Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02/01/2017

Homme invisible à la fenêtre

roman étranger, Canada, handicap, peinture

 

Homme invisible à la fenêtre

Monique Proulx

Boréal (1993)

 

Le roman s’ouvre sur une toile gigantesque, opposant  monstres noirs et grimaçants statiques, et tout un ballet d’humains en plein vernissage. Mais la réelle opposition est plutôt celle qui existe entre les acteurs, et celui qui ne se considère plus que comme spectateur, Max.

« Je vis pour peindre…  Je sors peu. Les périples à l’extérieur déstabilisent, embringuent dans des pièces qui exigent une participation. Je joue mal, publiquement, je suis un exécrable acteur. Je fais, par contre, un spectateur excellent, toujours disposé à admirer ce qui est admirable. Il n’y a pas de mal à être spectateur : l’important c’est de connaître l’emploi qui correspond le mieux à ses petits talents. Sans les spectateurs, à quoi serviraient les acteurs ? »

Artiste peintre, centre involontaire autour duquel gravitent amis, admirateurs et modèles. Bienveillant, silencieux, il laisse sa porte ouverte à tous, écoute et peint sans juger. Fermé au passé, il s’est mis en sommeil pour ne pas raviver la douleur de la perte de ses jambes… et de son grand amour. Son statut d’infirme lui confère une forme d’invisibilité, dans son rôle d’observateur inoffensif.

« Je me souviens de la confiance immédiate de Maggie, sa belle tête fauve si rapprochée de mon épaule, disposée à livrer son âme avant que je la réquisitionne, disant des choses vertigineusement dépourvues de rouerie…. Je me souviens de sa confiance immédiate comme d’une injure en même temps. Il n’y a que les très jeunes enfants, les vieillards bavotants –et les infirmes- dont on ne se méfie pas. »

Monique Proulx dirige le regard de l’artiste pour nous présenter une galerie de portraits, façades sous lesquelles le peintre perçoit l’être intérieur complexe : longue figure pâle d’artiste à succès, Gérald Mortimer, dévoué jusqu’à l’abjection ; Maggie, à la beauté éclatante, déboulant sans prévenir avec ses états d’âme ; Julienne, la mère tenue à distance ; Julius Einhorne, l’énorme propriétaire ; Laurel et sa relation complexe à la mère... Mais c’est quand il fait son auto-portrait avec sa « fidèle Rossinante » qu’il est le plus incisif, lucide et plein d’humour noir.

D’une écriture forte et évocatrice, Monique Proulx, en traçant le portrait de ceux qui entourent Max, parvient à faire ressentir intensément les tourments intérieurs du peintre. Elle dépeint l’importance du regard, qui souvent évite et glisse sur les gens qui gênent (gros, handicapés…) tandis que le peintre, lui, voit la personne et la révèle (jeu du miroir). Ce roman est aussi une histoire d’amitiés et d’amour, profond et douloureux, où le renoncement est une bataille sans cesse renouvelée. Vivre à travers les autres se révèle insuffisant lorsque le passé vient cogner à la fenêtre avec insistance.

Merci Frédérique de m’avoir fait découvrir ce splendide roman !

Aline

Née à Québec en 1952, Monique Proulx se consacre à l’écriture depuis 1980. On lui doit de nombreuses nouvelles, plusieurs dramatiques de soixante minutes diffusées sur Radio-Canada (Un aller simple, et Les gens de la ville), deux pièces de théâtre et plusieurs scénarios. Le film Le sexe des étoiles, tiré de son roman éponyme, a remporté de nombreux prix en 1994. Homme invisible à la fenêtre a inspiré Souvenirs intimes, réalisé en 1999 par Jean Beaudin.

Ses romans : Le sexe des étoiles (1987), Le cœur est un muscle involontaire (2002), Champagne (2008), Ce qu’il reste de moi (2015).

30/12/2016

Les héritiers de la mine

roman étranger, Canada, familleLes héritiers de la mine

Jocelyne Saucier

Denoël (2015)

(Ed. XYZ à Montréal en 2000)

 

Evocation douce-amère d’une famille nombreuse élevée « à la dynamite » par un père obsédé de géologie et de prospection.

