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16/10/2014

Les grands

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Sylvain PRUDHOMME

Gallimard (l’Arbalète), sept. 2014, 251 p., 19.50 €

Sélection du prix Femina pour la rentrée littéraire de septembre 2014.

 

I muri. Elle est morte.

Dulce, la chanteuse populaire de Super Mama Djombo, groupe mythique en Guinée-Bissau à la fin des années 1970, vient de mourir. Le soir même devait se tenir un concert mémorable du groupe, recomposé d’un mélange de jeunes musiciens talentueux et des anciens, surnommés avec affection et respect "les grands".

Couto, guitariste du groupe, qui a passionnément aimé Dulce, erre dans la ville en proie aux souvenirs. De quartier en gargote, il partage la nouvelle avec ceux qui l’ont connue. Ses pensées flottent, entre ses années avec Dulce, sa jeunesse de guérillero contre les Portugais, et les heures de gloire du groupe, qui joua pour des stades bondés une musique neuve, symbolisant l’indépendance du pays.

Nous sommes en Guinée-Bissau en 2012, à quelques jours du second tour de l’élection présidentielle. La rumeur propagée par les jeunes (radio pilon) veut qu’un coup d’état du commandant suprême des armées soit imminent.

Sylvain Prudhomme nous offre un roman prenant, dépaysant, qui permet un regard sur une Guinée-Bissau vibrante de musique, d’amitié et de sensualité où chacun poursuit son chemin malgré les tensions politiques.

Au passage, petite satisfaction de bibliothécaire : retrouver un livre COUSU (et non une reliure mal collée comme cela se fait de plus en plus !).

Aline

12/10/2014

Le dernier des Sijilmassi

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Fouad Laraoui

Julliard, août 2014, 342 p., 20 €

Adam est un exemple de réussite : cadre dynamique marocain apprécié de sa hiérarchie, excellent vendeur de bitume aux pays asiatiques, avec une voiture de fonction, un appartement dans un bon quartier et une belle femme. Mais dans le Boeing qui le ramène à Casablanca, il a une soudaine prise de conscience. Pourquoi si vite ? Brutalement, il décide de revenir à un mode de vie ralenti, plus proche de celui de ses ancêtres.

C’est là que commence l’incompréhension totale de ceux qui l’entourent. Rentrer à pied de l’aéroport à Casa ??? C’est ridicule, "impossible", voire très louche ! Expliquer à sa femme peu éduquée qu’il a eu une "épiphanie" (révélation) dans l’avion ? Quelle Stéphanie ? Ses collègues, sa femme, tous cherchent des motifs ultérieurs à sa métamorphose, et rejettent ce qu’ils ne peuvent comprendre. Il tente de se retirer du monde dans le Ryad où il a grandi.

Beaucoup plus éduqué que son entourage, Adam est atteint de "logorrhée verbale", les citations de tous les philosophes qu’il a étudiés tournent en bouche dans sa tête, et le livre est plein de références aux penseurs ou écrivains occidentaux qui l’ont nourri, puis aux sages orientaux qu’il découvre à la suite de ses ancêtres, et qui le font réfléchir au sens de l’Islam.

Plus qu’un roman, c’est un conte philosophique que nous livre Fouad Laraoui, plein de pistes de réflexion et de petites citations que le lecteur reconnaît –ou non, ce n’est pas gênant pour la lecture. C’est aussi un portrait du Maroc où l’on retrouve l’empreinte des traditions et où l’ancienne hospitalité a certes toujours cours, mais où les petites combines et la police semblent s’immiscer partout.

Aline

05/10/2014

Le dernier gardien d'Ellis Island

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Gaëlle Josse

Notabilia, sept. 2014, 14 €, 166 p.

"Dans quelques jours, j’en aurai fini avec cette île, dont je suis le dernier gardien et le dernier prisonnier".

Directeur d’Ellis Island, John Mitchell demeure jusqu’au bout de son démantèlement, tel un capitaine qui resterait dernier à bord. 9 jours, c’est le temps  qu’il lui reste entre le départ du dernier immigrant et son propre retour à Brooklyn où l’attend un appartement terne.

