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14/05/2015

Dans son propre rôle

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 Dans son propre rôle

  Fanny Chiarello

  Edition de l'Olivier, 2015, 18€, 236 p.

 

1947 : deux femmes, deux histoires. L’une est domestique à Wannock manor (Fenella), l’autre est femme de ménage dans un grand hôtel (Jeannette). Toutes deux vivent en Angleterre à quelques kilomètres l’une de l’autre. Elles ne se connaissent pas mais leurs vies vont se croiser. Elles ont beaucoup de points communs : l’opéra, leur situation modeste et surtout, chacune cache une blessure profonde.

A cause (ou grâce) à un malentendu, une lettre de Jeannette tombe dans les mains de Fennella (devenue muette depuis un traumatisme). C’est cette lettre qui va provoquer la rencontre des deux femmes. Se reconnaissant dans les mots de Jeannette, Fenella essaiera de la retrouver et de nouer un lien avec cette étrangère. Mais les belles rencontres ne sont pas toujours faciles …

Histoire racontée lentement, ce roman n’a pourtant pas de longueurs. L’écriture est travaillée, le rythme est calme et on avance doucement dans l’histoire. La prose de Fanny Chiarello pleine de descriptions, est adaptée à l’ambiance installée dans son roman. Ses portraits de femmes sont bouleversants : ses personnages en ont d’autant plus de profondeur. Une histoire qui donne de l’espoir : quand on se croit désespéré et au bord du gouffre il y a toujours quelqu’un ou quelque chose pour nous relever.

Ces femmes croient en la vie et cherchent à revivre dans un monde en reconstruction après une guerre dévastatrice.

Céline

08/05/2015

Americanah

roman étranger, Nigeria, immigrationAmericanah

Chimamandah Ngozi Adichie

Gallimard, 2014, 24.50€

Traduit de l’américain par Anne Damour

 

Ifemelu réalise le rêve des étudiants nigérians de partir aux Etats-Unis ou en Angleterre, et d’échapper aux grèves incessantes qui gangrènent leur université, à la corruption et au manque de débouchés. Obinze, son grand amour, passionné d’Amérique, pense obtenir rapidement un visa pour la rejoindre. Dès l’arrivée, quel choc de réaliser l’importance de la couleur noire de sa peau ! La perception de soi est modifiée lorsque la personne est classée en fonction de sa nuance de noir et du degré de frisure de ses cheveux…

S’inspirant de ses désillusions et de son expérience de la diaspora nigériane, Ifemelu trouve sa place en rédigeant un blog : des déceptions des immigrés nigérians confrontés à un racisme parfois insidieux, de la difficulté à trouver un job ou un revenu et à se faire une place de citoyen à part entière, des tensions entre noirs américains et noirs africains, du snobisme des origines et des accents,…  L’auteur –et Ifemelu avec elle- s’inspire avec ironie des conversations de salons de coiffure et de l’influence des magazines féminins pour montrer la dictature de l’apparence. La façon d’afficher ses cheveux crépus ou de les lisser en particulier peut se révéler cruciale pour s’affirmer - ou inversement pour se conformer aux normes dominantes.

Le récit alterne entre l’évolution d’Ifemelu, sa vie amoureuse et familiale, et des extraits de son blog ; les deux se complètent pour donner une idée très révélatrice du ressenti des noirs émigrés dans les pays anglo-saxons. En contrepoint, le parcours d'Obinze, qui partage la déchéance des sans-papiers au Royaume Uni, complète l’analyse de l’auteur, fine et lucide. Le titre, Americanah, à prononcer en traînant sur la dernière syllabe, fait référence au surnom ironique donné par les Nigérians aux expatriés qui affichent leur "américanisation". Au passage, je salue le choix par les éditions Gallimard d’une jaquette sobre, qui évoque avec humour le sujet du roman.

Prévoir quand même un long week-end pluvieux pour se plonger dans cette lecture assez dense !

