19/10/2017
Voyageur sous les étoiles
Voyageur sous les étoiles
Alex CAPUS
Traduit de l’allemand Reisen im Licht der Sterne (2005) par Emanuel Güntzburger
Actes Sud (Littérature allemande) 2017, 21.80 €
Un roman passionnant.
Robert Louis Stevenson, célèbre auteur de "L’île au trésor" a passé les dernières années de sa vie sur les îles Samoa dans le Pacifique, où il a fait construire une magnifique demeure au cœur de la jungle. La fortune qu’il affiche ne peut provenir seulement de ses succès littéraires. Et s’il avait découvert le fabuleux trésor de Lima, or, perles, pierres précieuses, confié en 1821 par les autorités espagnoles à un petit brick anglais, le Mary Dear, pour le soustraire aux "hordes révolutionnaires" qui allaient déferler sur la capitale. Le bateau disparut à jamais...
Un épisode parmi d’autres car, notamment en ce début de siècle, de nombreux pirates ont attaqué des bateaux chargés d’or ; tous ces récits se colportaient d’un port à l’autre suscitant envies, convoitises, aventures. Des cartes d’îles de chercheurs de trésor ont circulé, ont été reproduites, vendues parfois pour de fortes sommes et une île en particulier a fait l’objet de tous ces phantasmes : l’île Cocos au large du Costa Rica. Mais malgré des fouilles intensives et répétées tout au long du siècle, nul trésor n’a été découvert... au moins en apparence.
En 1887, Stevenson après avoir passé 10 ans à sillonner l’Europe et les Etats-Unis, marqué par des séjours en sanatoriums et en cures diverses, s’embarque avec son épouse Fanny et son beau-fils Lloyd pour une tournée des îles du Pacifique. Le but du périple est d’écrire des reportages pour des revues américaines. Or -alors que dans ses lettres il ne cesse de dire combien il lui tarde de retrouver l’Ecosse- en arrivant à Samoa, il décide contre toute attente de s’y installer, et il va y rester malgré un climat très néfaste pour sa santé et des relations familiales conflictuelles.
Sa rencontre avec le missionnaire presbytérien William Edward Clarke qui devient son meilleur ami a-t-elle changé le cours de sa vie ? A-t-il découvert le fameux trésor ? Car, surprise, un île dénommée elle aussi île Cocos existe à proximité des îles Samoa.
Alex Capus nous entraîne dans un monde d’aventures inimaginables, où des hommes misent jusqu'à vie dans la recherche d’un trésor. Au terme d’une enquête très fouillée, il livre un récit haletant et extrêmement bien documenté, et donne des éléments pour répondre aux nombreuses interrogations suscitées par le mode de vie de Stevenson à Samoa. Alors Stevenson, chercheur et découvreur de trésor … ?
Annie
16:11 Publié dans Coups de coeur, Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman étranger, aventure, trésor
13/10/2017
Ron Rash
Ron Rash
Auteur Américain (Caroline du Sud), né en 1953, professeur au département de langue anglaise de la West Carolina University (WCU).
Auteur de recueils de nouvelles et de poésie, il est surtout connu en France pour ses romans noirs, parfois à la limite du policier. Ce sont eux que nous avons lus pour ce « bouillon »
One Foot in Eden (2002)
Un pied au paradis (Le Masque, 2009)
Appalachian Book of the Year 2002
Roman « noir » à 5 voix, drame « terrien » situé dans la Caroline du Sud des années 1950. Holland Winchester, vétéran de la guerre de Corée, fait le coup de poing dans les bars, brandit sa médaille de héros, et se rend globalement impopulaire. Un jour, il disparaît dans la nature, au fond d’une vallée magnifique et aride, où les derniers paysans essaient d’arracher leur subsistance à la terre, menacée d’être engloutie sous un lac artificiel. Comme les indiens Cherokee ont été chassés par les paysans d’Europe, ceux-ci à leur tour sont destinés à perdre leurs terres.
