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19/04/2020

Âme brisée

roman, Japon, musique, mémoire

 

Âme brisée

Akira MIZUBAYASHI

Gallimard, 2019, 237 p., 19€

 

Âme : petite pièce de bois interposée, dans le corps de l’instrument à cordes, entre la table et le fond, les maintenant à bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l’uniformité des vibrations.

La scène fondatrice du roman se passe à Tokyo, en 1938, dans le contexte historique de la guerre de 15 ans au Japon, barbarie militaire qui a engendré plus de 20 millions de morts dans cette région du monde. Rei, garçon de 11 ans, lit tranquillement les exploits de son héros Coper, pendant que son père Yu Mizuzawa, 1er violoniste, répète un quatuor à cordes de Schubert avec des amis Chinois - en idéaliste qu'il est, imperméable à l’étroite vision nationaliste opposant le Japon à la Chine depuis 1931.

"Je crois que ça a du sens… qu’aujourd’hui, en 1938, dans un coin de Tokyo, un quatuor sino-japonais joue Rosamunde de Schubert…, alors que le pays entier tombé dans ses obsessions bellicistes semble être dévoré par le cancer nationaliste divisant les individus entre un nous et un eux…"

Un caporal zélé soupçonnant une réunion clandestine réduit en miettes l’instrument  de Yu de ses lourdes bottes, et emmène le musicien au QG sous l’accusation d’être un « hikokumin » ou mauvais sujet japonais. Arrivé trop tard, le lieutenant Kurokami, mélomane éclairé, échoue à protéger Yu, mais cache la présence du fils effrayé et lui rend le violon brisé. De Tokyo à Mirecourt, dans les Vosges, le roman suit le destin de cet enfant, le processus par lequel il devient un luthier de grand renom, ainsi que le destin du violon détruit par le militaire.

La musique est partout présente dans le roman, et l’amour de la musique classique transparait dans tout le récit, mais elle n’en est pas le sujet à proprement parler. C'est plutôt un roman sur l’amour, qui lie l’enfant à son père par-delà la mort, et sur la mémoire, qui a figé le destin des personnages. Le romancier, dans une interview, souligne la dédicace de son livre à "tous les fantômes du monde". Dans ce roman, le père est le fantôme précis, mais l’auteur considère toutes les victimes d’Hiroshima, celles du bombardement massif de Tokyo le 10 mars 1945, et plus largement toutes les victimes du monde n’ayant pas pu aller au bout de leur mort.

Akira Mizubayashi est un écrivain japonais d'expression japonaise et française. Né en 1951 à Sakata. Il commence ses études à l’université nationale des langues et civilisations étrangères de Tokyo, puis étudie à Montpellier, et à l’Ecole Normale Supérieure de Paris. Il enseigne le français à l'université de Tokyo. Depuis 2011, il a choisi d’écrire directement en français (Cf. Une langue venue d’ailleurs, sur son rapport à la langue française) – entre autres dérangé par la façon dont la société japonaise hiérarchisée est inscrite dans la langue. Cela lui donne un style légèrement distancié.

Aline

Ce roman est disponible à la bibliothèque, de même que les CD de sa bande sonore :

13e quatuor en la mineur, opus 29, de Schubert, dit "Rosamunde" ; Partita n°3 en mi majeur de Bach, dite "Gavotte en rondeau" ; Quatuor à cordes en ré majeur, opus 18-3 de Beethoven, interprété par le quatuor Alban Berg ; Sonates et partitas pour violon seul, de Bach ; Concerto pour violon de Berg "à la mémoire d’un ange".

 

L'avis de Vivement Dimanche : "Pénétrer dans l'atelier du luthier Jacques/Rei, c'est entrer dans un univers feutré fait de musique, de gestes précis et d'humilité. Voici un très beau roman à l'âme japonaise qui nous parle d'un enfant et d'un violon qui le guidera toute sa vie."

17/04/2020

Ma fille, mon enfant

bande dessinée, racisme, mère

 

Ma fille, mon enfant

David RATTE

Bamboo édition (Grand Angle), 2020, 96 p., 18.90€

 

Le jour où Chloé annonce à sa mère que son petit ami est arabe et s’appelle Abdelaziz, elle réagit violemment et s’oppose à leur histoire d’amour : "comme si y avait pas assez de Français disponibles !". Bien que son mari Michel connaisse le garçon et le trouve travailleur et sympathique,  Catherine refuse aveuglément cette relation. Elle harcèle sa fille et se montre désagréable avec tous. Jusqu’au soir de la Saint Valentin, où tout bascule. Là, Chloé aurait besoin du  soutien de sa mère, mais le lien est rompu entre elles...