Aline 

01/05/2015

Bouillon de premiers romans

Beaucoup de très belles découvertes et de coups de cœur pour ce bouillon « Premier roman ». Nous nous promettons de choisir ce thème à nouveau !

premier romanLa malédiction du bandit moustachu

Irina TEODORESCU

Gaïa, 2014, 17 €

Tout découle d’une rencontre fortuite chez le barbier –au début du 20e siècle- entre Gheorghe Marinescu et un bandit d’honneur, qui vole aux riches pour donner aux pauvres, et commet l’imprudence de révéler où il cache son trésor. Ce fameux bandit moustachu se fait voler et tuer par Marinescu, mais il a le temps de le maudire, lui et ses fils, jusqu’en l’an 2000. A partir de là, l’histoire s’attache à la dynastie des Marinescu, qui font tout pour contrecarrer la malédiction…

C’est un récit truculent,  original, qui porte un regard sur la société roumaine et la grosse bourgeoisie. Rédigé en très bon français par l’auteur roumaine, avec toutefois une temporalité déroutante.

 

premier romanLe liseur du 6h27

Jean-Paul DIDIERLAURENT

Au Diable Vauvert, 2014

Le narrateur travaille au pilon, au service de la Zerstör. Il mène une existence banale, mais tous les matins, dans son train de banlieue, il lit à voix haute les feuillets arrachés à la machine, rassemblant peu à peu des auditeurs habitués. Bientôt, deux dames âgées lui demandent de venir lire dans une maison de retraite. Parallèlement, il collectionne les livres fabriqués avec la pulpe de papier issue de l’accident de son ami dans la broyeuse.

Nous sommes nombreux à avoir beaucoup aimé ce court roman réjouissant. (Voir la critique complète.)

 

premier romanIntempérie

Jesus CARRASCO

R. Laffont (Pavillons), 2015, 19 €

Traduit de l’espagnol Intemperie par Marie Vila Casas

Un enfant se cache et fuit, à travers un pays ravagé par la sécheresse. Il essaie d’échapper à l’homme le plus influent de la région, l’alguazil, et à son père complice de celui-ci. Sa rencontre avec un vieux chevrier arthritique lui permet d’apprendre la survie dans ce paysage hostile, et la confiance en l’autre. Mais la chasse se poursuit, et ils sont rattrapés par la violence.

Extrêmement fort et prenant, c’est un roman de la soif et de la cruauté, plutôt lyrique, où la nature est totalement hostile, et où l’homme a autorité totale sur sa femme, ses enfants et ses chiens. Peu de dialogues, quelques mots précis peu usités, pas de noms ni de dates, mais le lecteur identifie le centre de l’Espagne au début du 20e siècle. Premier roman d’un auteur espagnol d’une quarantaine d’années, comparé à Delibes. (Voir critique en espagnol).

 

premier romanUn été à Bluepoint

Stuart NADLER

Albin Michel (Les Grandes Traductions), 2015, 22.90€

Traduit de l’américain Wise Men par Bernard Cohen

Arthur Wise, juif polonais immigré, est devenu un avocat riche et célèbre aux Etats-Unis, spécialiste de la défense des victimes d’accidents d’avions. Il s’achète tous les attributs de la classe dominante blanche, dont une maison à Cape Cod. Son fils, Hillie, le narrateur, vit très mal la transformation de ses parents en nouveaux riches racistes et réactionnaires, et s’oppose à son père tyrannique, sans pour autant parvenir à mener une vie autonome… Il se lie d’amitié avec le serviteur noir et aime la nièce de celui-ci, Savannah (dans les années 1960, où le racisme est encore très présent). Le lecteur suit la réussite et les échecs de cette famille, la relation complexe père-fils, et apprécie les rebondissements jusqu’à la fin du livre.

Premier roman d’un auteur déjà été remarqué pour son livre de nouvelles,  Le livre de la vie, paru en 2013 en France.

 

premier romanLe ravissement des innocents

Taiye SELASI

Gallimard (Du monde entier), 2014, 21.90€

Traduit de l’anglais Ghana must go par Sylvie Schneiter

Voir le résumé.

Taiye Selasi, née en 1979 à Londres, de père Ghanéen, a grandi aux Etats-Unis et vit actuellement à Rome. On retrouve ses origines cosmopolites dans son roman. L’Afrique est très présente, de même que le statut d’immigré aux Etats-Unis, toujours précaire, ce dont témoigne l’injustice flagrante dont est victime le père dans sa vie professionnelle.  Il s’agit de construire son identité avec ce double héritage…

Cinq lecteurs du bouillon ont lu et beaucoup aimé ce livre.

