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17/02/2019

Joyce Carol Oates

C'est la bibliothèque de Chassagny qui nous accueille pour le "bouillon de lecture" du 14 février. Les gourmandises du jour, petits coeurs, flan parisien et strudel, ne sont pas de trop pour nous réconforter avant d'aborder l'oeuvre de Joyce Carol Oates, monument de la littérature américaine.

Joyce Carol Oates est née en 1938 dans l’Etat de New York. Diplômée de l'université de Syracuse et de celle du Wisconsin, elle partage sa vie avec  Raymond J. Smith, professeur de littérature anglaise. Elle enseigne à Detroit, « une ville où la violence et les tensions raciales sont vives », au Texas, en Ontario (Canada), puis à l'université de Princeton, au New Jersey. Son œuvre littéraire regroupe une centaine d’ouvrages, romans, nouvelles, essais, pièces de théâtre, poèmes, livres pour la jeunesse… ainsi que des polars, sous les pseudonymes de Rosamond Smith et Lauren Kelly.

Les romans que nous avons lus se distinguent par leur noirceur, et la complexité des personnages, qui souvent présentent une personnalité publique différente de leur « moi » profond. JCO n’hésite pas à multiplier les retours en arrière, et la structure de ses romans n’en facilite pas la lecture. Tous décrivent des facettes d’une Amérique plutôt bigote et peu reluisante.

Nulle et grande gueule.jpgNulle et Grande Gueule

Gallimard, 2002

Trad. de Big Mouth and Ugly Girl, 2002

Grande et mal dans sa peau, ursula se trouve nulle. Matt, lui, aime rire et blaguer. Un jour, il propose en plaisantant de poser une bombe au lycée. Accusé de terrorisme, il est arrêté par la police. Exclu du lycée quelques jours, ostracisé, il n'est plus soutenu que par Ursula. Dans ce roman "jeunesse" (ou pas), JCO dénonce le conformisme et l'hypocrisie de la société américaine.

 

comité de lectureLes Chutes

P. Rey, 2005

Trad. de The Falls, 2004

Après le suicide inattendu de son premier mari au lendemain de leur nuit de noces à Niagara, Ariah "la veuve blanche des chutes", épouse Dirk, et se consacre à ses trois enfants, sa maison et son piano. Brillant avocat, Dirk s'occupe d'une affaire de pollution industrielle, lorsqu'il meurt brutalement d'un accident dans les Chutes. Ce n'est que longtemps après, lorsque le scandale concernant la pollution refait surface, que les enfants enquêtent... Le regard sur l'Amérique est intéressant, mais les personnages peu sympathiques, et le style répétitif rendent la lecture fastidieuse.

 

comité de lectureUn endroit où se cacher

Albin Michel, 2010

After the Wreck, I Picked Myself Up, Spread My Wings, and Flew Away, 2006

Suite à un accident, Jenna a perdu sa mère. Culpabilité, comportement auto-destructif... elle vit avec un oncle et une tante plutôt sympas, mais refuse leur aide. Ce roman ado finit sur une note positive.

 

comité de lecturePetite soeur, mon amour : l'histoire intime de Skyler Rampike

P. Rey, 2010

Trad. de My Sister, My Love, 2008

Inspiré de l'histoire d'une mini-miss assassinée en 1996, le roman est présenté comme le journal intime de son frère Skyler. Dans cette famille dysfonctionnelle, les parents projettent leurs rêves sur les enfants : gymnastique pour le fils, patin à glace et mannequinat pour sa petite soeur Bliss. Lorsque la fillette est retrouvée assassinée, l'enquête conclut à la culpabilité d'un soit-disant pédophile. Mais était-il coupable ?