L’événement est raconté à des époques différentes, par des personnages qui révèlent leur vérité et font progresser la narration : le shérif, Amy la voisine de Holland et son mari Billy, leur fils, et enfin l'adjoint du shérif. Chacun témoigne et refait l'histoire, en mettant à jour ses misères et ses espoirs.
Saints at the River (2004)
Le Chant de la Tamassee (Seuil, 2016)
Après la noyade accidentelle d’une fille imprudente de 12 ans, ses parents veulent à tout prix récupérer son corps disparu dans les eaux. Un ingénieur astucieux trouve une solution pour détourner le cours de la rivière avec un barrage provisoire, tandis que les écolos refusent cette solution car la rivière est protégée.
The World Made Straight (2006)
Le Monde à l’endroit (Seuil, 2012),
D’après ce roman, David Burris a réalisé un film avec Minka Kelly, Haley Joel Osment et Jeremy Irvin.
Elevé à la dure par son père, cultivateur de tabac, Travis Shelton, 17 ans, travaille quarante-cinq heures par semaine dans une épicerie. Pour se détendre, il pêche la truite. Par hasard, il tombe sur un champ de marijuana, dont il coupe quelques plans. Attrapé et puni par les trafiquants, il passe sa convalescence chez un prof déchu, fasciné par l’époque de la guerre de Sécession, qui a laissé des traces jusque dans la région.
Tirant toujours le meilleur parti des décors naturels des Appalaches, Ron Rash a l'art de faire cohabiter dans ses pages la violence et l'humanité, le passé des Etats Unis et son histoire plus récente.
Serena (2008)
Serena (Le Masque, 2011)
Adapté au cinéma en 2014, avec Jennifer Lawrence, Bradley Cooper et Sam Reid
Dans les années 1930, Serena et son mari forestier exploitent la forêt, coupant tous les arbres pour faire plus d’argent. A leur appât du gain forcené s’opposent des partisans de la protection de la nature. Ron Rash met en scène une héroïne dure, véritable prédatrice prenant un malin plaisir à faire plier ceux qui croisent son chemin.
The Cove (2012)
Une terre d’ombre (Seuil, 2014)
Prix de la Fiction Américaine 2012, et Grand prix de littérature policière 2014
Vivant au fond d’une vallée sombre, dans un coin paumé, la famille de Hank et Laurel semble marquée par le destin. Les parents sont morts jeunes. Laurel, à cause d'une marque de naissance, concentre la superstition des habitants du coin paumé. Mise à l’écart et humilié, elle a dû quitter l’école à regret, et passe sa vie dans une profonde solitude.
« La falaise la dominait de toute sa hauteur, et elle avait beau avoir les yeux baissés, elle sentait sa présence. Même dans la maison elle la sentait, comme si son ombre était tellement dense qu’elle s’infiltrait dans le bois. Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère, qui soutenait qu’il n’y avait pas d’endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge. Un lieu maudit, aussi, pensait la plupart des habitants du comté, maudit bien avant que le père de Laurel n’achète ces terres. Les Cherokee avaient évité ce vallon, et dans la première famille blanche à s’y être installée tout le monde était mort de varicelle. On racontait des histoires de chasseurs qui étaient entrés là et qu’on n’avait plus jamais revus, un lieu où erraient fantômes et esprits ».
Cette morne existence est d’abord ranimée par le retour de la Grande Guerre de son frère Hank, mutilé mais acharné à se reconstruire une vie, puis bouleversée par l’arrivée de Walter, vagabond mutique tirant de sa flute des sons merveilleux. Laurel va vivre elle aussi son histoire d’amour, mais le lecteur pressent que le drame se prépare – sur fond de haine des Boches.
Ron Rash fait ici une peinture sombre des relations humaines fondées sur l’ignorance, la cruauté et la soif de vengeance. Bêtise et patriotisme ne font pas bon ménage...