 

premier romanDemain le soleil

Ishmael BEAH

Presses de la Cité, 2015, 20.50€

Traduit de l’anglais Radiance of Tomorrow par Alice Delarbre

La guerre civile terminée, les survivants reviennent à Imperi, en Sierra Leone, ramassent les morts, les enterrent, et reconstruisent le village. Le défi est double : faire vivre ensemble victimes et bourreaux, et  maintenir les valeurs anciennes tout en s’adaptant au monde actuel. Le village se remonte, puis se délite à force de corruption, suite à l’installation d’une mine de rhodolite. Le village est déplacé, mais l’instinct de vie pousse à rester debout.

Après son récit Le Chemin parcouru, qui relatait son expérience d’enfant soldat, Ishmael Beah signe un premier roman déchirant, presque une fable, sur la résilience à l’africaine, et présente des personnages extraordinaires. Pour une Afrique gagnante.

 

premier romanNous tous sommes innocents

Cathy JURADO-LECINA

Aux forges de Vulcain (Littérature), 2015, 16€

A la ferme des Passereaux, dans un village des contreforts pyrénéens, en 1957, Jean rêve de poursuivre ses études et de devenir enseignant. Malheureusement, son père, sombre et colérique, l’oblige à rester à la ferme dans sa famille étouffante. S’engager en Algérie lui permet pour un temps de s’éloigner, mais c’est plus troublé encore qu’il revient reprendre la ferme. Seul soutien de famille, doté en prime d’une petite sœur un peu simplette qu’il ne parvient pas à protéger,  il est complètement piégé.

Tragédie du terroir, ce roman inspiré d’une histoire vraie met en scène un homme brisé par le destin et son environnement. Cathy Jurado-Lécina, née en 1974, a déjà écrit de la poésie et une nouvelle noire Le syndrome écran, primés, ainsi que des critiques littéraires. Elle s’intéresse au lien entre la littérature et les arts visuels. Ce sont des photos du Plancher de Jeannot, accompagnées d’un texte de Guy Roux (le psychiatre passionné d’art brut qui a découvert le plancher et l’a révélé), qui ont déclenché l’écriture de ce roman. Lire l’entretien avec l’auteur sur le site de l’éditeur.

 

premier romanLa vérité et autres mensonges

Sascha ARANGO

Albin Michel (Les grandes traductions), 2015, 20€

Traduit de l’allemand Die Wahrheit und andere Lügen par Dominique Autrand

Henry Hayden est écrivain, auteur de bestsellers, mais en réalité, c’est sa femme qui les écrit. Lorsque sa maîtresse, qui n’est autre que son éditrice, lui annonce qu’elle est enceinte, il ne sait comment l’avouer à sa femme… Devrait-il éliminer l’obstacle qui menace tout l’édifice de sa vie ?

Sascha Arango, scénariste allemand réputé pour le théâtre, la télévision et la radio, a mis son expérience au service d’un thriller psychologique très prenant, à l’intrigue retorse !

 

premier romanLe voyage d’Octavio

Miguel BONNEFOY

Rivages (Littérature), 2015, 15€

Analphabète, Octavio a développé toute une stratégie pour cacher cette lacune, et se retrouve dans des situations épiques, jusqu’à ce que la belle Venezuela lui apprenne à lire. Mais le destin veut que le charismatique chef de la bande de brigands pour qui il travaille décide de cambrioler précisément la maison de celle-ci !

Ce court roman initiatique, presque un conte, offre un final à la limite du surnaturel. Epique, presque baroque, il est rédigé –en français- dans un style foisonnant bien sud-américain, avec des pointes d’humour. Le jeune auteur, franco-vénézuélien, travaille comme professeur de français à l’Alliance Française de Caracas.