9 jours, c’est suffisant pour revenir sur les événements et les personnes qui ont marqué sa vie : les deux femmes de sa vie, superbes dans son souvenir, Liz, l'épouse tendrement aimée, et Nella, l'immigrante sarde.

"Son histoire, pendant quelques dizaines d’années, s’est en grande partie confondue avec celle d’Ellis Island".

En toile de fond, le destin de tous les immigrants, arrivés chargés d’un lourd passé, après un difficile voyage en bateau,  pour qui l’Amérique représente l’espoir, et le passage à Ellis Island semble le dernier obstacle : passer par cette "porte d’or", ou pour 2 % d’entre eux, être refoulés par cette "herse d’acier". John Mitchell organisait l’activité incessante de cette fourmilière de fonctionnaires, de médecins et d’infirmières chargés d’écouler le flot des candidats à l’immigration.

"J’ai parfois l’impression que l’univers entier s’est rétréci pour moi au périmètre de cette île. L’île de l’espoir et des larmes. Le lieu du miracle, broyeur et régénérateur à la fois, qui transformait le paysan irlandais, le berger calabrais, l’ouvrier allemand, le rabbin polonais ou l’employé polonais en citoyen américain après l’avoir dépouillé de sa nationalité."

A lire pour le récit de cet homme de devoir, déchiré par l’écart douloureux qui a marqué sa vie, mais aussi pour l’écriture ciselée de Gaëlle Josse, toute en finesse, où chaque mot trouve sa place exacte. Parmi ses autres romans, mon préféré est Les heures silencieuses, publié en 2011. Rencontre avec l'auteur à la librairie Murmure des Mots, à Brignais, le vendredi 7 novembre à 13h.

Aline

27/09/2014

Bouillon de rentrée

Pendant l'été, nous avons lu et aimé :

 

comité de lectureAlbatros, la croisière de la peur

Deborah SCALING KILEY, Phebus (Libretto),1998

Récit, très précis sur un plan technique, extrêmement impressionnant au niveau humain : une convoyeuse de bateaux doit mener un grand navire de croisière en Louisiane, assortie d’une équipe peu sérieuse. Tempête, naufrage, stress post-traumatique sont très bien décrits.

 

comité de lectureBaguettes chinoises

XINRAN, Ed. P. Picquier, 2008

Les lectures sous l’arbre, cet été, au Chambon sur Lignon, ont mis en avant les éditions P. Picquier et son riche catalogue asiatique.

Lorsque l’on sait qu’en Chine, le surnom traditionnel « baguettes » (utilitaires et jetables) correspond aux filles et « poutres » (solides, qui soutiennent le toit d’une maison) aux garçons, le cadre est déjà posé. Dans une famille où le père n’a pu engendrer que des filles, trois d’entre elles choisissent de migrer à Nankin pour tenter leur chance ailleurs que dans la campagne où elles n’ont aucun avenir. Du même auteur, nous avons eu un gros coup de cœur pour Funérailles célestes.

 

comité de lectureCaresse de rouge

Eric FOTTORINO, Gallimard, 2004

Félix Maresco est assureur, à Paris XVe. Dans un des immeubles gérés par sa compagnie, un incendie éclate, une femme et son fils ont disparu. Très touché par ce fait divers, qui fait écho à son histoire personnelle, Félix enquête, et dévoile peu à peu sa tragédie intime.

Fottorino est un auteur que nous suivons avec plaisir, nous avons entre autres beaucoup aimé Korsakov (2004), L’homme qui m’aimait tout bas (2009) et Questions à mon père (2010).

 

comité de lectureLa part de l’aube

Eric MARCHAL, Ed. A.Carrière, 2013

1777, un avocat découvre à Fourvière un manuscrit écrit par un druide, qui décrit de nombreux aspects des  traditions gauloises et leurs connaissances. Il tente de contacter Diderot et Voltaire pour faire changer en conséquence l’article sur les Gaulois de l’Encyclopédie. Eric Marchal rend hommage à la civilisation gauloise, et décrit de façon très accessible cette période attachante où fermente déjà  la Révolution, avec de nombreux personnages historiques : Marie-Antoinette, Mesmer, Parmentier… ainsi que la ville de Lyon et ses habitants. Passionnant malgré ses 641 pages.