 

comité de lecturePetit oiseau du ciel

P. Rey, 2012

Trad. de Little Bird of Heaven, 2009

Little Bird of Heaven est le titre d'une chanson interprétée par Zoé, jolie et aguicheuse, qui rencontre un joli succès local. Lorsque le groupe de Zoé se fait arnaquer par un pseudo impressario, elle sombre dans l'alcool et la drogue, et finit assassinée.  Les soupçons se portent sur Delray, le mari dont Zoe est séparée, et Eddy Diehl, son amant. L'auteur dissèque l'impact du drame sur leurs familles : comment leurs enfants ressentent les choses, dites ou non-dites. Beaucoup de violence, d'alcool, de drogue...

 

comité de lectureMudwoman

P. Rey, 2013

Trad. de Mudwoman, 2012

USA, 2002, après la chute des Twin Towers, la guerre contre l'Irak est en gestation. Dans le milieu universitaire, Meredith Ruth Neukirchen est une superwoman, première femme présidente d'université. Dédiée à son travail corps et âme, non pas pour sa réussite personnelle, mais par dévouementt -et parce qu'une femme doit se battre davantage qu'un homme pour éviter de donner prise aux critiques. Corsetée dans son personnage public, elle bascule cependant lorsque ses souvenirs de "mudgirl", l'enfant tondue et sacrifiée dans les marais par une mère folle fanatique ressurgissent. Le sujet est très prenant, et l'étude de personnages (foyer d'accueil, parents adoptifs Quakers, professeurs...) fouillée. Pour autant, le roman déroute par son accumulation d'allers-retours temporels, à laquelle viennent s'ajouter cauchemars et hallucinations. La lecture est donc en même temps longue, un peu pénible... et captivante.

 

comité de lectureDaddy Love

P. Rey, 2016

Trad. de Daddy Love, 2013

Sur un parking de supermarché, Robby, un petit garçon de 5 ans, est enlevé par un prédateur sexuel, prêcheur itinérant.  Rebaptisé Gidéon, il grandit auprès de lui dans une ferme, maté par quelques punitions terribles. Peu à peu, il réalise qu'il est le 4ème d'une série, et que les garçons précédents ont disparu à la puberté. JCO déploie des raffinements de cruauté pour emmener son lecteur dans un univers horrible.

 

comité de lectureCarthage

P. Rey, 2015

Trad. de Carthage, 2014

Dans la petite ville de Carthage (Adirondacks), une famille bourgeoise voit grandir ses deux filles, la jolie et pieuse Juliet, et Cressida,intelligente et différente (rebelle ? autiste ?). Juliet rompt avec son fiancé, revenu de la guerre en Irak assez amoché, physiquement et psychologiquement. Lorsque sa soeur Cressida disparait, il est accusé et emprisonné. JCO met en scène une Amérique très provinciale, et le monde carcéral aux Etats-Unis.

 

comité de lectureValet de Pique

P. Rey, 2017

Trad. de Jack of Spades, 2015

Auteur à succès de romans policiers, Andrew J. Rush publie également sous un pseudo des polars sulfureux et pornographiques. Lorsque cet équilibre tout en dissimulation est menacé, le Valet de Pique refait surface... Thriller autour d'un personnage double.

 

Nous finissons par deux livres plus personnels, qui -au travers de l'histoire personnelle de l'auteur et de son récit familial- jettent un éclairage sur l’œuvre de Joyce Carol Oates :

 

comité de lecturePaysage perdu

P. Rey, 2017

Trad. de The Lost Landscape: A Writer's Coming of Age, 2015

Comme un puzzle à reconstituer par le lecteur, il regroupe des fragments de souvenirs en chapitres courts, qui donnent des indications sur la construction de l'auteur : son enfance sur une ferme isolée, proche de grands-parents d’origine hongroise, sa petite sœur « différente », son goût pour l’écriture depuis le plus jeune âge, ses rapports à sa grand-mère Blanche qui lui offrit sa première machine à écrire…

 

comité de lectureLa fille du fossoyeur

P. Rey, 2008

Trad. de The Gravedigger’s Daughter, 2007

Inspiré de la vie de la grand-mère de l’auteur. Rebecca, petite dernière d’une famille de juifs allemands réfugiés d’Europe, est la seule née sur le sol américain. Son père -autrefois professeur- doit travailler comme fossoyeur, et sombre dans la folie jusqu’à un délire meurtrier. Après avoir fui un premier mari violent, Rebecca construit sa vie en se durcissant et en se construisant un personnage public fictif, évitant de montrer ses faiblesses pour se protéger. Elle se consacre à son fils musicien.