Le roman s’ouvre sur la première réunion familiale depuis des années, à l’occasion d’une remise de médaille au père, récompensé pour avoir toujours « prospecté à côté de la chance », conduisant ainsi les autres aux filons et  faisant la richesse des « claims » voisins.

Cette réunion de famille réjouit au plus haut point « leFion »,  le petit dernier, émerveillé par la mythologie familiale et nostalgique d’un âge d’or ou les 21 enfants étaient réunis sous le même toit. Bande de gamins sauvages, élevés tant bien que mal par « La pucelle », la sœur aînée, tandis que la mère passait son temps en couches ou aux fourneaux, les Cardinal -menés par Géronimo- faisaient la loi dans la petite ville minière de la Norco (Northern Consolidated). Ses frères et sœurs, narrateurs suivants, dévoilent d’autres facettes plus nuancées de cette vie en famille. Et s’il y avait une raison à la diaspora familiale ? Et si la réunion du jour dévoilait un secret douloureux ?

Encore un excellent récit de Jocelyne Saucier, à qui nous devions déjà le sensible Il pleuvait des oiseaux. Celui-ci se passe dans le milieu de la prospection minière, avec  un lien fort au paysage et aux « cailloux », et comporte et des scènes d’anthologie, comme la célébration de l’âge de raison des enfants Cardinal : 7 ans, l’âge de l’initiation à la dynamite. Mais c’est avant tout un roman familial.

Au sein de cette famille nombreuse sans grandes ressources,  on n'a rien à soi, on partage tout. Le matin on s'habille avec ce que l'on trouve, propre ou sale, on dort dans un coin laissé libre, et on se bat pour sa place (Aheumplace) sur le vieux canapé défoncé. L’important, c’est d’être solidaires par rapport aux villageois ou à la Compagnie. Et gare à ceux qui ne respectent pas les valeurs et les codes du groupe!

Née au Nouveau-Brunswick en 1948, Jocelyne Saucier a étudié au Québec, et travaillé comme journaliste en Abitibi-Témiscamingue (extrême ouest du Québec, proche du nord de l’Ontario), où elle situe la plupart de ses romans.

Aline

27/12/2016

Hell.com

roman étranger,canada,thriller

HELL.COM Toute entrée est définitive

Patrick Senecal

Fleuve noir, 2016

(Ed. Alire, 2009 au Québec)

Le milliardaire Daniel Saul incarne la réussite insolente. Arrogant, il ne reconnait d’autres limites que celles qu’il se fixe, à l’image de son nouveau projet immobilier : le rachat d’églises désertées pour les transformer en lofts de luxe. Son audace a attiré l’attention de Martin Charron, un ancien « camarade » de collège. Mais Charron était à l’époque le souffre-douleur de la bande de Daniel… Maintenant, ce n’est plus lui qui subit, il propose à Daniel de l’initier à de nouveaux plaisir réservés aux hommes de leur caste. Il l‘invite à s’inscrire à un site internet Hell.com qui permet en payant de fortes sommes d’accéder aux fantasmes les plus fous. Mais une fois ouvertes les portes de l’enfer, il est impossible de faire marche arrière…

Auteur québéquois de thrillers, Patrick Sénécal (1967- ) écrit ici un roman cru et violent. Je n’ai pas aimé cet étalage de perversité.

Georgette

26/12/2016

auteurs franco-canadiens

Pour commencer, une petite polémique sur l’utilisation du joual,  présent dans les dialogues de plusieurs auteurs, à commencer par Michel Tremblay. Ce parler fleuri de nos cousins francophones d’outre-Atlantique gêne quelques lectrices, qui le trouvent trop familier pour être présent en littérature. Mais la plupart trouvent qu’il ajoute au charme du texte, lui apportant authenticité et fraîcheur. Oui, cela représente parfois un défi pour « nous autres » français de France, de retrouver la signification d’un mot vieilli autrement que chez nous, ou d’un mot anglais francisé, ou une tournure de phrase à la grammaire étrange. Mais quelle musicalité dans ces dialogues qui font chanter la langue française, et quel meilleur moyen se rapprocher de personnages dont c’est réellement la parlure ?!