 

comité de lectureSous le toit du monde

Bernadette PECASSOU, Flammarion, 2013

Une jeune Népalaise des hautes terres réussi à aller faire des études à Katmandou faire des études, grâce au roi et à la reine du Népal.  Karan, un jeune Français d'origine népalaise, croit trouver en Ashmi la personne idéale pour incarner le nouveau Népal, et la pousse à devenir la première femme journaliste népalaise, ce qui précipitera son destin. Au fil de son récit, l’auteur décrit le Népal des dernières années, la condition féminine, ainsi que l’opposition marquée entre le Katmandou des touristes et du trek, qui s’intéressent peu au pays, et la misère locale ou la corruption. 

 

comité de lectureLe messager

Markus ZUSAC, Ed. Kero, 2014

Ed Kennedy, jeune chauffeur de taxi sans avenir, se trouve par hasard dans une banque au moment d’un braquage, et est considéré comme un héros. Par la suite, il reçoit des messages sur des cartes à jouer, demandes d’aide de personnes en difficulté. Ces missions le forcent à se dépasser. Un roman qui sort de l’ordinaire, avec pas mal d’humour, qui laisse sur une interrogation : finalement, chacun pourrait-il vivre au-delà de ses capacités ?

 

comité de lectureExpo 58

Jonathan COE, Gallimard, 2014

Thomas, modeste fonctionnaire anglais, est choisi pour partir 6 mois à Bruxelles superviser la logistique du pavillon anglais pour l’exposition universelle. Dans cette période de guerre froide, il part naïvement, plein d’idéalisme, pensant participer à améliorer les relations entre pays. Mais l’histoire bascule dans l’espionnage. Sentant souffler le vent de l’aventure, Thomas hésite à se laisser séduire… Des notes cocasses.

 

comité de lectureOn ne voyait que le bonheur

Grégoire DELACOURT, J.C. Lattès, 2014

La première partie du livre est décomposée en chapitres évoquant le prix de chaque chose, d’un plaisir, d’une vie humaine. Commence alors une longue énumération de moments (et leur prix), d’où émerge peu à peu la vie d’un homme, Antoine, qui semble confier à son fils ses interrogations sur la vie. Après un retournement dramatique, l’auteur entre dans un récit familial plus classique, sous-tendu par le manque d’amour maternel. Au total, ce livre est assez inégal, mais offre de belles pages émouvantes, avec une réflexion finale sur le pardon.

 

comité de lectureRéparer les vivants

Maylis de KERANGAL, Verticales, 2014

En 24h, l’auteur retrace toutes les étapes, depuis l’accident mortel de Simon jusqu’à la greffe de son cœur.Prix RTL-Lire.

 

comité de lectureEn finir avec Eddy Bellegueule

Edouard LOUIS, Le Seuil, 2014

Eddy Bellegueule a du mal à porter son nom, dans village du Nord de la France, d’autant plus qu’il est homosexuel dans un milieu défavorisé incapable d’admettre cette différence. Il s’en sort grâce aux études. Récit assez noir, inspiré de la vie de l’auteur, très bien écrit.

 

comité de lectureLa petite communiste qui ne souriait jamais

Lola LAFON, Actes Sud, 2014

Parce qu'elle est fascinée par le destin de la prodigieuse petite gymnaste roumaine de quatorze ans apparue aux JO de Montréal en 1976, l’auteur s’est inspirée des livres de Nadia Comaneci pour  raconter ce qu'elle imagine de son expérience. Instructif et poignant, ce roman retrace la création du club de gymnastique en Roumanie par Béla, le régime de travail intensif, les transformations du corps des filles affamées et poussées à l’extrême, l’emprise de l’Etat…

 

Les critiques de plusieurs romans évoqués au Bouillon ont déjà été postées sur le blog, cliquer sur la page coups de cœur pour en lire le détail.

Et pour changer, deux livres choisis parmi d’autres genres que le roman :

 

comité de lectureLunes Birmanes

Sophie Ansel, Sam Garcia

BD Delcourt (Mirages), 2012

Cette bande dessinée, très instructive, se penche sur les exactions de la junte birmane, et montre le visage des minorités ethniques opprimées en Birmanie (et Thaïlande, Malaisie), qui sont la proie des agissements inhumains des trafiquants en tous genres. A lire !