 

04/02/2019

Nuit sur la neige

roman, récit d'initiation, skiNuit sur la neige

Laurence Cossé

Gallimard (Blanche), 2018, 141 p., 13.50€

Laurence Cossé (1950,--), a travaillé comme journaliste, critique littéraire, et pour la radio France Culture. Elle a publié une douzaine de romans, des pièces pour le théâtre et la radio, et un recueil de nouvelles. Chevalier de l’ordre des arts et des lettres, elle a obtenu en 2015 le Grand Prix de littérature de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre.

Septembre 1935. Robin entre en classe préparatoire dans un lycée d’excellence tenu par les Jésuites. Comme de nombreux jeunes de sa génération, il a grandi à l’ombre de la Grande Guerre, auprès d’une mère veuve de guerre, éplorée et protectrice. Au cours d’une intense première année d'études, il découvre les affres de l'amitié et du premier amour.

Entre ce garçon peu sûr de lui et son condisciple Conrad, beau, riche et charismatique, se noue une amitié dissymétrique autour du sport. Au printemps 1936, tandis que la tension politique monte en Europe, les garçons partent skier dans un ancien village de Haute Tarentaise du nom de Val-d'Isère, que quelques visionnaires ont l’intention de transformer en station de ski alpin. Les six jours qu'ils y passent marquent Robin à vie.

L’auteur a articulé son roman autour d’une scène mémorable, dont elle portait l’empreinte depuis l’enfance, point d’orgue du livre et moment où le narrateur passe brutalement dans l’âge adulte. L’écriture est plutôt classique, ciselée et précise, pour un récit initiatique bref et intense. Laurence Cossé  prend le temps de détailler l’ambiance particulière des prépas à cette époque, la vie rurale frugale dans le pauvre village de Val d’Isère, les paysages des Alpes et les débuts du ski alpin. En revanche, quoiqu’en dise la quatrième de couverture, l’auteur évoque peu la montée du nazisme, si ce n’est par une certaine inquiétude ambiante.

J’ai seulement regretté l’ajout du dernier chapitre… dix ans après. Mal amené, il n’apporte selon moi  rien au récit.

Aline

 « Quelle étrange substance, la mémoire, fluide et fuyante à la manière du mercure, avec des éléments plus solides que le silex. La précision de certains souvenirs… Il y a des phrases entières que j’entends comme si c’était hier qu’elles m’avaient cloué sur place. Je suis sûr d’elles au mot près. Des expressions sur un visage, glaçantes, des gestes. Et il y a d’énormes trous, des cratères où ont disparu des mois entiers avec les lieux qui leur servaient de cadre, des quantités de gens – sans doute les moments heureux et les personnes inoffensives ; car les plages paisibles s’enfoncent dans l’oubli quand les heures atroces ne perdent rien de leur tranchant, quel que soit le nombre des décennies qui nous en séparent, ou sont supposées nous en séparer. Et dans les heures atroces, je compte pour ma part les quelques instants de joie folle dont j’ai eu conscience en les vivant qu’ils étaient fulgurants et qu’ils allaient s’éteindre aussi brutalement qu’ils m’avaient ébloui. »

28/01/2019

Le labyrinthe des esprits

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Carlos Ruiz Zafon

Actes Sud (Lettres hispaniques), 2018, 840 p., 27€

Ce 4e tome clôt le cycle du « Cimetière des livres oubliés » commencé en 2001 avec « L’ombre du vent ». Chacun peut se lire indépendamment des autres. Si vous n’avez pas lu les précédents, celui-ci vous incitera sans doute à les découvrir.

