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15/11/2014

Le bourreau de Gaudi

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Aro SÁINZ DE LA MAZA

Actes Sud (Actes Noirs), sept 2014, 663 p, 23.80€

Traduit de l’espagnol El Asesino de la Pedrera par Serge Mestre

Un corps en flammes est retrouvé suspendu au balcon de la Pedrera, monument emblématique de Barcelone, oeuvre de Gaudí, et l’auteur du crime fait circuler sur Internet une vidéo du supplice de sa victime. Ce meurtre cruel plonge la police catalane dans le plus grand désarroi, à quelques semaines de la visite du pape pour la consécration de la Sagrada Familia.

Faute d’indices, la juge Cabot impose aux services de la criminelle de réintégrer Milo Malart, policier révoqué par mesure disciplinaire, dont les méthodes non conventionnelles pourraient apporter un éclairage différent à l’affaire. Il enquête avec une sous-inspectrice débutante, poussé par l’urgence et l’impression que d’autres meurtres rituels vont suivre…

Malgré sa longueur, ce roman policier est passionnant. Le lecteur s’attache à la personnalité complexe de Milo Malart, et de sa jeune collègue pleine de répondant. L’intrigue progresse bien, s’épaississant au fur et à mesure des découvertes, plongeant ses ramifications dans la corruption et les vices des puissantes familles barcelonaises, les expropriations dues aux jeux olympiques de 1992, le journalisme à sensation,… jusqu’à une fin réussie. Barcelone n’est pas seulement un décor, mais un personnage du roman, avec ses transformations, ses différents quartiers, ses plages, et surtout l’œuvre architecturale de Gaudí dont le lecteur découvre une partie des détails et du symbolisme ésotérique.

Aline

07/11/2014

Giovanni le bienheureux

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Giovanni ARPINO

Belfond, sept 2014, 273 p, 18 €

Traduit de l’italien Sei stato felice, Giovanni par Nathalie Bauer

Premier roman de l’auteur, pour la première fois édité en France, Giovanni le bienheureux évoque Gêne, ses ruelles et ses ciels, et ses classes populaires.  A 23 ans, Giovanni, surnommé « Beau Gosse », vit au jour le jour, désœuvré et insouciant. Son seul objectif est de « faire de la vie une fête » : un toit sur sa tête, quelques livres, des cigarettes, un repas et de l’alcool suffisent à son bonheur. Gai, paresseux et charmant, il ne fait aucun projet, mais trouve mille astuces pour se procurer du vin, avec ses amis de galère Mario le bourlingueur, et Mange-Trou l’avaleur de grenouilles et d’anneaux.

"J’aimais vivre ainsi, me lever après avoir dormi tout mon saoul, n’être attaché qu’au soleil ou au froid, aller au port, me promener. J’aimais m’assoir au soleil et au vent, dans les jardins du quartier avec les vieillards arthritiques, saluer les vendeuses de fèves de la piazza Vachero, m’étendre dans les collines et parler avec Mario de femmes, d’autrefois et d’après." (p. 26)

"Lorsqu’il pleuvait fort, tout le monde s’enfermait au café et bavardait encore et encore. Peu à peu tous les clients se mettaient à boire, l’heure du poisson arrivait, et Aldo distribuait des cornets faits d’un épais papier gris qui échouait par terre, sous les tables. Ceux qui avaient mangé du poisson étaient alors pris d’une soif infernale, à l’exception de Mario : lui, il avait toujours soif…. Mario aimait beaucoup la pluie : pendant la pluie, il le savait, les cafés se transforment en famille aux têtes nouvelles, têtes de parents venus de loin qui ont du mal à se reconnaître ; la méfiance s’évanouit et, à force de regarder la pluie tomber derrière les vitres, tout le monde finit par se reconnaître, voire par festoyer un peu. Les gens qui boivent pendant la pluie aiment tout le monde…" (p. 48)

Parfois un sursaut de lucidité ou la faim le poussent à chercher un petit boulot, à s’attacher à une fille, mais il redoute plus que tout la fin de cette vie de bohème.