Above the Waterfall (2015)
Non traduit ?
The Risen (2016)
Par le vent pleuré (Seuil, 2017)
En exergue « Alors commença le châtiment » Dostoïevski. Ainsi que des références à « Look homeward, Angel », Thomas Woolf.
Dans une petite ville des Appalaches, la rivière vient de déposer les ossements d’une jeune femme dont personne n’avait plus entendu parler depuis des décennies. Son histoire est racontée par Eugène, forcé de se confronter à son passé et à celui de son frère Bill après cette macabre découverte. A l’époque, Ligeia était venue de Floride séjourner chez son oncle et sa tante, car ses parents n’en pouvaient plus, et avait séduit Eugène et Bill…
Ron Rash fait une peinture noire des communautés isolées, à l’ombre des Appalaches. Il évoque la cellule familiale, l’émancipation, et le poids du passé.
Tous les lecteurs présents apprécient les romans de Ron Rash, pour son rapport à la nature, et la façon dont l’histoire (des Etats-Unis) entre en résonnance avec la vie de ses personnages. La vie fuse parfois, mais dominée par la tragédie et une certaine noirceur.
Remarque : nous avons préféré les traductions d'Isabelle Reinharez pour la plupart des ouvrages à celle de Béatrice Vierne (Serena).
16:17 Publié dans Bouillon de lecture, Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman étranger, amérique
29/09/2017
Les fils conducteurs
Les fils conducteurs
Guillaume POIX
Verticales, 2017, 224 p., 18 €
Agbogbloshie, immense décharge électronique, située dans la banlieue pauvre d’Accra, grande ville portuaire et capitale du Ghana. "Nécropole de notre monde", inépuisable gisement constitué de monceaux d’appareils inertes : «congélateurs et réfrigérateurs, tous les degrés de la chaîne du froid, du chaud aussi : déblai de gazinières, fers à repasser, machines à café, mais surtout amas d’ordinateurs, écrans, modems et télévisions, agrégat de tablettes, téléphones, claviers et smartphones, entassement de moniteurs, imprimantes, processeurs, souris, périphériques, disques durs, … coulisses d’une nouveau monde pas tout à fait recyclé. » C’est aussi un cauchemar environnemental, boue noire et corrosive qui brûle la peau, fumées toxiques, arrêtes tranchantes,… Ironiquement, l’entrée en est marquée par un panneau « Golden Gate ».
C’est là qu’échoue Jacob, 11 ans, orphelin de père, qui voit dans « la fouille du merdier » un moyen de subsistance, voire un possible eldorado. Il apprend auprès de deux autres jeunes, Isaac et Moïse, comment s’y orienter, « pucher sur la bosse », « chiper » et trier les métaux, et repérer dans le ventre des appareils ce qui peut se revendre pour une poignée de cédis.
Parallèlement, l’auteur pose un regard peu complaisant sur Thomas, photographe occidental en route pour photographier la décharge, peu baroudeur de nature, anxieux de tomber malade, méconnaissant totalement le pays où il se rend. Il juxtapose le quotidien de Thomas, qui s’inquiète de détails -trousse à pharmacie, rougeurs et piqures d’insectes- à celui du jeune « bosseur » survivant dans des conditions totalement insalubres.
Pour autant, tous deux vivent –à des âges différents- un moment charnière, celui où un fils échappe à sa mère, s’éloigne et prend ses décisions. Thomas quitte sa mère Anne pour entreprendre un reportage photographique, Jabob les bras d’Ama pour gagner quelques cédis.
Guillaume Poix n’a pas assez de mots pour décrire l’Agbogbloshie monstrueux et toxique, et ses profiteurs, qui pullulent sur la misère. Le langage est, de fait, ce qui fait à la fois la force et la faiblesse de ce roman. Il donne une grande puissance aux dialogues colorés et vivants des biffeurs, avec leur argot imagé et mâtiné de multiples langues. En revanche ses descriptions m'ont paru bavardes et abondantes, au risque d'éloigner du récit.