Une intrigue politique et policière dans une Espagne dominée par le franquisme avec des personnages cyniques, violents, des trafics sordides, des destins brisés, des drames et des vengeances. On plonge dans les années noires de la dictature.

Barcelone  mars 1938 : La ville est  sous le feu incessant des bombardements de l’armée de Mussolini. Alicia, petite fille dont les parents ont été arrêtés, et probablement tués par le régime, est sauvée par Firmin qui, blessé, doit  l’abandonner.  Elle-même est également gravement blessée à la hanche ; elle doit supporter son handicap douloureux et acquiert un instinct de survie hors du commun.

Elle devient une femme torturée par le passé et en perpétuelle souffrance des séquelles de ses blessures. Elle est enrôlée dans les services secrets de la police politique. Son intelligence, sa beauté, son ironie féroce en font un agent redoutable. Alicia a cessé d’exister autrement que par le masque, Habile à se dissimuler et à changer d’apparence, elle s’est perdue elle-même ; n’être personne est plus simple et moins dangereux en ces temps crépusculaires où l’on enferme, torture et assassine sur un simple signe de tête.

Son mentor, Leandro, la charge d’enquêter discrètement sur la disparition mystérieuse et embarrassante  du  ministre de l’éducation et de la culture, Mauricio Valls. Un livre fantastique pour enfants "Le labyrinthe des esprits", semble avoir déclenché chez Valls, une véritable panique. Est-il en fuite? A-t-il été enlevé? Et quel lien ce roman publié au tout début de la dictature peut-il avoir avec les caciques du régime?

Alicia va plonger dans l’histoire la plus sombre de Barcelone, celle où les opposants politiques, les artistes, les auteurs de génie sont enfermés dans des cachots. Les mensonges, les trahisons, les disparitions et la propagande sont alors monnaie courante.

De son côté Firmin, 20 ans après sa rencontre avec Alicia continue à se sentir coupable de n’avoir pas su protéger l’enfant. L’enquête va les mettre sur le même chemin et sur celui de la famille Sempere, libraires barcelonais dont l’existence est toujours marquée par la dictature. Daniel Sempere est hanté par le souvenir de sa mère Isabella, disparue, assassinée sans doute,  alors qu’il avait 5 ans. Il n’aura de repos qu’en sachant la vérité. Soutenu par son ami et complice Firmin, il tente de retirer les nappes d’oubli qui se sont posées sur sa mémoire et sur son cœur.

Carlos Ruiz Zafon nous livre, dans une écriture maîtrisée et agréable, un récit dense et passionnant. Un roman ténébreux où les forces du mal sont nombreuses et où les livres oubliés renferment de nombreux secrets, une intrigue remarquable qui tient le lecteur en haleine, une Barcelone belle et maléfique.

Alicia, héroïne forte et fragile, démêlera peu à peu les fils d’une intrigue  aux nombreux rebondissements dont la cohérence se découvre peu à peu. ’humour et les réparties de Firmin, philosophe cynique et désabusé, apportent des moments de détente dans cet univers impitoyable.

La littérature joue aussi un rôle important : faux écrivains et romans à clefs, autobiographies truquées, nègres inavoués, écriture interdite, littérature où tout est possible, où tout s’entrechoque, l’imaginaire avec le réel, le possible et l’impossible. C’est un hommage au monde du livre, aux auteurs et aux libraires.

Annie P.

07/01/2019

Terres fauves

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Patrice GAIN

Le mot et le reste, 2018, 19€

 

A la base, David McCae déteste la violence et la solitude. Cet écrivain aime se perdre dans l’activité et la foule de New York. Aussi est-ce à contrecœur qu’il traîne son costume de citadin et ses chaussures en daim jusqu’au fin fond de l’Alaska, pour obéir à son commanditaire qui exige de clore sa biographie sur une interview de Dick Carlson : héros viril des Etats-Unis, vainqueur du 1er sommet de 8000 m conquis par des Américains, Dick Carlson mérite en effet un chapitre dans les mémoires du gouverneur Kearny, qui brigue une réélection.