Chronique familiale du racisme ordinaire… Le plaidoyer antiraciste est un peu simpliste, mais ce n’est pas la seule thématique de cette bande dessinée. Après les relations pères/fils, dans Le voyage des Pères,  David Ratte change d’époque et offre une histoire contemporaine autour des relations mère/fille. C’est dans le contexte post attentats de Charlie Hebdo  que Catherine et Chloé s’affrontent.

Le dessin à la ligne claire est réaliste, très réussi sur les paysages, mais un rien naïf ou caricatural sur les personnages. Au total un one shot assez réussi… qui m’a donné envie de relire ses séries Le voyage des Pères et Mamada.

bande dessinée, racisme, mère  bande dessinée, racisme, mère

Aline

15/04/2020

Pain et confinement

la petite boulangerie du bout du monde.jpg

 

La petite boulangerie du bout du monde

Jenny COLGAN

Pocket, 2016, 495 p., 8.20€

 

Quoi de plus indiqué comme lecture, en ces temps où nous sommes nombreux à faire des essais de boulangerie et à préparer notre pain à la maison ?

Quand son couple et son entreprise de graphisme coulent, Polly quitte son appartement ultra branché de Plymouth et recherche une location bon marché, le temps de retrouver du travail. C’est dans un petit port des Cornouailles qu’elle trouve un logement adapté à sa bourse plate : une maison battue aux quatre vents, dans un état lamentable, louée à contrecœur par la revêche boulangère du village. Isolée, déprimée, avec pour seule compagnie un petit macareux moine blessé, elle consacre son temps à son plaisir favori : préparer du pain. Et peu à peu, les bonnes odeurs de cuisson attirent les gourmands, marins-pêcheurs et apiculteur, qui deviendront autant d’amis… ou plus si affinités.

Ce roman léger, plein de gourmandise, de bons sentiments et de romance, se déguste avec plaisir. (Je n'en attendais pas grand chose, et j'ai été agréablement surprise). Après avoir salivé devant toutes les descriptions de pains de Polly, on peut passer à l’action avec les quelques recettes données en fin d’ouvrage : pain blanc vite fait, pain à la cannelle, focaccia, bagels, shortbread... hummm !

Aline

07/04/2020

Vous ne regarderez plus jamais les lapins de la même façon

roman étranger, lapin, aventure

 

Watership Down

Richard ADAMS

Ed. Monsieur Toussaint Louverture, 2016

Traduit de l’anglais par Pierre Clinquart

 

Un groupe de lapins est obligé de fuir sa garenne menacée de destruction, à la recherche de sécurité et d'un nouvel endroit où s’établir. Traverser la campagne, pour des lapins, est une aventure risquée, et de chapitre en chapitre, nos héros-lapins échappent à de nombreux périls : dangers naturels,  "vilous" (prédateurs),  hommes, routes ou voies ferrées… Et leurs propres congénères ne sont pas en reste !

L’une des forces du récit tient dans les descriptions précises et poétiques du comportement des lapins, de la végétation, des paysages qu’ils traversent et des animaux qu’ils rencontrent. Pour autant, il s’agit avant tout d’un roman d’aventure, de courage et de survie, où le vrai meneur est celui qui sait motiver ses troupes, mais aussi être à l’écoute de tous et faire bénéficier le groupe des compétences de chacun.

Epopée bucolique à plusieurs niveaux de lecture, le récit prend une portée plus universelle en explorant les thèmes du pouvoir, de l’organisation de la société, et de l’autodétermination.

Premier roman de l’auteur et grand classique anglais, ce roman paru chez Flammarion en 1976 sous le titre Les garennes de Watership Down est passé inaperçu en France. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture font ici un remarquable travail de redécouverte et de réédition. Belle présentation par Nicolas Carreau sur Europe 1.

Watership Down a également fait l’objet d’adaptations au cinéma : La folle escapade (1978), en série télévisée à la BBC (1999-2001) et en série animée sur Netflix La colline aux lapins (2018).

roman étranger, lapin, aventure

02/04/2020

Le pays des pas perdus

Albanie, , immigration, émigration

 

Le pays des pas perdus

Gasmend KAPLLANI

Editions Intervalles

Traduit du grec par Françoise Bienfait

 

Encore une fois, Gasmend Kapllani met en scène un  fils de la diaspora albanaise, qui revient dans sa ville natale pour enterrer son père. Après 27 ans d’exil, Karl (pour Marx) revient à Ters, ville imaginaire d’Albanie, dont le nom signifie « erreur », « malchance » ou « ce qui va de travers ».