 

roman étranger,canadaLe club des miracles relatifs (2016)

Nancy Huston (1953-   )

Science-fiction : dans un monde hostile aux faibles, aux « différents », nait un enfant surdoué, inquiet. Il part à la recherche de son père, parti dans l'Ouest faute de droits de pêche. Est-ce un message écologique ? De nombreux flashbacks rendent la lecture difficile. L’écriture est bizarre dans la mise en page, se veut poétique ? Pas inoubliable.

Par contre, lire absolument Lignes de faille, prix Femina 2006 ! L’histoire va de 2004 à 1944, Ukrainiens, Juifs, Lebensraum, de Haifa à Toronto et New York… en remontant une lignée. Tous les lecteurs du Bouillon l'ont trouvé remarquable ! Plus discutés, voir aussi sur ce blog, Infrarouge (2010) et Danse noire (2013).

 

roman étranger,canadaLe cahier noir (2003)

Michel Tremblay (1942-   )

Dans la série des trois cahiers de Céline, le noir est le premier. Les faits relatés se passent à Montréal, en 1966. Le récit est émaillé d’expressions québécoises. Céline Poulin, 20 ans, travaille comme serveuse dans une brasserie du quartier populaire. Parce qu’elle est naine, elle est rejetée par sa famille, et surtout par sa mère alcoolique, alors que c’est une boule d’énergie, attirée par le théâtre pour être comme les autres. Parallèle entre la tragédie grecque et l’histoire de Céline, femme différente, qui doit se battre plus que les autres. Très dense, parfois comique, le plus souvent tragique.

 

Bonheur d’occasion (1945)

Gabrielle Roy (1909-1983)

Premier roman de cet auteur classique franco-canadien, qui lui a valu une grande notoriété, (Prix Femina en 1947), Bonheur d’occasion s’attache au quotidien et à la misère des petites gens du quartier de Saint Henri à Montréal en 1940, alors que la ville souffre encore des conséquences de la grande dépression.

roman étranger,canada

Gabrielle Roy et les enfants du quartier Saint Henri, par Conrad Poirier https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=34366565

 

roman étranger,canadaLe bruit des choses vivantes (1991)

Elise Turcotte (1957-   )

Premier roman de l’auteur après plusieurs recueils de poésie. Une très belle histoire à l’écriture poétique –quoique pas très facile d’accès- qui raconte le lien fusionnel entre une jeune mère séparée et sa fillette de 3-4 ans. C’est  presque un huis clos, durant un an, le temps d’une reconstruction, le regard intérieur de cette jeune femme, allant vers une ouverture  sur le monde qui l’entoure.

 

roman étranger,canadaVa savoir (1994)

Réjean Ducharme (1941-   )

Tandis que sa femme (Mamie) s’évite en courant le monde, Rémi Vavasseur s’échine à retaper une vieille maison dans l’espoir –assez mince- qu’elle l’y rejoindra. On trouve aussi dans ce récit : les rapports aux voisins, l’entraide, la relation avec une enfant qui lui rend visite. L’écriture de Réjean Ducharme est particulière, pleine de jeux sur les mots et la syntaxe.

 

roman étranger,canadaUn petit pas pour l’homme (2012)

Stéphane Dompierre (1970-   )

Daniel a 30 ans, et vient juste de larguer sa copine pour entamer une vie libérée de célibataire. Ce petit roman plein d’humour détaille les étapes classiques par lesquelles il passe : phase 1 : ce soir je baise / phase 2 : je ne veux plus voir personne / phase 3 : appelez-moi quelqu'un / phase 4 : on est bien, tout seul / phase 5 : j'suis amoureux. Humour masculin léger… cachant une réelle remise en question.

 

roman étranger,canadaLa petite et le vieux (2010)

Marie-Renée Lavoie (1974-    )

A 8 ans, Hélène se fait appeler Joe, parce qu’elle voudrait, comme un garçon accomplir des exploits.