« Je me demandais ce qui pouvait bien pousser un homme à s’isoler dans cette contrée inhospitalière. A se mettre constamment en danger dans un espace barbare où les plus gros mangent les plus petits sans que ces derniers ne soupçonnent que c’est là leur destin.... Le genre d'endroit où le voisin le plus proche est le Bon Dieu."

Le héros de l'Amérique se révèle plutôt un personnage déplaisant, mégalomaniaque, et David se retrouve bien mal à l’aise en immersion dans une nature hostile en compagnie de son groupe de chasseurs de grizzlys. Incapable d’utiliser une arme, totalement inadapté à cet environnement, il puise dans ses réserves de volonté et d’ingéniosité, et tente de déjouer les pièges pied à pied. Le récit est haletant, dans une spirale descendante où il se retrouve poursuivi par un destin plus fort que lui.

« En arrivant en Alaska j’étais tombé dans un muskeg [marécage] qui m’avalait lentement. Je sentais une force de succion me tirer vers le fond. Me débattre ne changerait rien, sinon accélérer le moment où ma tête disparaitrait… »

La psychologie du personnage est plus fine qu’il n’y parait. Face aux prédateurs, sa naïveté le dessert ; en revanche, elle l’aide à se rapprocher des autres avec empathie. Dans les pires moments, il revient à l’essentiel : sa mère, sa sœur, et le souvenir de son père, GI mort en Afghanistan, qui  le soutient.

Evocation puissante de l’Amérique de Trump, où il vaut mieux être du bon côté du fusil et savoir tirer !

Aline

08/11/2018

Fracking

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Fracking

François ROUX

Albin Michel, 2018, 19.50€

 

Entre le titre et la couverture, le sujet est clairement annoncé. Du reste, le récit est très proche du documentaire puisque l’auteur, installé aux Etats-Unis peu avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, se pose en observateur. Ses descriptions et son sens de la formule, parfois, touchent à la citation. Lors d’une réunion politique de Républicains : "Tous les hommes dans cette assemblée tenaient la Constitution pour sacrée, et plus précisément son deuxième amendement. Dans ce pays de chasseurs et de ranchers, tous les hommes présents – et une grande majorité de femmes- avaient appris à marcher en s’appuyant sur un fusil. Leur troisième jambe, disait-on couramment!" Ou, en lien avec Ruth, bigote rigide : "Ici, vous étiez croyant ou vous n'étiez pas grand chose".

A quelques mois des élections présidentielles, toutes les tendances se croisent à Middletown, petite ville imaginaire du Dakota du Nord. L’auteur suit plusieurs personnages, mettant en avant de multiples fractures : fractures entre les personnes d’orientations politiques différentes ; fractures entre des familles qui jusqu’ici vivaient dans une tradition d’hospitalité et d’entraide pour surmonter des conditions de vie rudes. Enfin, l’élément déclencheur, l’utilisation de la « fracturation hydraulique », technique mise au point depuis quelques années pour extraire les hydrocarbures de schiste en injectant dans la roche des tonnes d’eau, de sable et d’adjuvants chimiques.

"Les ressources en hydrocarbures du sous-sol schisteux, jusqu’alors inexploitables en raison d’impossibilités techniques de forage, l’étaient soudain devenues grâce à la mise au point de la fracturation hydraulique, dont le recours massif avait débuté il y a tout juste quatre ans et qui laissait la porte ouverte à toutes sortes de spéculations et de convoitises. Avec le fracking, le rêve d’indépendance énergétique de l’Amérique allait enfin se réaliser…"

Dans ce pays jusqu’ici consacré à l’élevage, c’est une révolution qui oppose :

- ceux qui en profitent, en premier lieu les compagnies pétrolières, mais aussi ceux à qui elles offrent un travail bien rémunéré, comme Joe Jenson -devenu chef de chantier ;