 

comité de lectureKako le terrible

Emmanuelle POLACK, BARROUX

La Joie de Lire, 2013

Album jeunesse. Récit inspiré d’un fait divers réel  du début du 20e siècle, et dont les illustrations utilisent des cartes postales et articles de journaux d’époque. Dans la ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, Séraphin le gardien recueille un hippopotame dont il s’occupe avec dévouement… jusqu’au jour où une soirée festive trop arrosée mène au drame.

23/09/2014

Orphelins de Dieu

roman,corse,rentrée littéraireorphelins de dieu marc biancarelli actes sud,2014,20 €  corse,xixe siècle. vieux tueur à gages,ange columba,dit « l’infernu »,en bout de course,malade,est engagé par vénérande,une jeune fille à demi folle de douleur et de haine après l’atta,ainsi que le lien qui se tisse peu à peu entre la jeune fille et,évoquent nettement  le film des frères coen,true grit,(cité en exergue). ensemble,ange et vénérande  traversent les régions reculées des montagnes,à la poursuite des bandits sans foi ni loi… que l’infernu connaî,puisqu’il a combattu à leurs côtés lorsqu’il était plus jeune. p,le vieux tueur confie des lambeaux de son histoire à vénérande,et les deux récits se mêlent,resituant les personnages à plusieurs époques et évoquant des pa,qui a connu quelques succès sous les ordres du capitaine poli. l,elle s’est peu à peu transformée en groupe de mercenaires en tos,puis d’effroyables brigands en corse.  p. 207 « rappelle-toi,vénérande,comment tout a commencé… garde de moi cette seule image,moi qui marchais dans l’insouciance,les soldats de notre liberté chantant à mes côtés,et notre capitaine qui guidait notre espoir… nous étions l’armée,quand c’est chanté par les poètes,ça va,mais quand on les vit en vrai on n’a pas envie d’en faire des ch,on n’était plus des héros depuis longtemps. on était des salopar,et après il a fallu survivre,et nous on savait faire que la guerre. et à la guerre,tu tues des gens. tuer,voler,passer de ville en ville,s’enfuir encore,plus loin,à chaque fois plus loin,et au bout d’un certain temps,tu as oublié pourquoi tu fais ça,mais ce qui est sûr c’est que tu ne sais pas faire autre chose. ,à l’écriture parfaitement maîtrisée. l’auteur s’attache et à ses,à la fois violents et fascinants,ainsi qu’aux paysages corses. j’ai manqué un peu de repères hist,voltigeurs ?)… mais peut-être ne faut-il pas en chercher,et s’intéresser plutôt à l’universalité de ce roman qui interrogOrphelins de Dieu

Marc Biancarelli

Actes Sud, 2014, 20 €

Corse, XIXe siècle. Vieux tueur à gages, Ange Columba, dit "l’Infernu", en bout de course, malade, est engagé par Vénérande, une jeune fille à demi folle de douleur et de haine après l’attaque sauvage et inutilement cruelle dont a été victime son jeune frère. Cette poursuite de la vengeance, ainsi que le lien qui se tisse peu à peu entre la jeune fille et le tueur, évoquent nettement  le film des frères Coen, True Grit, (cité en exergue).

Ensemble, Ange et Vénérande  traversent les régions reculées des montagnes corses, à la poursuite des bandits sans foi ni loi… que l’Infernu connaît bien, puisqu’il a combattu à leurs côtés lorsqu’il était plus jeune.

Peu à peu, le vieux tueur confie des lambeaux de son histoire à Vénérande, et les deux récits se mêlent, resituant les personnages à plusieurs époques et évoquant des pages sauvages de l’histoire de Corse. Ange Columba a rejoint très jeune l’armée de libération de Corse, qui a connu quelques succès sous les ordres du capitaine Poli. Lorsque cette armée autoproclamée a été chassée par les voltigeurs, elle s’est peu à peu transformée en groupe de mercenaires en Toscane et en Grèce, puis d’effroyables brigands en Corse.