En attendant, elle se contente d’aider discrètement ses parents en gagnant quelques sous avec la distribution des journaux, et se lie d’amitié avec un vieux voisin au bout du rouleau. Avec un regard frais et tendre d’enfant qui découvre la vie, l’auteur nous parle de la réalité des adultes pas toujours bien rose, dans  la société des années 1980 dans un quartier un peu miteux de Québec. Un récit tendre, généreux et attachant, aux accents québequois savoureux.

 

roman étranger,canadaUn dimanche à la piscine à Kigali (2000)

Gil Courtemanche (1943-2011)

Journaliste et scénariste québequois en Afrique, l’auteur a signé de nombreux documentaires sur le tiers monde. Publié en 2000, l'histoire raconte une relation amoureuse entre un Canadien expatrié d'un certain âge et une jeune Rwandaise à Kigali, la capitale du Rwanda. Toute l'intrigue est construite autour du génocide rwandais de 1994, et de l'épidémie de SIDA.  En 2006, le roman a été adapté au cinéma par Robert Favreau « Un dimanche à Kigali ».

 

roman étranger,canadaLa tournée d’automne (1993)

Jacques Poulin (1937-   )

Le chauffeur du bibliobus, acceptant mal de vieillir, a décidé que cette tournée d’automne serait sa dernière. Mais sa rencontre avec Marie, la cinquantaine, régisseur d’une petite tournée d’artistes, change la donne. On a envie de les suivre dans les villages entre Québec et la côte nord du Saint Laurent. Pudique et intimiste, un roman plein de douceur.

 

Voir aussi Catherine Mavrikakis (1961- ), Samuel Archibald (1978- ), et les critiques de livres de Patrick Sénécal (1967- ), Monique Proulx (1952- ), Jocelyne Saucier (1948- ), et Marie Laberge (1950- )…

26/11/2016

Le jardin des brumes du soir

roman étranger, Malaisie, mémoire, jardin japonaisLe jardin des brumes du soir

Tan Twan Eng

Flammarion 2016, 437 p., 22€

Traduit de The Garden of Evening Mists par Philippe Giraudon

 

Juge à la cour suprême de Malaisie, Yun Ling Teoh prend sa retraite anticipée et quitte Kuala Lumpur pour revenir dans les Cameron Highlands, pour la première fois depuis 36 ans. En retrouvant la plantation de thé de Majuba, et surtout la maison et le jardin de Yugiri, elle se décide enfin à laisser remonter ses souvenirs, avant qu’ils ne disparaissent.

" Où que je me trouve, j’entends les échos de bruits depuis longtemps passés." " D’innombrables chauves-souris sortent des centaines de grottes criblant ces versants. Je les regarde plonger dans les brumes sans aucune hésitation, en se fiant aux échos et aux silences au milieu desquels elles volent. Je me demande si nous sommes tous pareils, si nous gouvernons notre vie en interprétant les silences entre les paroles, en analysant les échos en retour de notre mémoire afin de reconnaître le terrain et de comprendre le monde qui nous entoure ? "

roman étranger, Malaisie, mémoire, jardin japonais

Cameron Highlands, août 2017

" Sur un sommet du centre de la Malaisie vivait jadis un homme qui avait été jardinier de l’Empereur… " Au début des années 1950, Yun Ling (ou « Forêt des nuages » en chinois) se rend auprès de Nakumura Arimoto, ancien jardinier de l’Empereur exilé dans son jardin de Yugiri. Malgré sa haine des Japonais, elle vient lui demander de créer un jardin à la mémoire de sa sœur, morte dans un camp japonais. Dans leurs pires moments d’internement, les deux sœurs s’évadaient en faisant les plans de leur jardin imaginaire. Paradoxalement, Yun Ling trouve un certain apaisement auprès de ce maître japonais, qui lui transmet son savoir dans le " jardin des brumes du soir ", tandis qu’à l’extérieur la guérilla communiste monte en intensité.

roman étranger, Malaisie, mémoire, jardin japonais

Cameron Highlands, août 2017

L’histoire complexe de la Malaisie affleure dans ce récit, où les conquêtes successives ont laissé une population multiethnique : aborigènes « Orang Asli », Boers, Anglais, Chinois et Indiens. Mais l’un des sujets centraux en est aussi, selon moi, la mémoire : vivre avec ses souvenirs, oublier, pardonner et se pardonner. Après avoir longtemps voulu oublier ses années difficiles, c’est lorsqu’elle commence à perdre ses souvenirs que Yun Ling essaie de les retenir.