- ceux qui se résignent, comme les voisins –qui ont déménagé et vendu le sous-sol ;

- ceux qui se battent, comme les activistes écologistes ou les Amérindiens, opposés au "Black Snake" le pipeline prévu sur les réserves ;

- et enfin, ceux qui en meurent, comme  la famille Wilson, dont le bétail dépérit, ou meurt renversé par les chauffards des poids lourds. "Ce que Karen exécrait…, c’était ce foutu pétrole, ces pompes à balancier qui, inlassablement, bousillaient les entrailles de la terre depuis dix ans, depuis que la région était devenue ce que les journaux avaient appelé « le nouvel eldorado de l’or noir ». Dispersés jusqu’à deux kilomètres à la ronde, certains à moins de 200 mètres de leur habitation, il y avait très exactement 23 puits dans leur voisinage immédiat… De près, le bruit était intolérable, et avec la distance, il devenait obsédant". Sans parler de l’intoxication des fermiers, et de l’eau glauque couleur de terre et inflammable qui sort du robinet !

Le côté « reportage » et l’écriture assez factuelle du roman sont compensés par les récits plus personnels des protagonistes. J’ai juste été un peu frustrée par la fin, qui peut-être appelle une suite.

Aline

04/11/2018

Tu dormiras quand tu seras mort

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François MURATET

J. Losfeld, 2018, 18.50€

André Leguidel n’a ni passé, ni passif avec l’Algérie. Quand il y est envoyé en 1960, il n’y voit que l’occasion de faire carrière comme officier de renseignement, laissant derrière lui des débuts assez ternes comme traducteur en Allemagne. C’est avec un regard neutre et une oreille attentive qu’il débarque à Alger, puis à Marnia, au sud d’Oran, dans les montagnes proches du Sahara.

Sa mission ? Infiltrer en tant qu’opérateur radio la section de commando de chasse du sergent-chef Mohamed Guellab, afin de vérifier si celui-ci est à l’origine de la mort du lieutenant Maillard. Suspect de par son origine musulmane, Guellab est-il le combattant brillant et énergique admiré par ses hommes, ou bien en traitre en puissance, susceptible de passer à l’ennemi avec armes et hommes ?

Cependant l’enquête de Leguidel s’efface devant les impératifs d’une traque engagée par l'armée française d'un détachement du FLN à travers le djebel. L’important, au jour le jour, est de rester vigilant et de couvrir les arrières du groupe. D’où l’injonction « Tu dormiras quand tu seras mort ! »

Outre les descriptions prenantes du quotidien des combattants d'Algérie, c’est la position neutre du narrateur qui fait l’intérêt de ce livre. Pendant entre les engagements, et pendant les missions « de pacification » du commando, Leguidel écoute les hommes échanger sur l’avenir de l’Algérie. Arabes, pieds noirs, français, supplétifs, appelés ou engagés, chaque personnage est unique, avec son avis sur la question – et sur l’interprétation de la phrase de De Gaulle « La France restera en Algérie ». Quant aux populations, comme dans le très remarquable « l’art de perdre » d’Alice Zeniter, on comprend bien que leur choix est limité, pris en tenailles entre forces françaises et rebelles. Aucun jugement n'est porté, mais peu à peu émerge l’impossibilité d’une solution militaire.