p. 207 "Rappelle-toi, Vénérande, comment tout a commencé… Garde de moi cette seule image, moi qui marchais dans l’insouciance, les soldats de notre liberté chantant à mes côtés, et notre capitaine qui guidait notre espoir… nous étions l’armée du peuple et après nous il n’y eut plus personne…"

p.158 "Les guerres d’indépendance, quand c’est chanté par les poètes, ça va, mais quand on les vit en vrai on n’a pas envie d’en faire des chansons. Mais à la vérité, on n’était plus des héros depuis longtemps. On était des salopards. Ouais. Le drapeau on l’a laissé au pays, et après il a fallu survivre, et nous on savait faire que la guerre. Et à la guerre, tu tues des gens. Tuer, voler, passer de ville en ville, s’enfuir encore, plus loin, à chaque fois plus loin, et au bout d’un certain temps, tu as oublié pourquoi tu fais ça, mais ce qui est sûr c’est que tu ne sais pas faire autre chose."

Un roman puissant et cruel, à l’écriture parfaitement maîtrisée. L’auteur s’attache à ses personnages, à la fois violents et fascinants, ainsi qu’aux paysages corses. J’ai manqué un peu de repères historiques (exactions des Bleus p. 187, voltigeurs ?)… Mais peut-être ne faut-il pas en chercher, et s’intéresser plutôt à l’universalité de ce roman qui interroge sur ce  qui pousse certains hommes au pire ?

Voir l'excellente critique d'Emmanuelle Caminade dans La Cause littéraire.

Aline

19/09/2014

Prières pour celles qui furent volées

roman étranger, Mexique, drogue, enlèvementPrières pour celles qui furent volées Jennifer Clément Flammarion, août 2014, 269 p., 20 € Traduit de « Prayers for the Stolen » par Patricia Reznikov   « Viens, on va te faire laide ». Dès la première phrase, le lecteur est happé par le récit.  Au Mexique,  la terre montagneuse du Guerrero semble maudite. Tous les hommes sont partis. S’ils ne se sont pas enrôlés dans les trafics de drogue, ils ont tenté leur chance en traversant le Rio Bravo pour rejoindre les Etats-Unis. Ne restent que des femmes qui tentent de survivre dans les montagnes, et de protéger leurs filles en les enlaidissant afin qu’elles n’attirent pas l’œil des prédateurs des cartels de la drogue.  p. 139 « C’était devenu le but de tout le monde, de ne jamais revenir. Autrefois, il y avait eu une vraie communauté qui habitait dans ces montagnes, mais tout s’était terminé quand ils avaient construit l’autoroute du soleil qui reliait Mexico à Acapulco. »  Ladydi, la narratrice, est l’une de ces filles déguisées en garçons toute leur enfance, puis enlaidie à l’adolescence et cachée dans un trou à la moindre alerte : « Dans nos montagnes, il ne naissait que des garçons. Lorsque j’étais enfant, ma mère m’habillait en garçon et m’appelait Gamin… en tant que fille, j’aurais été volée. Si les trafiquants de drogue apprenaient qu’il y avait une jolie fille dans le coin, ils arrivaient sur nos terres dans leurs 4X4 noirs et emportaient la gamine. A la télévision, je regardais les filles se faire belles, mais ça n’arrivait jamais chez moi. En grandissant, j’ai pris l’habitude de frotter un feutre jaune ou noir sur l’émail blanc de mes dents pour qu’elles aient l’air pourri. » « C’est la mère de Paula qui avait eu l’idée de creuser des trous… Ma mère disait que l’état du Guerrero devenait une vraie garenne à lapins, avec des filles cachées dans tous les coins. Dès que quelqu’un entendait le bruit d’un 4X4 ou apercevait un point noir dans le lointain, toutes les filles se cachaient dans les trous. »  Nous nous attachons à la vie quotidienne de Ladydi et ses copines Paula, Maria et Estefani. Malgré la misère, les pères manquants, les mères aigries ou alcooliques, et toutes les tensions qui les entourent, elles sont réconfortées par leur amitié et de bons moments à l’école. Mais Paula est bien trop belle pour être cachée sous le boisseau…  Au-delà des filles volées, l’auteur évoque aussi les règlements de comptes, et la corruption ou l’incurie des personnes mêmes chargées de lutter contre le trafic de drogue. p. 53  « Nous connaissions toutes le bruit que font les hélicoptères de l’armée qui approchent. Nous connaissions aussi l’odeur du Paraquat*, mélangé au parfum des papayes et des pommes. Ma mère disait : ces escrocs sont payés par les trafiquants pour ne pas arroser les pavots avec leur fichu Paraquat, alors ils le balancent n’importe où sur la montagne et ça tombe sur nous ! »  Un récit brûlant et désespérant, éclairé néanmoins par la détermination de ces femmes, et leur solidarité entre elles. L’écriture est à la fois très abordable, avec ses phrases courtes et percutantes, et très évocatrice. Les paysages et les personnages restent longtemps en tête après la lecture. L’auteur vit actuellement à Mexico City. Aline  * herbicide très toxiquePrières pour celles qui furent volées