L’écriture mesurée et le rythme assez lent demandent une grande attention, car l’auteur évoque plus qu’il ne raconte. Comme dans le jardin japonais placé au centre du récit, le roman est beaucoup plus riche qu’il ne semble au premier coup d’œil, et se prête à des interprétations à de multiples niveaux. Les secrets d’Arimoto ne font qu’affleurer, comme ces rochers décorant le bassin, dont la plus grande partie est cachée. La vie de ce maître est un chef d’œuvre de dissimulation, à l’aune de son art du shakkei (paysage emprunté) : dissimuler une partie du paysage permet de le révéler selon la perspective, et intégrer le paysage de faire paraître le jardin plus grand qu’il ne l’est… D’ailleurs la fin du récit ne donne pas de réponses à toutes les questions de Yun Ling...  ou du lecteur.

roman étranger,malaisie,mémoire,jardin japonais

Tan Twan Eng est né en 1972 à Penang, en Malaisie. Il a fait des études de droit en Angleterre, et exercé comme avocat à Kuala Lumpur, avant de se consacrer à l’écriture. Le Jardin des brumes du soir, son second roman, a été finaliste du Man Booker Prize en 2012 et lauréat de plusieurs prix.

21/11/2016

Juliette

roman, mode

 

Juliette, la mode au bout des doigts

Gwenaële Barussaud

Fleurus (Les lumières de Paris), 2015

 

Juliette, 15 ans, est la fille d’un canut de la Croix Rousse qui tisse de belles soieries. Parce qu’elle est atteinte de tuberculose, elle doit quitter l’atelier, et grâce à l’intervention d’un oncle, elle « monte » à Paris où elle est embauchée comme vendeuse dans un grand magasin de mode «L’élégance Parisienne ».

Très vite Juliette s’apercevra qu’elle a un vrai talent pour dessiner des modèles de robes et elle deviendra la créatrice de mode de Cordélia la fille d’un riche industriel.

Ce roman fait penser un peu à ceux de Zola avec la description de la pauvreté des canuts qui n’arrivent plus à vivre de leur travail car les parisiennes préfèrent acheter des tissus de mauvaise qualité mais moins chers. Très belle description de Paris sous Napoléon III où la misère côtoie l’excentricité et la frivolité de la bourgeoisie nouvelle et ancienne.

Nicole L.

14/11/2016

Wonder lover

roman étranger, AustralieWonder lover

Malcolm Knox

Asphalte, 2016

Traduit de l’anglais The Wonder Lover par Patricia Barbe-Giraud

 

John Wonder voyage dans le monde entier pour authentifier des records, pour des organismes de type Guinness des records. C’est un homme absolument  terne, à la mémoire phénoménale, passionné par les faits et les chiffres.  Une personnalité parfaite pour son travail de Certificateur en chef –parfaite aussi pour organiser sa triple vie.

En effet, il a trois familles différentes, qu’il visite à intervalle régulier, s’appliquant alors à être le meilleur père possible pour ses deux enfants, qui dans chaque famille portent les mêmes prénoms, Adam et Evie. Il aime leur mère, s’occupe des tâches ménagères, change les couches, et surtout raconte des histoires à ses enfants, s'inspirant des récits qu’il a authentifiés. Ces moments fondateurs sont sans doute ceux qui expliquent l’attachement des enfants à leur père.