"Voilà, il fallait que je travaille. Il fallait que je travaille et que je prenne le risque de perdre tout ce qui était encore intact et prêt en moi. J’ignorais ce qu’il y avait encore de prêt en moi, mais il y avait bien quelque chose, quelque chose de solide et de résistant. Voilà, je devais brandir ça et courir des risques. Je ne pouvais plus rester assis à un café en me croyant malin, ou du moins aussi malin que les autres. Il fallait que je m’extirpe des cafés, des lits, des copains, des femmes, des habitudes, du jardin public de la via Adua. 

M’en extirper et faire quelque chose, n’importe quoi, ce qui fait qu’un homme est un homme, pas seulement une main peignant des caisses ou clouant des caisses avec le sentiment qu’elle peut arrêter n’importe quand. Je n’avais jamais été un homme qui avance vraiment. J’avais vécu un tas de vies entamées et jetées l’une après l’autre comme de vieux mouchoirs par ennui, bêtise, irritation. Maintenant ces vies me serviraient. Ce n’avaient pas été des vies inutiles, je le savais, mais des sortes de fenêtres dans une maison, des fenêtres devant lesquelles on s’assoit pour admirer des paysages incluant des gens et des arbres. Or, une maison possède des murs, des portes, des escaliers, des toits et des endroits où l’on est protégé. Moi, je n’avais eu que des fenêtres, je n’avais pas été un bon maçon. A présent il fallait que je réagisse, que je construise les murs. Les fenêtres ne seraient pas oubliées. Au contraire. Elles étaient là pour m’aider, elles étaient les événements d’avant, et les événements ne s’effacent pas." (p. 84)

Giovanni Arpino (1927-1987) est un auteur majeur de la littérature italienne, également journaliste à la Stampa et scénariste. Deux de ses romans ont été adaptés au cinéma : Parfum de femme, et Une âme perdue.  L’ombre des collines (1962, trad française 1998) a reçu le prix Strega (prix Goncourt italien). J’ai aimé son écriture, à la fois classique (imparfait et passé simple) et très évocatrice du quotidien.

Aline

 

03/11/2014

L'amour et les forêts

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Eric REINHARDT

Gallimard (Blanche), août 2014, 368 p, 21.90€

A l’origine du livre : la rencontre entre l’auteur et une lectrice transformée par la lecture de son dernier roman. Leur discussion donne lieu à de très belles pages sur la relation entre l’écrivain et le lecteur, l'écriture, et ce que peut apporter un roman à son lecteur, mais aussi les peurs de l’écrivain.

Peu à peu, Béatrice Ombredanne révèle des pans de sa vie, soumise au harcèlement constant de son mari. Sa situation, tendue entre son besoin de perfection pour ses enfants et son travail, et la conscience que son mari l’humilie et la manipule, est très émouvante.

A la lecture, cependant, j’ai été gênée par les différentes versions de sa vie que donne Béatrice à ses interlocuteurs. Chaque confident a droit à une facette de sa vérité (ce qui en soit est normal : nous ne confions pas les mêmes choses à différentes personnes), mais ces différentes facettes ne m’ont pas semblé concordantes, si ce n’est qu’elles pointent toutes vers une relation désastreuse avec son mari, à laquelle Béatrice ne se soustrait que trop ponctuellement, pour une liaison d’un jour ou un séjour à l’hôpital psychiatrique.

L’écriture, pour moi aussi, comporte des incohérences : l’amant est trop parfait, la sœur s’exprime de façon trop raffinée, pas franchement crédible dans un dialogue… C’est donc un roman que j’ai lu avec intérêt, et empathie pour la situation du personnage, mais qui ne m’a pas convaincue.

Aline

31/10/2014

Terminus Tel Aviv

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Liad Shoham

Les Escales (Noires), mars 2014, 376 p, 21.90€

Traduit de l’hébreux Ir Miklat par Jean-Luc Allouche

 

Michal Poleg, Israélienne très engagée dans l’aide aux demandeurs d’asile, est retrouvée assassinée chez elle. L’enquête policière pointe vers ceux-là même que Michal défendait avec acharnement : les réfugiés africains (Erythrée, Ethiopie et Soudan). Ceux-ci, très impopulaires auprès d’une classe israélienne xénophobe, font de parfaits boucs émissaires, et l’arrestation de l’un d’entre eux satisfait les politiques. Cependant l’inspectrice Anat Nahmias poursuit son enquête, et s’entête à explorer d’autres pistes.