Jennifer Clément

Flammarion, août 2014, 269 p., 20 €

Traduit de "Prayers for the Stolen" par Patricia Reznikov

 

"Viens, on va te faire laide".

Dès la première phrase, le lecteur est happé par le récit.

Au Mexique,  la terre montagneuse du Guerrero semble maudite. Tous les hommes sont partis. S’ils ne se sont pas enrôlés dans les trafics de drogue, ils ont tenté leur chance en traversant le Rio Bravo pour rejoindre les Etats-Unis. Ne restent que des femmes qui tentent de survivre dans les montagnes, et de protéger leurs filles en les enlaidissant afin qu’elles n’attirent pas l’œil des prédateurs des cartels de la drogue.

p. 139 "C’était devenu le but de tout le monde, de ne jamais revenir. Autrefois, il y avait eu une vraie communauté qui habitait dans ces montagnes, mais tout s’était terminé quand ils avaient construit l’autoroute du soleil qui reliait Mexico à Acapulco."

Ladydi, la narratrice, est l’une de ces filles déguisées en garçons toute leur enfance, puis enlaidie à l’adolescence et cachée dans un trou à la moindre alerte :

"Dans nos montagnes, il ne naissait que des garçons. Lorsque j’étais enfant, ma mère m’habillait en garçon et m’appelait Gamin… en tant que fille, j’aurais été volée. Si les trafiquants de drogue apprenaient qu’il y avait une jolie fille dans le coin, ils arrivaient sur nos terres dans leurs 4X4 noirs et emportaient la gamine. A la télévision, je regardais les filles se faire belles, mais ça n’arrivait jamais chez moi. En grandissant, j’ai pris l’habitude de frotter un feutre jaune ou noir sur l’émail blanc de mes dents pour qu’elles aient l’air pourri."

"C’est la mère de Paula qui avait eu l’idée de creuser des trous… Ma mère disait que l’état du Guerrero devenait une vraie garenne à lapins, avec des filles cachées dans tous les coins. Dès que quelqu’un entendait le bruit d’un 4X4 ou apercevait un point noir dans le lointain, toutes les filles se cachaient dans les trous."

Nous nous attachons à la vie quotidienne de Ladydi et ses copines Paula, Maria et Estefani. Malgré la misère, les pères manquants, les mères aigries ou alcooliques, et toutes les tensions qui les entourent, elles sont réconfortées par leur amitié et de bons moments à l’école. Mais Paula est bien trop belle pour être cachée sous le boisseau…

Au-delà des filles volées, l’auteur évoque aussi les règlements de comptes, et la corruption ou l’incurie des personnes mêmes chargées de lutter contre le trafic de drogue.

p. 53  "Nous connaissions toutes le bruit que font les hélicoptères de l’armée qui approchent. Nous connaissions aussi l’odeur du Paraquat*, mélangé au parfum des papayes et des pommes. Ma mère disait : ces escrocs sont payés par les trafiquants pour ne pas arroser les pavots avec leur fichu Paraquat, alors ils le balancent n’importe où sur la montagne et ça tombe sur nous !"

Un récit brûlant et désespérant, éclairé néanmoins par la détermination de ces femmes, et leur solidarité entre elles. L’écriture est à la fois très abordable, avec ses phrases courtes et percutantes, et très évocatrice. Les paysages et les personnages restent longtemps en tête après la lecture. L’auteur vit actuellement à Mexico City.