" Quand nous étions petits, notre père s’asseyait sur l’un de nos lits, le soir, et déchargeait son sac à histoires. Il éteignait notre lampe. Il ne commençait pas tant que nous n’avions pas les yeux fermés. « J’attends », annonçait-il. Même dans le noir, s’il soupçonnait une seule paupière de se soulever d’un millimètre, un seul de ses enfants de se jouer de lui, il répétait : « J’attends. »

Notre père connaissait un tas de choses venant des confins de l’univers, du centre de la Terre, tgant de choses sur tant d’endroits que cela ne faisait pas l’ombre d’un doute pour nous, à l’autre bout du lit : il le saurait forcément si nous tentions de l’épier. Une fois, alors que nous marchionsde nuit sur un sentier escarpé, nous nous étions plaints de ne rien y voir et l’avions supplié de nous porter. Du doigt, notre père avait montré la lune et demandé : « Quelle distance ? » Nous avions répondu en choreur : « Trois cent quatre-vingt-quatre mille quatre cents kilomètres. ». Il avait hoché la tête et repris : « Si vous arrivez à voir aussi loin, vous êtes tout à fait capables de voir la terre sous vos pieds. »

« J’attends. » Nous obéissions à l’injonction de notre père. Nous renoncions vite à tricher, et les histoires finissaient toujours par arriver…. Notre père nous parlait des deux hommes qui avaient joué aux échecs sans interruption pendant cinquante-trois ans, de la femme qui avait fait quatre-vingt-dix-neuf tours de hula-hoop à la suite et des vingt mille enfants qui, ensemble, avaient construit un mille-patte en Lego mesurant mille quatre cents mètres de long… Ses paroles nous berçaient aisni jusqu’à ce que nous nous endormions, sa voix tamisée nous faisant traverser sans encombre le fleuve jusqu’au pays des rêves. Jamais nous n’ouvrions les yeux, même pas une attoseconde."

Le roman est original, surtout par sa narration, menée par un chœur d’enfants : les 6 enfants de John Wonder, racontant l’histoire après-coup. Ainsi, ils connaissent les défauts de John Wonder, mais lui pardonnent, et l’aiment  pour le temps précieux passé avec eux. Dès le début, ils annoncent que l’équilibre savamment instauré par John Wonder va basculer.

L’élément perturbateur est –c’est dommage- assez convenu : John Wonder va tomber amoureux une fois de trop, et d’une jeune Lolita encore ! Au reste, l’ensemble du roman pourrait être assez conventionnel (un homme polygame) si ce n’était pour l’ampleur de la tromperie, et le métier de John Wonder, qui permet d’introduire des personnages tout à fait atypiques. Telle la femme la plus vieille du monde, ainsi que l’acquéreur  de son contrat de viager, détenteurs chacun d’un record authentifié chaque année par notre grand Certificateur.

Dans l’ensemble, j’ai lu ce roman avec grand plaisir, même si j’ai moins aimé la deuxième partie (trop longue), et trouvé que les femmes étaient assez stéréotypées, maintenues à distance par le choix par l’auteur d’une narration en chœur. J’ai grande envie de lire ses autres romans, dont seul Shangrila a été traduit en français pour l'instant. Leurs thèmes semblent tout aussi inédits.

Aline

06/11/2016

La route étroite vers le nord lointain

roman étranger,australie,guerre mondialeLa route étroite vers le nord lointain

Richard Flanagan

Actes Sud (Lettres des Antipodes), 2016

The Narrow Road to the Deep North

Man Booker Prize 2014

 

Un monde de rosée

et dans chaque goutte de rosée

un monde en lutte   (Issa)

 

Empruntant son titre à un récit de voyage du poète Bashō, et introduisant certains chapitres par des haïkus d’auteurs célèbres, l’auteur tisse d’emblée un lien avec la poésie japonaise. Son récit -a priori à l’opposé du haïku (court, contemplatif, aérien…)- en a pourtant l’intensité et la force évocatrice.

A 77 ans, Dorrigo Evans se regarde avec lucidité, sans concessions, et s’interroge sur l’emblème qu’il représente pour ses compatriotes australiens. « Sans s’expliquer pourquoi, il était devenu un héros de la guerre, un chirurgien réputé, le symbole officiel d’une époque et d’une tragédie, à qui l’on consacrait des biographies, des pièces de théâtre et des documentaires… Il se rendait compte qu’il partageait certains traits physiques, comportementaux et historiques du héros de guerre. Mais il n’en était pas un. Il avait simplement mieux réussi à vivre qu’à mourir, et il ne restait plus grand monde à pouvoir parler au nom des anciens prisonniers de guerre. » p. 28

« Perplexe devant le tour donné à son existence », il reprend les fils conducteurs de sa vie, à commencer par son amour lumineux pour l’épouse de son oncle, sans doute la force qui lui aura permis de survivre aux plus extrêmes privations.