Ce roman policier suit le déroulé de l’enquête, avec des rebondissements tout à fait plausibles, mais assez peu de suspense. L’écriture est chronologique, progressant d’un personnage à l’autre (beaucoup de noms israéliens ou africains) de façon assez factuelle, presque plate. Cependant le contenu vaut la lecture. Nous sommes presque à la limite du reportage, avec une plongée dans le milieu des immigrés clandestins de Tel Aviv : leur voyage dangereux jusqu’en Israël, les exactions des passeurs bédouins, la clandestinité, l’exploitation dont ils sont victimes en Israël, les milieux israéliens xénophobes…  

Aline

26/10/2014

Metin Arditi

Metin Arditi, né le 2 février 1945 à Ankara, est un écrivain suisse francophone d’origine turque. Il a quitté la Turquie à l’âge de sept ans, et passé onze ans dans un internat suisse à Lausanne. Diplômé de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, en physique et en génie atomique, il y a aussi enseigné. Il habite Genève, où il est très engagé dans la vie culturelle et artistique. De 2000 à 2013, il a été Président de l'Orchestre de la Suisse romande.

Nous avons tous aimé ses romans, dont se dégagent des thèmes récurrents : la musique, la peinture, la difficulté de la filiation, la solitude et l’exil. Nous avons d’abord essayé de les classer par sujets, mais ses romans reprennent tous plusieurs de ces thématiques qui s'entremêlent. Voici donc ceux que nous avons lus, par ordre de parution.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLa chambre de Vincent

Zoé, 2002

Ce récit autobiographique éclaire les thèmes développés dans l’œuvre de Metin Arditi : naissance dans une famille turque lettrée, exil dans une pension suisse pendant 10 ans, et rapport à l’art. En l’occurrence, l’émotion à la découverte d’un tableau de Van Gogh est le guide qui lui sert de retour vers ses souvenirs.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationDernière lettre à Théo

Actes Sud, 2005

Metin Arditi s’est inspiré des nombreuses lettres de Vincent Van Goth à son frère Théo pour écrire une dernière lettre, dans un bel exercice où il respecte le style de Van Gogh. Il s’appuie sur la thèse que Vincent a mal vécu sa place « d’enfant de remplacement » d’un fils mort avant lui, et s’est suicidé après cette lettre imaginaire.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationL’imprévisible

Actes Sud, 2006

Une bourgeoise genevoise fait appel à un professeur d’art à la retraite pour expertiser un tableau : de très belles mains. L’intrigue se déploie sur deux plans : les recherches sur le tableau et les peintres florentins, dont « le Bronzino »,  et la séduction de la propriétaire du tableau par le professeur qui n’accepte pas de voir décliner sa virilité.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLa pension Marguerite

Actes Sud, 2006

13 heures de la vie d’un musicien : Aldo, célèbre violoniste, partage la vie de Rose, luthière. Au matin d’un grand concert, on lui livre un manuscrit, écrit par sa de sa mère, Anna. En découvrant le récit de son enfance, puis de la vie qu'elle a menée, seule d'abord, puis sous la protection de Marguerite qui dirigeait la pension de famille du même nom, et où il a lui-même grandi, il réalise qu’il l’a mal connue… et mal aimée.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLa fille des Louganis

Actes Sud, 2007

1957, secrets de famille sur une île grecque : Pavlina, fille des Louganis, vit un amour passion pour son cousin Aris, fragile et tourmenté, qui se suicide en la laissant enceinte. L’enfant de la honte lui est retirée, elle passera sa vie à la rechercher… Une tragédie grecque, fataliste.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLoin des bras

Actes Sud, 2009

Loin des bras… de la mère ? Les élèves de l’Institut Alderson, issus de riches familles, sont privés de l'affection des parents qu'ils ne voient, pour certains, q’une fois par an. Nous sommes en 1959, et les traumatismes de la guerre ne sont pas bien loin. Le lecteur s’attache au petit monde du pensionnat  pendant les trois mois de crise où  l’école risque de licencier, voire de fermer.  Le cercle des professeurs vit des jours angoissés, et l’arrivée d’une nouvelle professeur d’italien  pousse chacun à révéler son intimité et ses failles.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLe Turquetto