 

premier romanAbsences

Alice LAPLANTE

R. Laffont, 2013, 15.99€

Traduit de l’américain Turn of Mind par Daphné Bernard

Amanda O’Toole a été retrouvée morte à son domicile, amputée de quatre doigts de la main droite. Très vite, sa voisine et amie, le docteur Jennifer White,  ancienne  chirurgienne orthopédiste, est soupçonnée du meurtre. Elle-même, atteinte de la maladie d’Alzheimer, ignore si elle est coupable et recherche dans sa mémoire malade des indices sur le meurtre de son amie.

L’auteur a vu pendant dix ans sa mère se battre contre la maladie d'Alzheimer, et ce polar est aussi une exploration psychologique très émouvante.

 

premier romanLa fille du roi araignée

Chibundu ONUZO

Les Escales, 2014, 20.90€

Traduit de The Spider King’s Daughter par Sylvie Schneiter

L’histoire est narrée alternativement par Runner-G, un pauvre vendeur à la sauvette, fils d’un avocat tué dans un accident de voiture, et par Abike, fille d'un richissime homme d'affaires corrompu et corrupteur. Une relation forte se développe entre eux, mais ils ignorent que leurs familles sont liées par des secrets bien gardés, et peu à peu les agissements du père d’Abike ressortent et la tension monte.

Ce roman,  d'une grande maturité malgré la jeunesse de son auteure (qui l’a écrit à 17 ans), n’épargne pas  la société nigériane. Avec Chimamanda Ngozi Adichie, voici une nouvelle auteure nigériane à suivre !

 

premier romanDebout-Payé

GAUZ

Roman, écrit comme un témoignage, à la construction déroutante.

Voir critique

 

premier romanUne vie entre deux océans

M.L. STEDMAN

Voir critique

 

premier romanLe complexe d’Eden Bellwether

Benjamin WOOD

Voir critique

27/04/2015

La lune seule le sait

Roman, science-fiction, uchronieLa lune seule le sait

Johan HELIOT

Gallimard (Folio SF), 2003.

 

1889, apparition d’une nef cosmique dans le ciel de Paris. Dix ans plus tôt, les extraterrestres ont conclu une alliance avec le Président Badinguet. Maîtrisant parfaitement le domaine biologique et son évolution, les Ishkiss ont besoin des techniques humaines de maîtrise des machines. Le mélange des deux compétences permet d’obtenir des êtres hybrides (par exemple mi luciole, mi vaisseau). Mais cette science fabuleuse est monopolisée par le tyrannique Louis Napoléon III, qui l’utilise pour opprimer le peuple et réprimer toute contestation.

La résistance est menée par les intellectuels, à partir de l’île de Guernesey. Louise Michel s’est volontairement laissée déporter au bagne sur la lune, afin de découvrir ce qui se trame dans les souterrains de la Cité Sélénite. A son tour, Jules Verne est envoyé observer la Base Cyrano, site de décollage de vaisseaux interstellaires en cours de réalisation, fruit de la collaboration entre humains et Ishkiss. Pour les résistants, Verne est le dernier rempart contre les dangereux projets de Napoléon.

Qui d’autre que lui aurait pu appréhender l’inconcevable ? Qui, sinon l’homme qui avait défié les limites de l’imaginaire à longueur de page des années durant ?"

L’auteur s’est régalé avec cette uchronie réjouissante, mettant en scène des intellectuels du Second Empire, que le lecteur reconnaîtra (ou pas, ce qui ne nuit en rien à la lecture) : Jules Verne bien sûr, mais aussi Thomas Edison, Hetzel, Victol Hugo, Juliette Drouet,… sans parler des références à l’œuvre de Cyrano de Bergerac. La résistance à la tyrannie et les aventures des héros sont narrés dans un style qui n’est pas sans rappeler Jules Verne lui-même, et l’ensemble du livre m’a semblé un vibrant hommage à cet auteur.

Prix Rosny-Aîné 2001 du meilleur roman de science-fiction francophone. Suivi de deux autres uchronies, situées à des époques différentes, avec des personnages/intellectuels de leur temps : Léo Malet dans La lune n’est pas pour nous, et Boris Vian dans La lune vous salue bien….