Les pages les plus intenses concernent les années passées sur « La Ligne ». Prisonnier de guerre des Japonais au Siam depuis 1943, « C’était difficile, mais pas totalement insensé au début ».  Mais peu à peu, l’obsession japonaise pour la construction d’une ligne ferroviaire stratégique reliant Bangkok à la Birmanie (cf Le pont de la rivière Kwaï), alliée au manque de moyens, transforme les camps de prisonniers en camps de travail de la mort.

« Esclaves nus enchaînés à leur tronçon de la Ligne, sans rien d’autre que des cordes, des perches, des marteaux, des barres de fer, des paniers et des houes… ils avaient commencé à défricher la jungle pour la Ligne, à déblayer la terre pour la Ligne, à briser la roche pour la Ligne, à porter rails et traverses pour construire La ligne. Esclaves nus, ils étaient affamés, battus, et travaillaient au-delà de leurs forces sur la Ligne. Esclaves nus, ils avaient commencé à mourir pour la Ligne. »

roman étranger,australie,guerre mondiale

L'auteur offre une vision complexe du personnage de Nakamura, dirigeant japonais sans pitié du camp, fanatique et drogué, capable d’évoquer, la larme à l’œil, les plus beaux poèmes japonais, comme le merveilleux haïbun de Bashō « La route étroite vers le nord lointain », qui selon le colonel Kota, résume en un livre tout le génie de l’âme japonaise. D’où l’exergue du roman, comme un cri d’incompréhension : « Mère, ils écrivent des poèmes »  derrière lequel on pourrait ajouter : et pourtant, ils sont capables des pires atrocités ! Pour Nakamura, la fin justifie les moyens « L’enjeu, ce n’est pas seulement la voie ferrée, bien qu’il faille la construire. Ni même la guerre, bien qu’il faille la gagner. L’enjeu c’est d’apprendre aux Européens qu’ils ne sont pas la race supérieure. Et de nous convaincre que c’est nous. »

Réflexion profonde sur la fabrique d’un héros : Dorrigo, en tant que médecin militaire et qu’officier supérieur australien, tente de son mieux de protéger ses hommes, qui succombent aux mauvais traitements, et aux maladies causées par la malnutrition et l’épuisement.

« Big Fella se sentait beaucoup trop petit pour tout ce qu’on voulait lui faire porter. » Mais « on aurait dit qu’il fallait [aux hommes] un Grand Chef, et parce qu’ils en avaient désespérément besoin, leur respect croissant, leurs apartés à voix basse, l’idée qu’ils se faisaient de lui, tout cela le contraignait à se conduire comme celui qu’il savait ne pas être. On aurait dit qu’au lieu de les commander par l’exemple, c’étaient eux qui le commandaient par leur adulation. » p. 61

roman étranger,australie,guerre mondiale

Le récit regorge aussi de portraits extrêmement vivants et attachants : « Rabbit » Hendricks et ses dessins, Darky Gardiner « le Prince noir » et ses combines, etc. Squelettes ambulants couverts d’ulcères, chapeau militaire et pagne crasseux, la plupart des prisonniers d’Australie ou de Tasmanie s’entraident « Parce que le courage, la survie, l’amour, toutes ces choses n’étaient pas l’affaire d’un seul homme. Elles étaient l’affaire de tous, sinon elles mouraient et chaque homme avec elle ; ils avaient acquis la conviction qu’abandonner un homme, c’était s’abandonner eux-mêmes ».

« OK d’ac ! » selon l’expression du clairon Jimmy Bigelow.

Désolée, ma chronique est trop longue, mais prenez la peine de passer les premiers chapitres, pour vous accorder au rythme de l’auteur. Voilà un beau, un vrai roman, où la rédemption trouve aussi sa place, et qui vous laisse l’envie de le relire et d’en apprendre plus.