Actes Sud, 2011

A partir d'un tableau célèbre, dont la signature présente une anomalie chromatique, l'auteur lâche la bride à son imagination. Il pourrait s'agir de la seule oeuvre parvenue jusqu'à nous du Turquetto, remarquable peintre de la Renaissance Vénitienne (16e s). En quatre tableaux, Metin Arditi dépeint la vie d'un artiste extraordinaire, un homme aux multiples cultures et multiples identités…   Lire la suite

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationPrince d’orchestre

Actes Sud, 2012

Brillant et narcissique, le chef d’orchestre Alexis Kandilis est au sommet de sa gloire. Il possède une connaissance extraordinaire de la musique, et chaque concert est un triomphe. Néanmoins son arrogance le pousse à des goujateries qui finissent par liguer contre lui musiciens, journalistes et mécènes… C’est le roman d’une chute, et d’une autodestruction. A chaque étape, ce musicien hors pair a des possibilités de rebondir, entre l’amour de quelques proches et une approche différente de la musique. Cependant il les piétine, tandis que l’insidieux leitmotiv des Kindertotenlieder – Les chants des enfants morts – de Gustav Mahler l’envahit insidieusement.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLa confrérie des moines volants

Grasset, 2013

En 1937, le régime soviétique organise le saccage des églises orthodoxes, et massacre les prêtres. Quelques moines vagabonds, réfugiés dans les forêts, rejoignent Nikodime, ermite illuminé en quête de rédemption. Il crée la Confrérie des moines volants pour sauver les trésors de l'art sacré russe : les moines (peu reluisants : anciens acrobates, voire voleurs, paillards…), vont ainsi dérober des objets restés après le passage du NKVD, et Nikodime les met à l’abri. Avant de se livrer au NKVD, il confie à Irina, une jeune fille qui l’a séduit et qui connaît la cachette, un carnet où sont consignés les statuts de la confrérie et le plan de la cachette. Dans la deuxième partie du roman, c’est le fils d’Irina, photographe, qui partira à la recherche de ses origines en Russie et tentera de dénouer le fil de l’histoire.

19/10/2014

Portrait d'après blessure

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Hélène GESTERN

Arléa (1er Mille), sept 2014, 231 p., 20 €

Collègues de travail pour une série télévisée à base de photos d’archives, « Histoires d’images », Olivier et Héloïse sont victimes d’une explosion dans le métro et s’en sortent de justesse, blessés.  La photo choc de leur évacuation est diffusée par la presse à sensation, puis relayée sur internet. Autant que par le présumé attentat et ses séquelles, leur vie se trouve bouleversée par cette mise à nu impudique. Il leur faut se reconstruire par rapport à l’explosion, mais aussi à cette exposition médiatique, démultipliée par les nouveaux moyens de communication, où « leur intimité [a été] disséquée au scalpel méchant de la presse à scandale ».

Hélène Gestern fait progresser son roman sur plusieurs tableaux : la reprise de la vie après une expérience traumatisante,  les sentiments de deux personnages pudiques, l’enquête sur l’explosion dans le métro. Mais, comme l’annonce la citation choisie en exergue, ce roman veut aussi offrir une réflexion sur l’impact des photographies sur leurs sujets, et la responsabilité de celui qui les publie.

Willy Ronis, Ce jour-là : "Une photo n’est pas un parpaing avec lequel on puisse construire n’importe quoi. Je me sens entièrement responsable de l’utilisation de mes images"

Dans cette histoire, deux droits entrent clairement en conflit : le droit à l’information et le droit à la vie privée et à la dignité. Et "Il est vrai qu’il n’y avait pas de mots dans le code pénal pour décrire ce geste très particulier qui consiste à violer la douleur avec un objectif".

 "Je comprenais surtout qu'une mécanique de presse cupide, dont le travail ressemblait plus à un tapin sur le boulevard de l’horreur qu’à du journalisme, détournait à son profit des lois qui n’avaient pas été écrites pour elle ; je constatais l’incroyable hypocrisie de cette entreprise – mais n’était-ce pas au fond celle de n’importe quel plan social truqué, de n’importe quelle créance pourrie – prête à vendre la dignité de n’importe qui pour quelques parts de marché, le bon plaisir des actionnaires ou trois grammes de notoriété supplémentaire. Pour ces gens-là, nous n’avions rien été, et même moins que rien – juste un paramètre susceptible d’améliorer un tirage hebdomadaire." (p. 182)

Et pour finir, ces mots tellement d’actualité…

"Mais quelles étaient-elles, ces fameuses « nécessités de l’information » ? Le spectacle de la mort en direct était-il devenu un dû ? On avait bien d’autres pudeurs quand il s’agissait de masquer le visage d’un confrère retenu en otage. Et nous-mêmes, dans tout cela ? Quel genre d’êtres stupides, engourdis de violence, étions-nous devenus, qu’il nous faille voir le sang en double page pour admettre qu’il avait coulé ?"