Aline

08/04/2015

Fannie et Freddie

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Fannie et Freddie

Marcus Malte

Zulma, 157p., 15.50€

 

A bord de sa vieille Toyota, Fannie roule à toute allure vers le 45 Wall Street. Dans le parking elle se gare en double file derrière une belle Mercedes gris métallisée l'empêchant de sortir. Fannie est borgne, ses amis l’appellent Minerve car elle pivote son buste en entier pour voir son interlocuteur. Que cherche-t-elle dans ce parking (ou plutôt qui) ?

Macabre novellas (suivi de Ceux qui construisent les bateaux ne les prennent pas). Réflexion sur une société tenue par les banques et les spéculateurs qui peuvent parfois s’en mettre plein les poches au détriment des individus. Thème récurrent de ces deux nouvelles : la classe ouvrière malmenée.

Rapt peu commun d’une femme sur un homme. La tension est palpable du début à la fin (fin qui nous laisse d’ailleurs sur notre faim !). Marcus Malte n’est pas avare de descriptions sordides qui appuient l’horreur de la situation de l’héroïne. Une belle écriture fluide qui nous emporte jusqu’au bout sans pouvoir lâcher le livre.

Chaque début de chapitre est précédé de poèmes de l’auteur qui donnent le ton à l'histoire. Je vous laisse en apprécier un :

L’antique mélancolie nous gagne et nous rejouons

La chanson des morts

Celle qui partout nous accompagne

Brise légère soulève l’aile

Du souvenir

Qui sait combien de temps encore

Nous pourrons dire : une journée s’achève

Céline

11:12 Publié dans coups de coeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelles

30/11/2014

Le complexe d'Eden Bellwether

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Benjamin WOOD

Zulma, 499 p, 23.50€

Traduit de l’anglais The Bellwether Revivals par Renaud Morin

Oscar Lowe, à la fin de son service d’aide-soignant à la maison de retraite de Cedarbrook, obéit à une impulsion : attiré par la musique et les vitraux du King’s College, il entre écouter l’orgue et les chœurs de l’office religieux. Il y rencontre Iris Bellwether, puis son frère Eden, qui l’introduisent auprès de leur petite coterie d’étudiants appartenant à la jeunesse dorée de Cambridge.

Oscar alterne entre répulsion et attirance pour ce groupe fermé d’intellectuels, dont il ne sait pas toujours décrypter les attitudes, mais il ne peut résister à la belle et fraîche Iris. Il devient alors le jouet ou le témoin des efforts d’Eden – fou ou génial ? pour prouver ses théories sur l’hypnose et la thérapie musicale.

Calme, gentil, « normal », Oscar se situe à l’opposé d’Eden, et ne cherche qu’à  aider les autres. Plus que les amis de longue date des Bellwether, il parvient à prendre de la distance par rapport à la personnalité narcissique et envahissante d’Eden. Ses origines plus modestes et son travail auprès des personnes âgées l’aident sans doute à garder les pieds sur terre, soutenu aussi  par son amitié avec le vieux Dr Paulsen, un ancien professeur de lettres, qui l’encourage  et lui prête ses livres.

Un premier roman très réussi, placé sous le signe de la musique, où le lecteur hésite longtemps à prendre position par rapport à l’intrigue et aux motivations des personnages principaux. C’est avec beaucoup d’humanité que l’auteur de 33 ans développe ses thèmes : amour, jalousie, manipulation, vieillesse, maladie...

Aline

25/11/2014

Nos disparus

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Tim GAUTREAUX

Seuil, août 2014, 539 p, 23€

Traduit de l’américain The Missing par Marc Amfreville

Sam Simoneaux, cajun de l’Arkansas, est un gars décent, élevé dans le respect de la vie par son "Nonc". Débarqué en France le jour de l’Armistice de la Grande Guerre, il ne connaît que le froid et le déminage désordonné des champs de l’Argonne. Il revient aux Etats-Unis avec le souvenir lancinant d’une fillette française blessée, qu’il a dû abandonner quasi sans aide, et qui l’a surnommé Lucky : le chanceux.

"Sam était rentré d’Europe avec l’idée qu’il ne fallait pas trop se fier aux apparences, et que le monde était un endroit beaucoup plus dangereux qu’il ne l’avait cru. Comme la plupart de ses camarades, il n’avait pas vraiment compris ce qu’il avait traversé." Page 15 : arrivée dans les champs de l’Argonne, où il faudrait une vie pour tout déminer.