Aline

* herbicide très toxique

14/09/2014

L'invité du soir

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Fiona McFarlane

Ed. de l’Olivier, 2014, 22,50 €

Traduit de l’australien The Night Guest par Carine Chichereau

Ruth, 75 ans, vit seule avec ses chats dans une maison isolée sur la côte australienne. Son mari Harry est mort depuis quelques années, ses deux fils vivent au loin. Elle profite de son indépendance, de sa maison agréable, de la vue sur l’océan et les baleines, tout en se restreignant peu à peu à cause de son dos douloureux. Ses souvenirs de jeunesse, dans les îles Fidji, fille de médecin missionnaire, lui reviennent avec de plus en plus de force.

L’irruption dans sa vie de Frida, aide-ménagère, est à la fois bienvenue et –dès le départ- source de malaise. Frida devient peu à peu indispensable à Ruth, malgré ses humeurs changeantes, qui mènent parfois à des affrontements. Mais protège-t-elle Frida, ou tente-t-elle au contraire de l’isoler ? Quelles sont les motivations de Frida, et pourquoi refuse-t-elle obstinément d’admettre ses origines mélanésiennes ? La romancière donne seulement le point de vue de Ruth, dont le lecteur perçoit bien qu’il n’est pas très fiable. Elle brouille à dessein les repères, faisant peu à peu monter le malaise…en même temps que s'accroît la vulnérabilité de la vielle femme.

Et que vient faire ce tigre, invité du soir, qui apparaît de temps en temps dans la maison dans une odeur de jungle tropicale ? J’avoue  n’avoir pas bien compris la signification de sa présence, ni le sens de l’affrontement final avec le tigre. Pour autant, les pages qui l’évoquent sont intenses et évocatrices.

Aline

07/09/2014

Opération Sweet Tooth

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Ian McEwan

Gallimard (roman), 2013, 22.50 €

Traduit de l’anglais Sweet Tooth par France Camus-Pichon

Grande Bretagne, début des années 1970. La belle Serena Frome, lectrice compulsive, suit des études de mathématiques peu brillantes, sans conviction. Lorsqu’elle sort de Cambridge, elle a peu d’ambition, et se laisse porter par les évènements et les hommes dont elle s’éprend. Son amant Tony la pousse à s’enrôler au MI5, dans les services de renseignements anglais, en pleine période de guerre froide. A cette époque, les femmes n’y sont que des bureaucrates de bas étage, compulsent d’innombrables rapports dans une ambiance lugubre et soupçonneuse. Serena finit par être enrôlée dans l’opération Sweet Tooth, censée assurer le rayonnement de la culture britannique, en finançant l’écriture d’écrivains choisis pour leur idéologie. Chargée de l’évaluation de l’écrivain Tom Haley, elle s’éprend de ses nouvelles, puis de l’écrivain lui-même…

J’avoue avoir été agacée par ce personnage féminin, très passif et malléable, qui reste néanmoins crédible resitué dans le contexte des années 1970. Finalement, sa seule originalité consiste pour moi  dans son regard sur la littérature : Serena lit pour le plaisir de l’histoire, pour se retrouver dans un récit,  et évalue la qualité d’un roman au plaisir de lecture, mettant sur un pied d’égalité Jane Austen et des romans de gare. Son récit est entrecoupé de ses résumés et évaluations des œuvres de Tom Haley, ce qui peut gêner un peu la lecture.

Le regard de l’auteur sur les services d’espionnage est sévère : tous ces hommes qui se prennent au sérieux et n’accomplissent pas grand-chose… Au final, Ian McEwan écrit plus une histoire d’amour qu’un roman d’espionnage !

Aline

31/08/2014

Les Suprêmes

Suprêmes.gifLes suprêmes

Edward Kelsey Moore

Actes Sud, 2014, 22.80 €

Traduit de l'américain "The Supremes at Earl's All-You-Can-Eat" par Cloé Tralci.

Odette, Clarice et Barbara Jean,  trois femmes noires d’âge mûr, ont fait du restaurant "Earl's All-you-can-eat",  leur lieu de rendez-vous immuable du dimanche après le service religieux. Depuis leur jeunesse, elles se retrouvent à la table près de la fenêtre pour bavarder, échanger confidences et commérages, et manger à volonté de bons plats caloriques, avec leurs maris, sous l’œil bienveillant de Big Earl.