Un premier roman fort et nécessaire. Une chose est certaine : après sa lecture, vous ne jetterez (et donc n’achèterez) plus aucun appareil électronique à la légère ! Sur ce sujet, voir ici reportage du Fil Rouge
Aline
19:20 Publié dans Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, ghana, environnement, travail des enfants
12/09/2017
Sur les chemins noirs
Sur les chemins noirs
Sylvain TESSON
Gallimard, 2016, 15 €
En août 2014 Sylvain Tesson se blesse grièvement en tombant d’un toit. Sur son lit d’hôpital, il se promet -s'il s'en sort- de traverser la France à pied, une thérapie qu’il estime plus bénéfique que quelques semaines de rééducation.
Pour sa première pérégrination en France il choisit de traverser des zones rurales décrites dans un récent rapport sur l’aménagement des campagnes françaises, la France de « l’hyper ruralité » (selon les « experts»). C’est donc avec un peu d’ironie (passer de Kaboul à Châteauroux) et beaucoup d’appréhension qu’il se met en route. Il emprunte des chemins noirs, des pistes rurales, des sentiers oubliés, des itinéraires de traverse que seules indiquent encore les cartes IGN et qui l'emmènent pendant 3 mois du Mercantour à la pointe du Cotentin.
La marche, l’observation, l’émerveillement devant la beauté de la nature, la rencontre avec des gens simples, des paysans accueillants, des retraités disponibles ne constituent pas le seul intérêt de ce livre. Sylvain Tesson nous livre aussi ses réflexions sur la société actuelle. Tout au long de son parcours il s’interroge sur ce qu’il voit, et sur ce qui, selon lui, se dessine dans ce document tout administratif sur l’hyper ruralité. Que penser de ce rapport où il est proposé des mesures comme « le droit à la pérennisation des expérimentations efficientes » et l’impératif de « moderniser la péréquation et de stimuler de nouvelles alliances contractuelles » !!! Que signifie ce langage ? Où est l’humain ?
Nous cheminons avec lui loin du bruit, des combats politiques, des mauvaises nouvelles véhiculées par les médias assourdissants. Il nous mène sur un chemin d’odeurs, de sensations, de silence. Il suscite une nostalgie pour la France des aïeux qui modelèrent un paysage que nous avons saccagé par notre prétention à la modernité des « territoires ». Sylvain Tesson signe un hymne à la beauté de terroirs et de paysages en danger, dénonce les ravages de la globalisation et célèbre les derniers occupants de ces espaces de liberté.
Cette longue marche ne répare pas seulement le corps meurtri de Sylvain Tesson, c'est aussi un chemin de reconstruction de l'âme, la quête salvatrice de soi. Il est bon de temps en temps de se plonger dans des épisodes de silence, de solitude, de calme. J’ai lu ce livre avec beaucoup de plaisir.
J’ai aimé découvrir ou redécouvrir cette France à laquelle je suis particulièrement attachée et le regard qu’il porte sur la société et l’évolution de notre monde.
Annie
14:31 Publié dans Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0)
17/07/2017
Exercice d'écriture
Trois jours avec Norman Jail
Eric FOTTORINO
Gallimard, 2016, 17.50 €
Le mystère plane sur la narratrice, une jeune femme venue interviewer l’énigmatique écrivain Norman Jail, et sur son objectif en lui rendant visite. Trois jours avec Norman Jail = trois jours à parler littérature et à éluder la vie…
Norman Jail est un pseudonyme, utilisé pour publier un seul roman à l’immense renommée, et l’écrivain s’amuse à brouiller les cartes : a-t-il écrit d’autres livres ? Ont-ils été publiés ? Quelle est la part de vérité et celle de fiction dans ses ouvrages ? Tout ce que relate le vieil homme est sujet à questionnement, ainsi peut-être que ce que raconte la narratrice…
Ce roman m'a laissée insatisfaisante sur la résolution de l'intrigue, frustrée par ce jeu brillant, mais un peu trop subtil. En revanche, le roman regorge de réflexions sur l’écriture et sur la création, et mérite une dégustation lente.