De retour à la Nouvelle Orléans, marié, chef de rayon aux Grands Magasins Krine, il occupe une position plutôt enviable jusqu’au jour où il est tenu pour responsable de l’enlèvement d’une fillette. Culpabilisé par la douleur de sa famille, il entreprend de retrouver la petite Lily Weller en remontant avec eux le Mississipi sur l’Ambassador, le bateau dancing où ils travaillent comme musiciens. Au gré des escales, il enquête jusque dans les bayous, et glane des renseignements, non seulement sur la petite Lily, mais aussi sur son propre passé. Car lui aussi promène dans sa tête son lot de disparus, et va à la rencontre de ceux qui lui manquent (Le titre anglais « missing » évoque la disparition, mais aussi le manque).

Les heures de navigation sur le fleuve font revivre l’époque où une excursion  ou une soirée dancing à bord d’un bateau avec orchestre (noir ou blanc selon le public) était le rêve d’un soir ou d’une journée pour des populations isolées ; une rare distraction au milieu de la misère crasse, lourdement arrosée d’alcool de contrebande, quitte à finir en bagarres ; mais aussi la découverte du jazz, de la musique qui swingue, des danseurs déchaînés,…

p. 118 et suite

Je me suis régalée avec ce roman évocateur, empreint de nostalgie, à la fois enquête, peinture d'une société âpre, hymne à la musique, et réflexion sur la culpabilité, la responsabilité, la vengeance…

"[Son oncle Claude] lui avait appris qu’on avait peu de chances de revenir sur les actions de sa vie, qu’elles soient bonnes ou mauvaises."

Aline

 

17/11/2014

Clandestines

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Zoé FERRARIS

Belfond, 2014, 350 p., 21 €

Traduit de l’américain "Kingdom of Strangers" par Françoise Rose.

Suite à un vent de sable dans le désert, des cadavres de femmes d’origine asiatique sont mis à jour. Comment toutes ces femmes ont-elles pu être assassinées sans que leur disparition soit même signalée ? Un meurtrier en série sévirait-il en Arabie Saoudite ? Hypothèse inconcevable pour les musulmans moralistes !

La police de Djeddah enquête sous pression. L’inspecteur Ibrahim Zahrani, progressiste aux impeccables états de service se fait aider par les personnes les  plus compétentes : pisteurs bédouins, ou -ce qui n’est pas du goût de ses collègues machistes ou musulmans ultra-pieux-, de Katya, médecin légiste talentueuse  et déterminée à rendre justice à ces femmes. Mais il est perturbé par ses problèmes personnels : une femme intégriste insupportable, le mariage raté de son fils et la disparition brutale de son amante…

Ce roman policier noir est une plongée dans tout ce que la situation quotidienne des femmes d’Arabie Saoudite a d’insupportable et d'humiliant pour notre regard occidental : impossibilité de conduire, de sortir seule ; vie derrière voile, rideaux et volets ; dépendance de leur époux, frère ou fils pour la moindre sortie ; menace permanente de se faire accuser d’attitude immorale (voire d’adultère puni de la peine de mort) au moindre écart… réel ou imaginaire.  Sans parler de la situation terrible des nombreuses clandestines d’Asie du Sud-Est, venues chercher du travail et se retrouvant esclaves domestiques, voire sexuelles.

Je conseille ce roman pour son intrigue, et plus encore pour sa découverte de l’Arabie Saoudite. L’écriture est fluide et rapide. Plusieurs personnages sont assez complexes pour que le lecteur s’y attache, certains apportant une lumière positive sur la société saoudienne.

Aline

15/11/2014

Le bourreau de Gaudi

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Aro SÁINZ DE LA MAZA

Actes Sud (Actes Noirs), sept 2014, 663 p, 23.80€

Traduit de l’espagnol El Asesino de la Pedrera par Serge Mestre

Un corps en flammes est retrouvé suspendu au balcon de la Pedrera, monument emblématique de Barcelone, oeuvre de Gaudí, et l’auteur du crime fait circuler sur Internet une vidéo du supplice de sa victime. Ce meurtre cruel plonge la police catalane dans le plus grand désarroi, à quelques semaines de la visite du pape pour la consécration de la Sagrada Familia.