L’auteur présente des individus  hauts en couleurs, et des couples improbables, mais les personnages semblent  être passés à côté de leurs vie et nourrir regrets et douleurs : Clarice a sacrifié une belle carrière de pianiste pour rester avec l’homme de sa vie, Richmond, qui passe son temps à courir après les filles. Barbara Jean a eu une jeunesse difficile, et ne s’est jamais remise de la mort de son fils. Finalement, Odette est la seule à être heureuse en ménage, avec 3 enfants adultes épanouis. "Née dans un sycomore" elle affronte la vie à bras le corps, comme un taureau, toujours prête à foncer tête baissée pour défendre ses amies.

Néanmoins, l’auteur sait amener les récits, même tragiques, avec humour et un certain décalage. Ce qui se dégage du roman est surtout une impression d’humanité. La force d’une amitié qui sait rire, encourager, parfois fermer les yeux ou secouer, mais toujours soutenir.

"Clarisse ne ferait jamais la moindre réflexion à Barbara Jean sur ses habitudes vestimentaires, et nous le savions toutes deux. De la même manière, Clarice et Barbara Jean ne me diraient jamais en face que j’étais grosse, et nous ne rappellerions jamais à Clarice que son mari se tapait tout ce qui bougeait. Entre Suprêmes, nous nous traitions avec beaucoup de délicatesse. Nous fermions les yeux sur les défauts des autres…"

Avec le temps qui passe, le lecteur voit évoluer la petite ville d’Indiana, et la ségrégation se dissoudre peu à peu. Les interventions des fantômes qui rendent régulièrement visite à Odette, sont particulièrement  réjouissantes, et font avancer le récit.

Un roman distrayant et bien écrit, que j’ai lu avec beaucoup de plaisir.

Aline

24/08/2014

Une vie entre deux océans

roman étranger,amour maternel,australieune vie entre deux océans m. l. stedman stock,2013,traduit de l’australien « the light between oceans » par anne wi,les combattants australiens rentrent au pays,où manquent désormais les hommes valides et en bonne santé. tom,hanté par ses années au combat,ne demande désormais qu’une vie calme et ordonnée,et entretient avec rigueur et minutie le phare qui lui est confi,situé entre pacifique et atlantique,à l’extrême pointe de l’australie.  contre toute attente,isabella tombe amoureuse de lui,l’épouse et le rejoint sur l’île au phare,caillou battu par les vents et les vagues,ravitaillé deux fois l’an par un chalutier. leur amour très fort,un homme mort,un châle de femme et un nourrisson…   des choix de tom et d’isab,très émouvante,qui interroge sur la force des sentiments et sur l’amour materne,et pourtant,il n’y a pas de solution miracle : ce qui semble juste pour l’unUne vie entre deux océans

M. L. Stedman

Stock, 2013, 21.50 €

Traduit de l’australien "The light between oceans" par Anne Wicke

Après la guerre de 14-18, les combattants australiens rentrent au pays, où manquent désormais les hommes valides et en bonne santé. Tom, hanté par ses années au combat, ne souhaite qu’une vie calme et ordonnée, et entretient avec rigueur et minutie le phare qui lui est confié, situé entre Pacifique et Atlantique, à l’extrême pointe de l’Australie.

Contre toute attente, Isabella tombe amoureuse de lui, l’épouse et le rejoint sur l’île au phare, caillou battu par les vents et les vagues, ravitaillé deux fois l’an par un chalutier. Leur amour très fort n’empêche pas Isabella de souffrir cruellement de plusieurs fausses couches qui l’éprouvent psychologiquement. C’est alors qu’un canot s’échoue sur l’île : à son bord, un homme mort, un châle de femme et un nourrisson…

Des choix de Tom et d’Isabella découle toute l’histoire, très émouvante, qui interroge sur la force des sentiments et sur l’amour maternel. Chacun des personnages cherche à faire au mieux, et pourtant, il n’y a pas de solution miracle : ce qui semble juste pour l’un est une perte tragique pour l’autre.

Aline