C’est l’occasion de confronter ses choix de vie avec ceux de son frère Frederik (pour Engels), resté au pays. Tandis que l’aîné, révolté contre son père et la tyrannie communiste,  recherchait la liberté et l’absolu, le second était pragmatique, conciliant, attaché à ses racines et à l’identité albanaise.

"Karl avait vécu sous des cieux différents, parlé et écrit dans d’autres langues, aimé des femmes d’origines diverses. Frédérik avait toujours vécu à Ters, dans le même immeuble, au même étage, dans le même appartement, réalisant ainsi l’idéal paternel d’une continuité sans faille entre les générations –ce qui, selon son père, était la seule chose qui puisse procurer à l’être humain une identité solide et le bonheur…  Il avait toujours gardé confiance dans la philosophie paternelle : « Mieux vaut vivre dans la pire des patries que sur une terre étrangère »". (p. 30)

L’auteur survole quelques turpitudes, lâchetés, lynchages ou moments d’exaltation (déboulonnage de la statue d’Enver Hoxha) dans la ville de Ters. Il évoque assez rapidement le passage de Karl en Grèce fin 1991 avec un faux visa, son séjour à Athènes, et sa réussite en tant qu’écrivain et  «immigré bien intégré».

"Il pensait avoir enfin trouvé une nouvelle patrie où il pourrait faire des rêves d’avenir, où il pourrait se bâtir une nouvelle identité, où il pourrait aimer et vivre, se lancer dans de nouvelles expériences, avoir le droit à l’erreur". (p. 103)

Pour avoir voulu transmettre le témoignage d’une rescapée du massacre des Tchams, mulsulmans albanophones persécutés en Grèce à la fin de la seconde guerre mondiale, il déclenche une tempête en touchant à un tabou national, retombe dans un statut d’étranger indésirable, et doit émigrer à nouveau après des menaces et une agression par des activistes d’Aube dorée.

Kapllani, dans ce récit, a toujours des phrases percutantes, qui touchent juste, et sait alterner réflexions sur l’exil et scènes concrètes, comme le tragi-comique enterrement de Fatima (digne d’une scène de Kusturica). Mais pour moi, il semble avoir accolé des éléments, certes très intéressants, sans les relier par une réelle construction, et sans les approfondir. Peu romancé, sans pathos, proche du témoignage, je l’ai trouvé moins prenant que La dernière page.

Certaines phrases touchent à l’universel.

"Karl et ses compagnons savaient d’où ils étaient partis mais n’avaient pas la moindre idée de l’endroit où ils allaient. Tous trimbalaient dans leur tête une carte magique du monde, dont seul le contour avait un rapport avec la carte réelle." (p. 65)

"Les hommes sont partout les mêmes... La même folie, les mêmes peurs, les mêmes envies, les mêmes rêves. Seul leur dosage varie d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre." (p. 174)

Aline

30/03/2020

Ici n'est plus ici

roman étranger, indiens, etats-unisIci n’est plus ici

Tommy ORANGE

Albin Michel (Terres d’Amérique), 2019, 334 p., 21.90€

Traduit de l’américain There There par Stéphane Roques

 

Dans un prologue factuel, l’auteur rappelle en quelques épisodes comment les Indiens ont été exterminés et spoliés par les colons, comment ils ont été parqués dans des réserves, puis incités par l’Indian Relocation Act à s’installer dans les villes à la fin des années 1950.

Il s’attache ensuite au portrait d’une douzaine de ces « Indiens des villes » dans un roman kaléidoscope, où tous les personnages convergent peu à peu (pour des raisons parfois opposées) vers le grand pow-wow d’Oakland, rassemblement annuel où les Indiens (éparpillés le restant de l’année entre les réserves et les villes) viennent célébrer leurs traditions, chants et danses ancestraux.

Coincés entre deux cultures, les personnages de Tommy Orange sont touchants, fragiles : Orvil Read Feather, n’a que sa peau  dorée, ses cheveux noirs et son nom rigolo pour attester de son origine, et découvre les danses traditionnelles sur Youtube ; Thomas Franck trouve une raison de ne pas boire avec les mélopées des anciens accompagnées du grand tambour ; Opal Viola Victoria Bear élève courageusement  ses trois petits-neveux ; Blue tente d’échapper à une relation toxique en se jetant à corps perdu dans l’organisation du pow-wow ; des petits voyous, des buveurs, des repentis,… pleins de rage et de vitalité.