« Un roman est le plus beau roman du monde tant que vous ne l’avez pas écrit » (p.21)
« Ecrire, c’est repartir chaque fois de sa faiblesse » (p.31)
« Un jour, j’ai réalisé que le mot écrire contenait toutes les lettres du mot crier… un homme qui écrit est un homme qui crie. »(p.20)
« Le vrai n’est jamais aussi vrai qu’enrobé d’imagination. » (p.40)
Aline
17:31 Publié dans Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, écriture
10/07/2017
Bouillon italien (2)
La nature exposée
Eri DE LUCA
Gallimard (Du monde entier), 2017, 16,50€
Passeur-sculpteur, il narrateur habite près de la frontière, au pied des montagnes qu’il connaît par cœur, dans la dernière maison du village -ou plutôt la première en descendant des bois. Aux vacanciers, il prête ses livres, et vend ses trouvailles, cailloux ou bois flottés originaux, ou ses petites sculptures ou gravures. Avec le boulanger et le forgeron, il a créé un « petit service d’accompagnateurs au-delà de la frontière »…
Lorsque son choix de rendre leur argent aux migrants après leur passage est rendu public par une indiscrétion, c’est lui, à son tour, qui doit se réfugier plus loin. Cherchant du travail en ville, il se voit confier un travail délicat : la restauration d’un Christ en croix, chef d’œuvre sur lequel avait été pudiquement rajouté un drapé.
Le récit, en deux parties, entrecroise deux thématiques autour du personnage de passeur/sculpteur. Il entre dans une dimension spirituelle lorsqu’il s’agit, pour le restaurateur, d’entrer en résonance avec la sculpture, et de retrouver les émotions et les intentions de l’artiste d’origine, traumatisé par son expérience sur le front de la 1ère guerre mondiale.
Aline
18:31 Publié dans Bouillon de lecture, Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman étranger, italie
09/06/2017
Bouillon italien (1)
Moi et toi
Niccolo AMMANITI
R. Laffont, 2012, 149 p. 15€
Traduit de l’italien Io e te (2010) par Myriem Bouzaher
Lorenzo, 14 ans, est un garçon mal intégré. Très affectueux avec ses parents, il porte un regard froid sur la société, et se sent en constante inadéquation avec les autres. Selon le psychiatre que ses parents l’ont obligé à consulter, il souffrirait d’un « ego grandiose ».
Pour éviter les ennuis, Il essaie consciemment de compenser par mimétisme… avec un succès très relatif. A 14 ans, pour rassurer ses parents, il se force à jouer dans l’équipe de foot, prétend avoir des amis, et fait même semblant d’être invité au ski une semaine à Cortina chez une copine. Il a bien préparé son coup et déposé des provisions dans la cave de l’immeuble.
Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que sa demi-sœur vienne elle aussi se réfugier dans la cave, dans un état pitoyable ! Ces deux personnages, pitoyables mais touchants, cohabitent quelques jours et réussissent malgré tout à établir une forme de relation d’entraide.
L’écriture est sobre, non dénuée d’humour grâce au regard décalé de Lorenzo, totalement froid et détaché des gens. Noire aussi, le mal de vivre de ces deux jeunes laisse peu de place à l’espoir.
Des réflexions intéressantes sur le mimétisme, permettant la survie en milieu hostile :
Mimétisme batésien (de Henry Walter Bates, XIXes)
"une espèce inoffensive adopte l’apparence physique (motifs, couleurs, etc.) d’espèces nocives avec pour but de repousser les prédateurs qui ont appris à éviter les vraies espèces nocives. Le mime (c’est-à-dire l’espèce inoffensive) bénéficie donc de la protection contre les prédateurs sans avoir à dépenser de l’énergie pour consommer ou produire des toxines."