Faute d’indices, la juge Cabot impose aux services de la criminelle de réintégrer Milo Malart, policier révoqué par mesure disciplinaire, dont les méthodes non conventionnelles pourraient apporter un éclairage différent à l’affaire. Il enquête avec une sous-inspectrice débutante, poussé par l’urgence et l’impression que d’autres meurtres rituels vont suivre…

Malgré sa longueur, ce roman policier est passionnant. Le lecteur s’attache à la personnalité complexe de Milo Malart, et de sa jeune collègue pleine de répondant. L’intrigue progresse bien, s’épaississant au fur et à mesure des découvertes, plongeant ses ramifications dans la corruption et les vices des puissantes familles barcelonaises, les expropriations dues aux jeux olympiques de 1992, le journalisme à sensation,… jusqu’à une fin réussie. Barcelone n’est pas seulement un décor, mais un personnage du roman, avec ses transformations, ses différents quartiers, ses plages, et surtout l’œuvre architecturale de Gaudí dont le lecteur découvre une partie des détails et du symbolisme ésotérique.

Aline

19/10/2014

Portrait d'après blessure

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Hélène GESTERN

Arléa (1er Mille), sept 2014, 231 p., 20 €

Collègues de travail pour une série télévisée à base de photos d’archives, « Histoires d’images », Olivier et Héloïse sont victimes d’une explosion dans le métro et s’en sortent de justesse, blessés.  La photo choc de leur évacuation est diffusée par la presse à sensation, puis relayée sur internet. Autant que par le présumé attentat et ses séquelles, leur vie se trouve bouleversée par cette mise à nu impudique. Il leur faut se reconstruire par rapport à l’explosion, mais aussi à cette exposition médiatique, démultipliée par les nouveaux moyens de communication, où « leur intimité [a été] disséquée au scalpel méchant de la presse à scandale ».

Hélène Gestern fait progresser son roman sur plusieurs tableaux : la reprise de la vie après une expérience traumatisante,  les sentiments de deux personnages pudiques, l’enquête sur l’explosion dans le métro. Mais, comme l’annonce la citation choisie en exergue, ce roman veut aussi offrir une réflexion sur l’impact des photographies sur leurs sujets, et la responsabilité de celui qui les publie.

Willy Ronis, Ce jour-là : "Une photo n’est pas un parpaing avec lequel on puisse construire n’importe quoi. Je me sens entièrement responsable de l’utilisation de mes images"

Dans cette histoire, deux droits entrent clairement en conflit : le droit à l’information et le droit à la vie privée et à la dignité. Et "Il est vrai qu’il n’y avait pas de mots dans le code pénal pour décrire ce geste très particulier qui consiste à violer la douleur avec un objectif".

 "Je comprenais surtout qu'une mécanique de presse cupide, dont le travail ressemblait plus à un tapin sur le boulevard de l’horreur qu’à du journalisme, détournait à son profit des lois qui n’avaient pas été écrites pour elle ; je constatais l’incroyable hypocrisie de cette entreprise – mais n’était-ce pas au fond celle de n’importe quel plan social truqué, de n’importe quelle créance pourrie – prête à vendre la dignité de n’importe qui pour quelques parts de marché, le bon plaisir des actionnaires ou trois grammes de notoriété supplémentaire. Pour ces gens-là, nous n’avions rien été, et même moins que rien – juste un paramètre susceptible d’améliorer un tirage hebdomadaire." (p. 182)

Et pour finir, ces mots tellement d’actualité…

"Mais quelles étaient-elles, ces fameuses « nécessités de l’information » ? Le spectacle de la mort en direct était-il devenu un dû ? On avait bien d’autres pudeurs quand il s’agissait de masquer le visage d’un confrère retenu en otage. Et nous-mêmes, dans tout cela ? Quel genre d’êtres stupides, engourdis de violence, étions-nous devenus, qu’il nous faille voir le sang en double page pour admettre qu’il avait coulé ?"

Aline