Dene Oxendene, sorte d’alter ego de Tommy Orange (né comme lui d’une mère blanche et d’un père Cheyenne/Arapaho de l’Oklahoma) s’attelle à un projet de recueil de témoignages d’Indiens vivant à Oakland et explique son objectif, qui pourrait bien correspondre à celui de l'auteur :

« Ce que je veux faire, c’est attester de l’histoire de certains Indiens d’Oakland. Je veux poser une caméra face à eux, transcrire ce qu’ils disent pendant qu’ils parlent, s’ils le veulent, les laisser écrire, tout récit que je pourrai recueillir, les laisser seuls pendant qu’ils racontent leur histoire, sans les mettre en scène, sans les manipuler ni leur imposer un sujet. Je veux qu’ils puissent dire ce qu’ils veulent. Laisser le contenu guider la vision. Il y a tant d’histoires…. depuis trop longtemps notre communauté est ignorée et demeure invisible…

Nous n’avons jamais vu l’histoire urbaine des Indiens. Ce que nous avons vu regorge de toutes sortes de stéréotypes qui font que personne ne s’intéresse à l’histoire des Indiens d’Amérique…  à cause de la façon dont elle est décrite, elle prend un tour pitoyable et nous perpétuons cela, sauf que non, tout ça c’est des conneries, parce que le tableau d’ensemble n’est pas pitoyable, et que les histoires individuelles qu’on rencontre ne sont pas pitoyables, ni faibles, n’appellent pas la pitié, elles sont pleines d’une vraie passion, d’une rage, et c’est une des choses que j’apporte au projet, parce que c’est ce que je ressens moi aussi, c’est cette énergie-là que je lui apporterai. » (p.52)

Le titre fait référence à une citation de Gertrude Stein à propos de son ancien quartier populaire d’Oakland, ayant tellement changé qu’il n’était plus vraiment là. De même, la terre ancestrale des Indiens est toujours présente, mais plus vraiment là, enfouie sous le verre, le béton, le fer et l’acier : ici n’est plus ici.

Ce premier roman, exigeant, a rencontré un grand succès aux Etats-Unis. Finaliste du Pulitzer et du National Book Award, il a reçu le PEN/Hemingway Award.

Aline

11/03/2020

Bobiverse

roman étranger,science-fiction

Nous sommes Bob, t1 : Nous sommes légion

Dennis E. Taylor

Bragelonne, 2018

Traduit de l’anglais We are Legion (We are Bob) par Sébastien BAERT 

 

Bob le geek a été bien inspiré : il a investi quelques-uns des millions générés par la vente de sa start-up d'informatique dans une entreprise de cryogénisation promettant de conserver son cerveau après sa mort... en attendant d’avoir les moyens de le ramener à la vie. Justement, peu après, il se fait écraser en traversant la rue ! Mais ce que Bob ne pouvait pas prévoir, c’est que la société évoluerait pendant les décennies que durerait son « sommeil ».

Lorsqu’il se réveille, L’Amérique du Nord est désormais une dictature religieuse, FAITH, et Bob est la propriété d’une entreprise privée sous contrat gouvernemental. Les données contenues dans son cerveau ont été récupérées, et pourraient être réimplantées comme intelligence d’une sonde intergalactique... s’il reste sain d’esprit !  Passé le premier choc de se retrouver sans corps, il se retrouve rapidement en compétition avec d’autres « réplicants », candidats à un voyage dans l’espace pour trouver une planète habitable pour l’humanité. A la fois indispensable puisque la terre commence à montrer ses limites, cible de choix pour les pays en compétition pour conquérir l’univers, il est aussi une abomination pour la frange la plus fanatique de FAITH opposée à toute forme de vie post-mortem !

Canadien anglophone, Dennis E. Taylor est un grand lecteur de science-fiction. Programmateur informatique, il est devenu écrivain à plein temps avec le succès de sa trilogie Nous sommes Bob. Son récit est bien structuré, et mélange avec talent et originalité les ingrédients de base de la SF : informatique, science, exploration de systèmes stellaires, évolution de l’humanité, questions d’éthique… en les pimentant d’humour et de nombreuses références cinématographique. L’écriture reste assez détachée, même dans les moments dramatiques, mais en même temps, comment s’impliquer émotionnellement quand on est une machine ? Au total, un roman de SF bien construit, efficace et prenant, assez pour avoir  hâte de passer aux tomes suivants de la trilogie.

Aline

06/03/2020

L'albatros

paroles et musique, autobiographie, roman

 

L’Albatros

Nicolas HOUGUET

Stock (Littérature générale), 2019, 224 p., 17.50€

 

Mardi 20 octobre 2015, la foule se presse pour le concert de Patti Smith à l’Olympia. Nicolas Houguet, maladroit, empêché, est "absurdement placé, comme toujours, au-dessus de la table de mixage".  Pourtant, dès l’entrée en scène de Patti, soixante-huit ans, la puissance des sorcières, le regard sauvage, la magie opère.