Ce roman a été porté à l’écran en 2013 par Bernardo Bertolucci, avec Jacopo Olmo Antinori dans le rôle de Lorenzo, et Tea Falco dans celui d'Olivia. Titre original : Io e te.
19:44 Publié dans Bouillon de lecture, Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman étranger, italie, adolescence
24/05/2017
Bouillon russe (4/4)
Le maître et Marguerite
Mikhaïl Boulgakov
R. Laffont, 1968
L’auteur, de famille bourgeoise russe de Kiev, médecin et écrivain, est mort en 1940, après avoir travaillé à son roman pendant 12 ans, mais son roman n’est publié qu’en 1965 en version censurée – et dans son intégralité en 1973. Considéré comme l’une des œuvres littéraires russes majeures, ce roman contient beaucoup de références à la littérature russe.
Deux fils narratifs se croisent : la vie du Maître, écrivain de la Russie stalinienne, et la Judée de Ponce Pilate, dont il a fait son sujet d’écriture. S’ajoutent un personnage de diable, dont les apparitions fantastiques permettent à l’auteur de glisser des critiques contre le régime stalinien. Et n’oublions pas Marguerite, l’amante, qui recouvre toutes sortes de personnages ! Grand admirateur du Faust de Goethe, Boulgakov revisite avec ce roman le mythe de Faust, et le transpose dans le Moscou des années 1930 : pour retrouver l’homme qu’elle aime, Le Maître, auteur d’une biographie inachevée de Ponce Pilate, Marguerite accepte de livrer son âme au diable…
Les combattantes. Les aviatrices soviétiques contre les as de la Luftwaffe
Liouba Vinogradova
H. d’Ormesson, 2016, 25€
Le titre résume bien ce documentaire sur les aviatrices soviétiques qui ont combattu la Luftwaffe. L’auteur est allé à la rencontre des survivantes. Elle raconte la formation des femmes à l’aviation dans un petit aéroclub, la vie de la population soviétique, et les batailles dans de tout petits avions dans lesquels se trouvaient juste la pilote et la navigatrice, avec les bombes sur les genoux ! Contre des Messerschmitt, inutile de dire qu’il y a eu peu de rescapées !
Le Journal de Lena - Leningrad, 1941-1942
Léna MOUKHINA
R. Laffont, 2017, 21€
Une lycéenne de 16 ans, solitaire, commence à écrire : son quotidien, le lycée où règne l’égalité entre garçons et filles, la vie dans les appartements communautaires…
Son journal intime est surtout un témoignage précieux sur le siège de Léningrad par les troupes allemandes (juin 1941 à juin 1942). La ville assiégée, la population entière réquisitionnée, le rationnement, les bombardements….
Une longue préface remet dans le contexte historique, le livre comporte aussi beaucoup d’annotations à chercher à la fin du volume, mais l’ensemble reste fluide à lire.
La guerre n’a pas un visage de femme
Svetlana ALEXIEVITCH
Presses de la renaissance, 2004, 22€
La journaliste biélorusse, prix Nobel de littérature en 2015, recherche le vécu des gens. Elle a écrit également La fin de l’homme rouge, et La supplication (sur Tchernobyl), tout le contraire d’un hymne à la patrie.
Ici, elle est allée chercher des récits de femmes qui ont combattu dans l’armée soviétique. Beaucoup étaient volontaires pour partir sur le front « sauver la patrie ». Infirmières, tireurs d’élite sur les canons, à la fabrique de bombes… livrent de courts récits, certes très instructifs, mais parfois un peu répétitifs, ce qui rend la lecture un peu fastidieuse.