Partiellement inspiré par son beau père harki, l'auteur, professeur d'histoire géographie, a mûri ce récit pendant une quinzaine d'années. Malgré son côté "histoire de bidasse" qui m'aurait rebutée a priori, j'ai été passionnée. Le temps a passé depuis la guerre d'Algérie, pour autant, j'ai vu passer encore assez peu de bons livres sur la question. A mon sens, celui-ci en est un. Entretien avec François Muratet:


Aline

01/11/2018

Là où les chiens aboient par la queue

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Estelle-Sarah BULLE

L. Levi, 2018, 19€

L’un après l’autre, ils ont quitté Morne-Galant et leur père, Hilaire « Gros-Vaisseau », paysan à l’ancienne, avec ses 5 ou 6 vaches et ses quelques arpents de canne à sucre. Chacun à son tour ils se sont sentis étouffer  dans ce trou perdu de la Grande Île. La première à partir a été Antoine, l’aînée, belle comme un soleil, mais fière et indépendante. Femme à poigne, elle trace son chemin de commerçante –sans jamais se soumettre à un homme. Lucinde, la seconde, a utilisé ses talents de couturière pour gagner sa vie à Pointe-à-Pitre. Enfin Petit Frère les a rejointes à la ville pour étudier.

En même temps que la chronique de la famille Ezechiel, racontée par la fratrie à leur nièce Eulalie, c’est l’évolution de toute la Guadeloupe entre les années 1940 et 1960 qui est évoquée en toile de fond : d’une terre agricole dédiée aux cultures vivrières et à la canne à sucre, on la voit changer vers une bétonisation et une urbanisation effrénées. De même, les personnages, d’abord ruraux, puis urbains, participent enfin à l’exode massif des Antillais dans les années 1960 vers la métropole. [Le Bumidom -Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer-, fondé en 1963 et chargé d'accompagner l'émigration des habitants des départements d'outre-mer vers la France métropolitaine a attiré nombre de jeunes et de travailleurs à Paris.]

S’inspirant de son histoire familiale, l’auteur a volontairement donné la parole tour à tour à ses trois narrateurs pour offrir un point de vue varié. Estelle-Sarah Bulle est née en 1974 à Créteil, d’un père guadeloupéen et d’une mère franco-belge, et vit dans la région parisienne. Là où les chiens aboient par la queue, son premier roman, a déjà obtenu le prix Stanislas 2018. Elle en parle ici.

Une lecture fluide et agréable, enrichissante. Auteur à suivre ! Aline

26/10/2018

Le coeur converti

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Le coeur converti

Stefan HERTMANS

Gallimard, 2018, 21.50€

Traduit du néerlandais De Bekeerlinge par Isabelle Rosselin

Voici un livre qui présente une couverture et un titre de roman : détrompez vous il s’agit essentiellement d’histoire, plus exactement d’historiographie, d’une manière poétique et intime de définir notre rapport contemporain au temps.

La trame principale en est le destin funeste d’une jeune prosélyte, catholique convertie au judaïsme par amour. L’auteur-chercheur entre en empathie avec l’objet de ses recherches, usant tout au fil du roman de flashback oniriques à mille ans de distance.  L’invariant, le fil conducteur, est un site ancestral : Monieux, communauté nichée au cœur d’un petit village provençal. L’auteur  met en scène la première  synagogue, ravagée par un pogrom en 1096 sur les basses œuvres de l’Armée des Croisés levée par le Comte Raymond IV de Toulouse. Pillards, assassins et violeurs, ces croisés répondent à l’appel du pape Urbain II. Deux jeunes amoureux, Vigdis et David, et leurs trois enfants en seront les victimes emblématiques. 

L’auteur retrace leur destin funeste à la manière dont on évoque des silhouettes sur un vitrail, nous ne sommes pas dans un roman littéraire mais dans une évocation tragique. Amateur de littérature et de romanesque passez donc votre chemin. Mais si vous goutez au partage de la recherche historique, si vous aimez la lenteur et la précision, vous apprendrez mille détails cartographiés sur le rayonnement et les rites des communautés juives XIème siècle. Vous revivrez l’intensité du choc religieux qui a entrainé plusieurs générations dans le massacre. En conjuguant l’investigation historique, sociétale, avec une flânerie onirique... l’auteur assume un vrai parti pris : c’est toute la singularité de l’ouvrage. 

Sylvie B.     