Aline

Jacob, Jacob

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Valérie Zenatti

Ed. de l’Olivier, août 2014, 165 p., 16 €

Valérie Zenatti situe son récit dans une famille juive de Constantine, traditionnelle, frustre, laissant peu de place aux aspirations des femmes, et aucune aux sentiments. Une vie étriquée où tous travaillent dur, et où le chef de famille est plus prompt à blâmer sa femme et à battre ses enfants à coups de ceinturon qu’à les encourager. Le seul qui fasse exception est le petit dernier, Jacob. Brillant, gentil et attentionné, il est la fierté de sa famille.

Après avoir été renvoyé de son lycée en tant que juif sous la pression des lois de la France pétainiste, il est néanmoins assez français pour être enrôlé en 1944 pour le débarquement en Provence. Le lecteur suit avec tendresse le parcours de ce jeune homme de 19 ans avec ses compagnons, Ouabedssalam, Attali, Bonnin et Haddad, tirailleurs Algériens ou Sénégalais.  Dans cette guerre loin de chez eux, ils remontent vers l’Alsace, dans le froid et la peur, découvrant cette France apprise à l'école, libérant les villages, faisant aussi de belles rencontres.

Dans un rythme fluide, un récit émouvant et bien construit, L'auteur rend l'atmosphère de l’Algérie de 1944 à 1961, les odeurs, la chaleur, la fascination exercée par Constantine et ses ponts suspendus sur le Rhummel,…

Valérie Zenatti est née à Nice en 1970. En 1983 elle part vivre avec sa famille en Israël. De retour en France en 1990, elle exerce différentes activités, dont le journalisme et l'enseignement. Elle publie des livres pour la jeunesse à l'École des loisirs (nous avons beaucoup aimé Quand j'étais soldate et Une bouteille dans la mer de Gaza, et a publié trois ouvrages aux éditions de l'Olivier : En retard pour la guerre (2006), Les Âmes soeurs (2010) et Mensonges (2011). Elle est également traductrice des romans d'Aharon Appelfeld. On peut penser qu’elle transpose ici une partie de son histoire familiale.

Aline et Marie-Claire

16/10/2014

Les grands

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Sylvain PRUDHOMME

Gallimard (l’Arbalète), sept. 2014, 251 p., 19.50 €

Sélection du prix Femina pour la rentrée littéraire de septembre 2014.

 

I muri. Elle est morte.

Dulce, la chanteuse populaire de Super Mama Djombo, groupe mythique en Guinée-Bissau à la fin des années 1970, vient de mourir. Le soir même devait se tenir un concert mémorable du groupe, recomposé d’un mélange de jeunes musiciens talentueux et des anciens, surnommés avec affection et respect "les grands".

Couto, guitariste du groupe, qui a passionnément aimé Dulce, erre dans la ville en proie aux souvenirs. De quartier en gargote, il partage la nouvelle avec ceux qui l’ont connue. Ses pensées flottent, entre ses années avec Dulce, sa jeunesse de guérillero contre les Portugais, et les heures de gloire du groupe, qui joua pour des stades bondés une musique neuve, symbolisant l’indépendance du pays.

Nous sommes en Guinée-Bissau en 2012, à quelques jours du second tour de l’élection présidentielle. La rumeur propagée par les jeunes (radio pilon) veut qu’un coup d’état du commandant suprême des armées soit imminent.

Sylvain Prudhomme nous offre un roman prenant, dépaysant, qui permet un regard sur une Guinée-Bissau vibrante de musique, d’amitié et de sensualité où chacun poursuit son chemin malgré les tensions politiques.

Au passage, petite satisfaction de bibliothécaire : retrouver un livre COUSU (et non une reliure mal collée comme cela se fait de plus en plus !).

