dévier ou en assécher le cours. Nul n’aurait pris le risque de provoquer le roi du pays des sources. »

p. 178 « Maître Juremi, qui se tenait à l’écart, assis sur un gros rocher, secouait la tête, remuait les lèvres et regardait de temps en temps vers le ciel avec un regard sévère. Poncet connaissait bien son ami et savait que c’était là sa manière de prier. Il était sans cesse sous le regard de Dieu. La prière n’était que le moment où Dieu et lui avaient quelque chose de particulier à se dire. Maître Juremi n’y allait pas par quatre chemins : il estimait que le Créateur a autant de devoirs que sa créature que l’inverse et même peut-être plus, puisque, comme il le disait « après tout, c’est lui qui a commencé ».

P. 230, sur l’art poétique abyssin « dont la beauté des vers résidait dans le contraste de la cire et de l’or… les phrases poétiques, sous l’apparence trompeuse et terne de leur premier sens (la cire), sont susceptibles, par un subtil jeu sur les mots, d’en révéler un autre, plein de profondeur, de brillant et de sagesse (l’or) ».

Aline

Jean Christophe Rufin (4) Les causes perdues

Causes perdues.gifLes causes perdues
Jean-Christophe RUFIN
Gallimard, 1999
Prix Interallié

Le roman se présente comme le journal d’Hilarion Grigorian, vieil Arménien cultivé, dernier rejeton d’une famille installée depuis des siècles en Abyssinie. Hilarion se réjouit de l’arrivée d’une organisation humanitaire française à Asmara, dans le Nord de l’Erythrée.

Ce n’est pas par altruisme qu’il les soutient, mais bien pour se rendre indispensable, afin de profiter de leur présence pour son plaisir personnel. La joie de sentir une animation nouvelle autour de lui, le plaisir de parler français (la langue qu’il associe aux plaisirs charnels), et l’illusion de tirer les ficelles. S’immiscer dans la vie de Grégoire, en particulier, lui donne une seconde jeunesse.
Il observe les humanitaires avec une passion froide d’entomologiste, analyse qui met en avant les motivations égoïstes de chacun. Finalement peu d’entre eux sont vraiment dans la lutte désintéressée contre la famine, quelque part chacun trouve son compte à cette situation.

D’ailleurs la famine, le dénuement, les maladies et les déplacements de populations sont peu évoqués, si ce n’est en toile de fond et pour leurs enjeux politiques.
Le camp de Rama est installé loin des zones où se trouvent les réfugiés de la famine. Son emplacement semble choisi pour des raisons politiques retorses. Même si les hommes politiques ne sont peut-être pas dénués de vision idéologique à long terme, leurs choix impliquent de sacrifier les populations, et ils manifestent un grand détachement par rapport aux victimes.

Les humanitaires sont confrontés à un dilemme : rester pour aider les malades et les affamés et sauver des vies, ou partir pour dénoncer la politique du gouvernement, le déplacement des populations enlevées et déportées dans les régions à coloniser. Grégoire, le jeune chef de mission, est atteint d’antchilite et prend ses décisions en fonction des pressions établies sur lui par ceux qui s’en prennent à sa petite amie.

La population d’Asmara semble totalement indifférente au sort des populations affamées. Rufin peint une clique d’anciens colons « ensablés » sur place, sans autre attente que leurs petits trafics.
P. 100, le marchand d’armes : « Nous vendons à qui veut bien acheter, et… je dirais que nous avons toujours été neutres. Neutres comme ces jeunes gens qui se nomment humanitaires. Je sais bien que l’idée est choquante ; elle n’en reste pas moins juste. Nous marchands d’armes, ne cherchons pas à influencer le cours des événements. Nous n’avons jamais ni protégé, ni idéal, ni ambition propre. Nous sommes au cœur de l’histoire sans la faire, comme les humanitaires. » (comparaison également avec les Suisses, passés de loyaux mercenaires sans états d’âmes à dévoués humanitaires)

Rufin s’intéresse aux motivations des humanitaires, qu’il relie à celles des anciens colons. Pour opposer les deux vieux, Hilarion enrichi sans idéaux, et Riccardo, venu pour la gloire et resté pour les femmes, il utilise une image évoquée en 1935 sur le bateau qui amena en Ethiopie une cargaison d’italiens venus « qui pour la gloire, qui pour les moutons. Ceux venus pour les moutons espéraient devenir riches – ou moins pauvres- ; les autres, ils venaient pour la gloire. L’empire, pour eux, c’était d’abord une grande idée. Ceux qui venaient « pour la gloire » étaient des rêveurs, des idéalistes, les plus sensibles à l’antchilite »
« l’antichilite » surnom donné par Riccardo, le vieil Italien, à la forme locale du « madamismo », la passion de certains colons pour les femmes indigènes, sans pour autant être capables de former de réels projets de vie avec elles.


La position de Jean-Christophe Rufin semble témoigner dans ce roman d’une déception de l’humanitaire. Ou tout au moins d’une interrogation sur les motivations de ceux qui s’engagent dans les missions humanitaires, et sur leurs fragilités.

Ses réflexions sur l’antchilite s’éclairent d’un jour nouveau lorsqu’on sait qu’il s’est marié avec une Erythréenne en 1986… Le lecteur ressent dans ces pages un attachement profond à l’Ethiopie, avec de belles envolées lyriques :
p. 140 « Les premières pluies sont pour moi un spectacle somptueux et gratuit au cours duquel la nature fait un majestueux étalage de sa force et de sa poésie, en réveillant les couleurs, les parfums, en inventant des rythmes sur les toits de tôle. Par moments, après ces paroxysmes, elle se calme, comme un artiste qui prend de la distance pour contempler sa toile : assommé d’eau, le paysage souffle une haleine tiède et sous les vapeurs qui montent des feuillages brillent les couleurs vernies du végétal, de la terre et des pierres ruisselantes. »