"La dame s’avance. Altière. Et paradoxalement très simple. En costume sombre que ne vient rehausser qu’une chemise claire sous le gilet et la veste. La chevelure blanche…   Les mains de Patti Smith qui s’élèvent, s’écartent au-dessus d’elle comme des bannières longilignes et diaphanes…  D’une humanité et d’un charisme de chaque geste, alternant les sourires et l’emphase. Jusque dans son maintien."

Au fil du concert, et de l’intégralité du premier album Horses, chaque chanson évoque des souvenirs d’enfance, le soutien familial inconditionnel, des émotions, des réflexions sur la façon dont l’auteur ressent son handicap, et ses relations à l’art et au monde. Chez Patti Smith, Nicolas retrouve toutes ses références poétiques et artistiques, de Rimbaud à Baudelaire et Jim Morisson. L’art qui permet d’échapper à son enveloppe corporelle, la folie cathartique du concert. "Les albatros rentrés maladroits dans cette salle ce soir-là ont pu grâce à Patti Smith regagner le sublime."

Beau témoignage, un peu exalté, c’est un livre à déguster, à poser, à reprendre, en s’arrêtant sur les phrases « justes » qui résonnent en soi. (Chez moi, il a fini en forêt de marque-pages). Toute une vie dans un concert de Patti Smith.

Aline

"On est du souffle divin.

Et tout ça danse en mouvements désarticulés. Comme des émotions qui s’incarnent dans des gestes maladroits.

Si j’ai appris à aimer mon corps, et mon handicap, c’est qu’il en est l’illustration parfaite. Qu’il ne cache rien de mes émotions. Qu’il les dévoile comme des secrets qui se trahissent dans des contractions. C’est très beau quand votre corps exagère votre vérité. Il vous pousse à l’épouser comme une harmonie. Il vous envoie des messages. J’ai mis beaucoup de temps à apprécier cette mélodie curieuse, à y entendre un accord étrange, mélancolique et dissonant. Mais pas dénué de grâce. Je suis en la mineur. Un morceau d’Arvo Pärt."  (p. 116)

La bande son : Jim Morisson

Patti Smith (Horses),

Arvo Pärt et ses très beaux morceaux minimalistes pour piano et violoncelle (Für Alina, Spiegel im Spiegel, Tabula Rasa...)

26/02/2020

Envole-moi

roman ado, roman d'amour, handicap

 

Envole-moi

Annelise HEURTIER

Casterman, 2017, 363 p., 12.90€

 

Swann, lycéen passionné de musique et de guitare, participe à un vide-grenier pour gagner les 200€ manquants pour acheter LA guitare Gibson de ses rêves. C’est là que sa vie s’envole, avec la rencontre qui le fait passer de sympathique jeune charmeur à amoureux fou. Je n’en dis pas plus pour laisser aux lecteurs le plaisir de la découverte.

Simplement, sachez que c’est  une touchante histoire d’amour, écrite avec justesse, qui pousse à grandir vers une relation profonde, engagée, et à ignorer le regard des rabat-joie.

Ce roman ado est plein de tendresse, avec des personnages majoritairement positifs, et parcouru de musique et de poésie.  Il se dévore –facilement- d’une seule traite, avec émotion.

 

Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse,

Nous apportait l'odeur des fleurs qui s'ouvrent tard ;

La nuit tombait ; l'oiseau dormait dans l'ombre épaisse.

Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse ;

Les astres rayonnaient, moins que votre regard.

 

Moi, je parlais tout bas. C'est l'heure solennelle

Où l'âme aime à chanter son hymne le plus doux.

Voyant la nuit si pure et vous voyant si belle,

J'ai dit aux astres d'or : Versez le ciel sur elle !

Et j'ai dit à vos yeux : Versez l'amour sur nous !

 

                   Victor Hugo (Contemplations)

20/02/2020

Comité de lecture Albanais

La bibliothèque de Soucieu se réjouit d'accueillir ce comité de lecture consacré aux auteurs Albanais, en espérant que ce sera une occasion d’ouverture sur la culture de ce pays que nous connaissons trop mal. Nous avons la chance de profiter de la présence d'Alma, professeure d'histoire et société en Albanie. En prélude à nos lectures, elle fait une courte introduction sur son pays. Elle nous apporte ensuite quelques éclaircissements sur le contexte des livres présentés.

 

Les Albanais sont très attachés à l’Europe. Ceux qui ont souffert le plus de la dictature sont ceux qui avaient des aspirations européennes.