Une question revient : « Pourquoi les allemands ont-ils fait la guerre, ils avaient tout ?! »
Nostalgia, la mélancolie du futur
Éditions Daphnis et Chloé en partenariat avec les éditions Louison, 2015, 24€
Dix-huit écrivains russes contemporains, pour autant de nouvelles, jusqu’ici parues dans la revue littéraire SNOB. Vladimir Sorokine, Edouard Limonov, Elena Pasternak, Soljenitsyne, Zakhar Prilepine, Maxime Kantor, Mikhaïl Chichkine... tous sont réunis ici autour d’un thème commun : la nostalgie, la douleur du retour.
Un bel objet livre, élégant et soigné « à l’ancienne ».
Rappelons ici les excellentes bandes dessinées de Fabien NURY et Thierry ROBIN, inspirées de l'histoire russe : Mort au tsar (2 tomes) et La mort de Staline (2 tomes).
21:21 Publié dans Bouillon de lecture, Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman étranger, russie
23/05/2017
Bouillon russe (3/4)
Le caméléon
Andréï KOURKOV
Liana Lévi, 2001, 18.30€
Kiev, 1997. Dans le studio qu’il vient d’acheter, Nikolaï Sotnikov découvre « Kobzar », un livre de Taras Chevtchenko, considéré comme le chef-d’œuvre du grand poète et patriote ukrainien.
Dans les marges figurent au crayon les multiples annotations d’un homme mort dans des conditions suspectes. Dans un document que ses amis ont glissé dans son cercueil, il écrivait avoir découvert une chose précieuse pour le peuple ukrainien. Nikolaï se rend la nuit au cimetière, et après avoir procédé à une exhumation clandestine, il récupère cette lettre. Rédigée en 1851, elle accusait Chevtchenko, alors soldat à Mangychlak, Kazakhstan, d’avoir caché quelque chose dans le sable.
Veilleur de nuit dans un entrepôt d’aliments pour bébés, Nikolaï se rend compte que cette activité masque un trafic de drogue, et il est obligé de quitter Kiev. Il en profite pour rallier Mangychlak afin de percer l’énigme Chevtchenko. En chemin, il rencontre une jeune Kazakh, la belle Goulia, qui va l’accompagner dans un périple jalonné de rencontres, dont la plus surprenante sera sans doute celle d’un gentil caméléon.
Foisonnant roman d’aventures, ce voyage initiatique du narrateur à la recherche d’un trésor qui reste ici symbolique, trouvera sa récompense. Maniant la parabole et l’humour, Andreï Kourkov, d’une écriture limpide et attrayante, proclame la vanité des nationalismes et dresse un portrait des anciennes républiques soviétiques gangrenées par les trafics et la corruption. Original !
Françoise
20:24 Publié dans Bouillon de lecture, Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : russie, ukraine, roman étranger
22/05/2017
Bouilllon russe (2/4)
Sur mon père
Tatiana TOLSTOÏ
Ed. Allia, 2003
C’est un récit intimiste, construit par la fille aînée de Léon Tolstoï à partir de ses souvenirs d’enfance et des journaux intimes de ses parents.
Le mariage de Sophie et Léon fut heureux pendant environ 20 ans. 13 enfants sont nés, dont 5 sont morts en bas âge. Sophie a abandonné une vie brillante à Moscou pour soutenir son mari dans la conduite du domaine d’Iasmaia Poliana, en Ukraine, et dans ses travaux littéraires : pour Guerre et Paix, elle met au propre la nuit les pages écrites dans la journée par Léon.
Leurs caractères sont opposés, elle pessimiste et jalouse, lui optimiste forcené, désireux d’être bon et tiraillé par la quête spirituelle. Le portrait fait par Tatiana est loin de celui de quasi-mégère dont on a affublé sa mère.
Tatiana a beaucoup d’amour pour ses parents. Pour elle, prendre la plume est un douloureux « devoir », car elle révèle bien des choses qui d’ordinaire ne sortent pas du cercle familial intime. J’ai beaucoup aimé.
Ginette.
20:13 Publié dans Bouillon de lecture, Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : russie, témoignage