22/10/2018

Le club des veuves qui aimaient la littérature érotique

Le club des veuves.gifLe club des veuves qui aimaient la littérature érotique

Balli Kaur Jaswal

Belfond, 2018, 347 p., 21€

Traduit par Guillaume-Jean Milan

Au tableau d'affichage du temple, à côté des petites annonces matrimoniales, Nikki trouve une offre d'emploi qui pourrait la sortir de son travail de barmaid : "Association sikhe recherche animatrice pour atelier d'écriture réservé aux femmes."  Mais alors qu'elle pensait animer un atelier d'écriture créative, elle se retrouve face à un public d'Indiennes de tous âges, presque toutes analphabètes.

Veuves pour la plupart, elles révèlent rapidement une imagination fertile. La formation tourne à l'échange d'histoires salaces, mais sert aussi de révélateur de la condition des femmes de la communauté Sikh et de leurs aspirations. Aspirations combattues activement par les fondamentalistes !

Roman qui traite du sujet de la religion sikhe, du communautarisme, de l'intégration. Tout en étant très drôle, frais et original. Certaines histoires de veuves laisseraient monsieur Christian Grey pantois !

Pascale et Aline

 

15/10/2018

Les perles noires de Jacky O.

Les perles noires de Jackie O..gifLes perles noires de Jacky O.

Stéphane CARLIER

Gabelire, 2017, 23.40€


Précipitez-vous sur ce livre... il est tonique, frais, drôle. J'ai passé un moment très  agréable et j'ai bien ri. Des personnages hauts en couleurs, attachants, une intrigue bien menée, une issue qui fait plaisir. Stéphane Carlier est le fils aîné du chroniqueur Guy Carlier et il signe là une comédie jubilatoire.

Irving Zuckerman, 76 ans, marchand d'art fortuné, vit seul dans un quartier chic de Manhattan, en compagnie de sa petite chienne Carmen. Sa femme de ménage Gaby a quitté, jeune, la Colombie et son poste de professeur de comptabilité pour suivre Salvadore parti travailler aux Etats Unis.  Après la mort de celui-ci elle a dû se résoudre à faire des ménages pour élever sa fille Isabella. Elle a maintenant la soixantaine. Déprimée, elle n'en peut plus de vivre dans une banlieue sordide, de porter des vêtements sans forme, d'être toujours à court d'argent -sans parler de tous les maux qui l'accablent, tension  cholestérol, phlébite, raideurs, lumbago, fatigue.

Et voilà que par un heureux  hasard elle a connaissance du  code  du coffre-fort de son patron. Sa loyauté est mise à l’épreuve : 164 000 dollars, 6 lingots d’or,... l'attirent irrésistiblement. Pour son patron c'est une goutte d'eau et pour elle la promesse d'une vie magnifique !  Seulement, elle a besoin d’aide. Elle embarque dans cette folle aventure des complices improbables : son neveu  Franck d'une beauté époustouflante qui devra se faufiler dans la peau d’un gigolo gay ; Biscotte, une connaissance de son neveu, absolument pas fiable ; Nando, un vieil ami perdu de vue depuis des lustres, qui autrefois se livrait à de petits trafics.  Va-t-elle réussir son coup ? Pourra-t-elle enfin goûter à une vie moins misérable ?  Un plan imparable (pense-t-elle !) en poche, la voilà partie pour s’emparer d’une petite fortune en billets verts et lingots d’or, sans oublier un collier mythique, les fameuses perles noires de Jackie Onassis.  Mais débuter une carrière dans le grand banditisme  est bien moins aisé qu’il n’y paraît et les choses tournent rarement comme on s’y attend…

Délirant, trépidant, haletant, on passe d’un retournement de situation à l’autre, sans cesser de se demander comment tout cela va finir. Chaque imprévu emmène cette équipe de "bras cassés" dans une situation encore plus improbable que la précédente. L'écriture est fluide, le style incisif, les dialogues percutants, le rythme rapide et on s'amuse. Alors n'hésitez pas !!!

Annie

 

10:39 Publié dans critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : humour