Les liens à la France sont assez forts aussi. Le dictateur Enver Hoxha avait étudié au lycée français de Korça, comme une bonne partie des élites avant et pendant la dictature, et continué ses études à Paris.

Les difficultés actuelles en Albanie sont en grande partie imputables au vide laissé après la dictature : beaucoup d’intellectuels sont morts ou partis à l’étranger, la loi est mal appliquée, et la corruption a pris beaucoup d’ampleur.

Géographiquement, l’Albanie est un très beau pays. Lord Byron l’a décrit comme « un des plus beaux pays des Balkans ». Montagnes, grands lacs, mer… le tourisme y est florissant.

L’hospitalité Albanaise est réputée ! Nous essayons de nous montrer à la hauteur, grâce à l'aide d'Alma et de toutes les cuisinières qui ont préparé de bons desserts.

 

Livres lus par les participants, par ordre de présentation. (Les livres d'Ismaïl Kadaré sont regroupés dans un article à part.)

 

Gasmend KAPLLANI (1967-....)

Gazmend Kapllaniest né à Lushnjë, en Albanie. Sa famille a été déplacée par le régime communiste d’Enver Hohxa. En 1991, après s’être engagé contre la dictature, il a dû fuir en Grèce pour échapper à la police secrète. Il a enseigné à l’université à Athènes. En 2015, harcelé par les néo fascistes, il capitule devant le refus des autorités grecques de répondre à sa demande de nationalisation et émigre aux Etats-Unis. Ecrivain et journaliste, il enseigne à l’université de Chicago.

 

albanie,comité de lectureJe m’appelle Europe (2010)

Intervalles, 2013, 160 p., 19€

Traduit du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo

Le narrateur revient à Tirana pour le mariage d’un cousin. Il se plonge dans ses souvenirs d’Albanie, et se souvient du moment où il s’était exilé en Grèce, de l’accueil des Grecs -mitigé- et de l’aide qu’il a rencontrée dans le milieu des artistes. Ce récit, inspiré du parcours de l’auteur, témoigne de l’immersion dans une nouvelle culture, de la découverte d’une nouvelle langue. Il raconte son amour pour l’Europe, en même temps qu’une histoire d’amour pour une jeune fille dont c’est le prénom.

Intercalées, des pages en italique reprennent le parcours de migrants de différentes origines, et les difficultés qu’ils traversent. Facile à lire et bien écrit, c’est un roman universel qui permet un travail sur l’exil et l’accueil.

 

albanie,comité de lecture

La dernière page (2012)

Intervalles, 2015, 160 p., 17€

Traduit du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo

Prix du salon du livre des Balkans (Paris, 2015)

Melsi, alter ego de l’auteur, journaliste gréco-albanais, vit à Athènes, où il se sent de moins en moins à sa place, du fait de la xénophobie croissante. Il rentre à Tirana pour y attendre la dépouille de son père, décédé à Shanghaï. Pendant les 22 jours suspendus qu’il passe à Tirana, dans l’appartement de son père, il s’attache à observer la ville autour de lui, à surmonter les tracasseries administratives, et à passer au peigne fin l’appartement de son père, où chaque objet lui parle. La découverte d’un manuscrit de son père « La singulière histoire d’un crypto-juif », le plonge dans l’incertitude quant à son histoire familiale et le pousse à interroger les secrets de son père.

Le récit de Melsi, plutôt intimiste, est entrecoupé de passages historiques retraçant les turpitudes d’une famille juive de Thessalonique, entre la fuite en Albanie en 1943 pour échapper aux allemands, et la fin de la dictature albanaise. L’auteur témoigne de ses liens à l’Albanie et à la Grèce, non sans une certaine amertume par rapport à la Grèce et à l’Albanie.

Ouverture du roman : « à l’instar de certains amours, certains pays sont une aberration : ils n’auraient jamais dû exister. Etre né et avoir vécu dans un tel pays procure un désenchantement assez proche de ce que l’on éprouve quand on a gâché sa vie avec une personne qui n’est pas la bonne. »

L’écriture est fluide, observatrice, dans un style simple et précis qui n’empêche pas un certain art de la formule et de l’image.

 

Fatos KONGOLI (1944-....)

Né en 1944 à Elbasan, au centre de l’Albanie, Fatos Kongoli a étudié les mathématiques en Chine, durant l'alliance sino-albanaise. Il a été ensuite professeur, puis a travaillé dans la presse et l'édition. Il a préféré n'écrire qu'après la chute du régime communiste.