Aline

12/10/2014

Le dernier des Sijilmassi

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Fouad Laraoui

Julliard, août 2014, 342 p., 20 €

Adam est un exemple de réussite : cadre dynamique marocain apprécié de sa hiérarchie, excellent vendeur de bitume aux pays asiatiques, avec une voiture de fonction, un appartement dans un bon quartier et une belle femme. Mais dans le Boeing qui le ramène à Casablanca, il a une soudaine prise de conscience. Pourquoi si vite ? Brutalement, il décide de revenir à un mode de vie ralenti, plus proche de celui de ses ancêtres.

C’est là que commence l’incompréhension totale de ceux qui l’entourent. Rentrer à pied de l’aéroport à Casa ??? C’est ridicule, "impossible", voire très louche ! Expliquer à sa femme peu éduquée qu’il a eu une "épiphanie" (révélation) dans l’avion ? Quelle Stéphanie ? Ses collègues, sa femme, tous cherchent des motifs ultérieurs à sa métamorphose, et rejettent ce qu’ils ne peuvent comprendre. Il tente de se retirer du monde dans le Ryad où il a grandi.

Beaucoup plus éduqué que son entourage, Adam est atteint de "logorrhée verbale", les citations de tous les philosophes qu’il a étudiés tournent en bouche dans sa tête, et le livre est plein de références aux penseurs ou écrivains occidentaux qui l’ont nourri, puis aux sages orientaux qu’il découvre à la suite de ses ancêtres, et qui le font réfléchir au sens de l’Islam.

Plus qu’un roman, c’est un conte philosophique que nous livre Fouad Laraoui, plein de pistes de réflexion et de petites citations que le lecteur reconnaît –ou non, ce n’est pas gênant pour la lecture. C’est aussi un portrait du Maroc où l’on retrouve l’empreinte des traditions et où l’ancienne hospitalité a certes toujours cours, mais où les petites combines et la police semblent s’immiscer partout.

Aline

05/10/2014

Le dernier gardien d'Ellis Island

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Gaëlle Josse

Notabilia, sept. 2014, 14 €, 166 p.

"Dans quelques jours, j’en aurai fini avec cette île, dont je suis le dernier gardien et le dernier prisonnier".

Directeur d’Ellis Island, John Mitchell demeure jusqu’au bout de son démantèlement, tel un capitaine qui resterait dernier à bord. 9 jours, c’est le temps  qu’il lui reste entre le départ du dernier immigrant et son propre retour à Brooklyn où l’attend un appartement terne.

9 jours, c’est suffisant pour revenir sur les événements et les personnes qui ont marqué sa vie : les deux femmes de sa vie, superbes dans son souvenir, Liz, l'épouse tendrement aimée, et Nella, l'immigrante sarde.

"Son histoire, pendant quelques dizaines d’années, s’est en grande partie confondue avec celle d’Ellis Island".

En toile de fond, le destin de tous les immigrants, arrivés chargés d’un lourd passé, après un difficile voyage en bateau,  pour qui l’Amérique représente l’espoir, et le passage à Ellis Island semble le dernier obstacle : passer par cette "porte d’or", ou pour 2 % d’entre eux, être refoulés par cette "herse d’acier". John Mitchell organisait l’activité incessante de cette fourmilière de fonctionnaires, de médecins et d’infirmières chargés d’écouler le flot des candidats à l’immigration.

"J’ai parfois l’impression que l’univers entier s’est rétréci pour moi au périmètre de cette île. L’île de l’espoir et des larmes. Le lieu du miracle, broyeur et régénérateur à la fois, qui transformait le paysan irlandais, le berger calabrais, l’ouvrier allemand, le rabbin polonais ou l’employé polonais en citoyen américain après l’avoir dépouillé de sa nationalité."

A lire pour le récit de cet homme de devoir, déchiré par l’écart douloureux qui a marqué sa vie, mais aussi pour l’écriture ciselée de Gaëlle Josse, toute en finesse, où chaque mot trouve sa place exacte. Parmi ses autres romans, mon préféré est Les heures silencieuses, publié en 2011. Rencontre avec l'auteur à la librairie Murmure des Mots, à Brignais, le vendredi 7 novembre à 13h.

Aline