 

albanie,comité de lecture

L’ombre de l’autre

Rivages, 1998, 20€

Traduit de l'albanais par Edmond Tupja

Festim Gurabardhi travaille dans une maison d'édition de Tirana. Ce sont les dernières années du régime communiste albanais. Il règne une ambiance cauchemardesque de corruption, d’hypocrisie, et de délation. Depuis son enfance, Festim craint une dénonciation de la part d’un de ses camarades, devenu juge.  Se dédoublant pour cacher un passé familial jugé sombre par le parti, Fatim vit un cauchemar perpétuel à force vivre « dans l’ombre d’un autre ».

Un roman très noir, métaphore de la schizophrénie du régime dictatorial albanais. Le narrateur se dédouble pour se raconter, utilisant le « Je » ou le « Il » selon les chapitres.

Le procédé de dédoublement, est l’un de ceux utilisés par les écrivains albanais sous la dictature, il a été aussi utilisé par Ismaïl Kadaré. Autres procédés : raconter des rêves, faire passer un message par un « il » dont on se distancie, par un enfant…

 

Carmine ABATE (1954-....)

Carmine Abate est un écrivain italien de culture arberèche, qui a vécu en Allemagne et en Italie. Les Arberèches (en albanais Arbëresh) sont des Albanais vivant dans le sud de l’Italie. Ils s’y sont établis au 15e et 16e s, fuyant l’occupation ottomane à la suite de la mort du héros albanais Skanderbeg, puis  le massacre par Ali Pasha de 6000 Albanais qui avaient refusé de se convertir à l’islam. Les Arberèches ont conservé depuis cette époque une forte identité albanaise. Ils parlent un dialecte albanais du sud de l'Albanie, resté assez proche de l’albanais ancien.

 

albanie,comité de lecture

La mosaïque de la grande époque

Seuil (Cadre Vert), 2008, 293 p., 21,80€

Traduit de l’italien Il mosaico del tempo grande (2006) par Nathalie Baue

Au XVe siècle, un groupe d’Albanais du village de Hora part du Durrës (port de Tirana) pour s’installer en Calabre, où ils créent un petit village. Le pope collecte toutes les richesses de la communauté pour édifier une belle église, mais à sa mort, l’or a disparu.

Sous la dictature d’Enver Hoxha, les héritiers des familles d’origine sont toujours au village. Antonio (descendant du pope) profite d’un voyage organisé en Albanie pour tenter de découvrir le vieux village d’origine de sa famille, et s’éprend d’une danseuse, Drita, avec laquelle il s’installe en Hollande pour échapper à la police albanaise.

Gojàri, artiste mosaïste, est le point de charnière entre les différentes époques. Il raconte avec les abacules (tesselles) de ses mosaïques toute l’histoire des habitants de Hora depuis les origines, y compris les parties cachées.

Beaucoup d’amour, quelques morts, et le mystère de la recherche de l’or du 15e s disparu. Carmine Abate rédige son récit comme une mosaïque, sans se préoccuper de l’ordre chronologique, croisant les récits et les époques, entre le XVe siècle et nos jours, en passant par la chute du régime du leader communiste albanais Enver Hoxha et le drame des immigrés albanais échoués sur les rives italiennes au début des années 1990. L’utilisation de dialectes italien, calabrais et arbarèche gêne un peu la lecture.

 

albanie,comité de lecture

La Moto de Skanderbeg

Le Seuil (Cadre Vert), 2003, 256 p., 20.30€

Traduit de l’italien La moto di Scanderbeg (1999)

Prix littéraire Racalmare Leonardo Sciascia

Le personnage principal, Giovanni Alessi est écartelé entre son passé dans le village arbarèche de Nouvel Hora, et sa vie actuelle en Allemagne. Un jour, Stefano Santori, un garçon de Hora devenu historien réapparait dans sa vie. Grâce à lui, Giovanni renoue avec ses origines ; il revit son histoire et celle de son père, Skanderbeg, qui au lendemain de la guerre, arpentait les routes et les chemins sur sa splendide moto Guzzi Dondolino. Et, remontant plus loin encore, il évoque la geste du Grand Skanderbeg, le héros de la résistance albanaise contre les Turcs qui, au soir de sa défaite, conseilla à son peuple l'exil en terre italienne.

Annie a trouvé le roman trop difficile à suivre, entre les lieux très variés, et la chronologie non respectée.

 

Originaire de Krujë (Albanie), Skanderberg était un grand général du 15e s., d’abord pour l’armée turque. En 1443, Skanderbeg déclare l’indépendance de l’Albanie, hissant son drapeau rouge à l'aigle noir. Il est le seul à avoir réuni les Princes du nord et du sud (Chacun pris séparément, nous sommes une brindille, mais en fagot, on ne nous brise pas), créant la petite Albanie, qui résistera 25 ans aux Ottomans (1443-1468). Héros national albanais, il a été nommé Chevalier de la Chrétienté, pour avoir  empêché les Ottomans de passer par Durrës, la voie la plus courte pour envahir l’Europe. Son histoire est reprise dans Les tambours de la pluis, d’Ismaïl Kadare.

 

Dritëro AGOLLI  (1931-2017)

Né en 1931 dans le village de Menkulas, dans le Sud de l’Albanie, Dritëro Agolli a fait des études de philologie et de journalisme à l’université de Léningrad. Longtemps, il a été journaliste au service du régime. De 1973 à 1992, il a été président de l’Union des artistes et écrivains albanais. Membre du Parlement, Dritëro Agolli a aussi été une figure marquante du Parti socialiste albanais. Son première recueil, Poèmes de la route a été publié en 1958. Il écrit également des nouvelles et des romans, satire d'un système auquel il appartenait.

 

albanie,comité de lectureL’homme au canon (1975)

Le Serpent à plumes (Motifs), 1998, 200 p., 6.10€

Traduit de l’albanais. Première édition en France par les éditions du Passeur  en 1994.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, en Albanie, la lutte qui oppose les nationalistes aux communistes, et tous aux armées Italienne et Allemande, se mêle à la lutte qui oppose les 4 principales familles d’un village, de vendetta en vendetta. Mato Gruda trouve du matériel militaire abandonné par l’armée en déroute, et s'approprie un canon allemand. Sa femme s'oppose à l’utilisation du canon, mais il décide que ce sera l'instrument de sa vengeance contre la famille qui a assassiné la sienne. Il n’imagine pas les conséquences, car c’est son meilleur ami qui est accusé.

Jusqu’où est-on prêt à aller pour se venger ?  Quelles en sont les répercussions ? Une belle découverte, roman qui se lit bien.

 

Lek PERVIZI (1929-….)

Né à Kurbi en Albanie dans une famille noble, Lek Pervizi a suivi des études artistiques à Rome et s'est consacré à la poésie dès son jeune âge, en composant des poèmes lyriques. Rentré en Albanie en 1943, sans savoir que le pays allait devenir communiste. En 1944, sa famille subit les foudres de la dictature communiste, entre prisons, persécutions et camps d’internement. Lek Pervizi y échappe pendant les cinq premières années du régime. Artiste peintre, poète et écrivain engagé, opposant résolu au régime communiste, Lek Pervizi va subir des décennies de persécutions dans les camps de concentration et les prisons d’Albanie. Il se réfugie en Belgique en 1990. Il n’a pas pu écrire ce récit en albanais, mais est passé par l’Italien.

 

albanie,comité de lecture

Dans les cercles de l’enfer

L’Harmattan (Lettres d’Albanie), 2014, 136 p., 14€

Gens, le héros du récit, a fait des études en Italie. Rentré en Albanie en 1943 sans savoir que le pays allait devenir un pays communiste, il s’échappe pendant un temps en Grèce.  De retour en Albanie, il passe 10 ans de prison et 32 ans d’internement au travail forcé dans un camp de concentration. Accusé d’avoir aidé les Albanais-Grecs opposants au régime, il subit des tortures pendant cinq ans par des analphabètes.

C’est simple à lire, mais le récit est très dur, tragique comme la réalité l’a été.

La question se pose : « Mais pourquoi les Albanais ont-ils supporté la dictature pendant 50 ans ? »

 

Ornela VORPSI (1968-….)

Ornela Vorpsi, née à Tirana en Albanie, a étudié les beaux-arts à Tirana puis Milan. Depuis 1997 elle réside à Paris. Romancière, photographe, peintre et vidéaste. Ecrivaine d'expression albanaise, italienne et française, elle est également photographe, peintre et vidéaste.

 

albanie,comité de lecture

Ci-gît l’amour fou

Actes Sud, 2012, 192 p., 18.50€

Amour, mort et folie sont les trois thèmes intriqués dans ce roman. La jeune Tamar adore sa mère, mais passe beaucoup de temps dans la famille voisine, chez Maria, qui a neuf garçons ! Tamar dit « Je suis née pour observer ». Et pour observer, elle observe… les garçons -dont Dolfi, beau à faire se damner toutes les femmes du quartier. L’une des admiratrices de Dolfi meurt, dans des circonstances énigmatiques. Cet événement fait basculer Tamar, déjà affectée par le suicide de son frère, dont sa mère ne s’était jamais remise.

Un roman contemporain, sur la démesure de l’amour fou, qui n’apporte pas d’éclairage particulier sur l’Albanie.