Aline

D’après mes recherches sur Internet, l’auteur semble s’être inspiré des récits de son père, ancien prisonnier de guerre survivant de "la Ligne", ainsi que de la vie du Lieutenant-Colonel E.E. ‘Weary’ Dunlop. De nombreux détails historiques sont regroupés sur ce site commémoratif du gouvernement australien The Thai–Burma Railway and Hellfire Pass.

24/10/2016

Heaven

roman étranger, Japon, harcèlementHeaven

Mieko KAWAKAMI

Actes Sud, 2016, 256 p., 21€

Traduit du japonais par Patrick Honnoré

 

Entre deux adolescents japonais, confrontés chacun de leur côté à de féroces brimades au collège, se développe une fragile amitié. Pendant un temps, Kojima, sale et négligée, dite « la poubelle » et le narrateur, affligé d’un fort strabisme, dit « Le bigleux » ou « Paris-Londres », semblent se comprendre. Leur échange discret de petits mots ou leurs rencontres discrètes sont autant de respirations.

Bien loin de nos références occidentales, l’auteur confronte plusieurs points de vue autour de ces exactions : celui d’un harceleur, et celui des deux victimes, qui vivent le harcèlement de façon entièrement différente. Tandis que Kojima intellectualise la souffrance et la revendique comme une marque de spécificité choisie, le narrateur souhaite juste qu’elle cesse.

Momose, persécuteur sans états d’âme, réfute la notion de bien ou de mal : « On ne le fait pas parce qu’on a le droit. On le fait parce qu’on a envie de le faire…. Ça pourrait être n’importe qui. Par hasard tu es là, par hasard tu te sens l’envie… »

Le harcèlement scolaire, sous un angle japonais terriblement noir. Les personnages offrent peu de prise à l’espoir. Heaven (ou paradis) est le titre d’un tableau évoqué par Kojima, que le narrateur tente vainement d’atteindre…

D'une belle qualité d'écriture, mais glaçant.

Aline

10/10/2016

Désorientale

rentrée littéraire, roman, Iran, immigration

 

Désorientale

Négar DJAVADI

Liana Levi, 2016, 349 p., 22 €

 

Notre être ne se définit pas simplement ici et maintenant, mais se constitue aussi de notre histoire familiale, et de nos souvenirs. L’auteur, en parlant de son père, l’exprime ainsi : « Pour prétendre entrer dans la tête d’un homme, il faut d’abord le connaître, avaler toutes ses vies, toutes ses luttes, tous ses fantômes… » (p.10)

C’est avec beaucoup de circonvolutions que Kimiâ raconte comment elle est arrivée là, dans un couloir de l’hôpital Cochin, un long tube en carton sur les genoux, à attendre son rendez-vous pour une insémination artificielle.

Elle raconte son enfance,  en Iran dans les années 1970, avec des parents intellectuels opposants au régime du Shah. La pression de SAVAK, la police secrète, les espoirs portés par la Révolution, puis la terreur à nouveau sous le régime des « gardiens de la Révolution ». La migration à pied et à cheval via les montagnes du Kurdistan et la Turquie pour se réfugier en France… et l’adaptation à notre pays, bien différent, au quotidien, de la France fantasmée depuis Téhéran !

Petite fille bizarrement liée à sa grand-mère Nour, qu’elle n’a pourtant pas connue, Kimiâ est dépositaire d’une partie des histoires de famille contées par l’Oncle numéro 2 pendant les soirées de couvre-feu à Téhéran : l’ancêtre Montazemolmolk et son harem au pied des montagnes d’Alborz dans une province reculée du nord de la Perse nommée Mazandaran, la recherche d’une lignée d’enfants aux yeux bleus, du bleu étonnant de la mer Caspienne (lorsqu’elle était encore bleue), la grand-mère arménienne…  Cette culture qui la fonde, et qu’elle a pourtant laissée de côté pour pouvoir vivre en France, revient à l’assaut pendant les heures d’attente.

Ce roman a le mérite d’offrir un regard différent sur le contexte géopolitique iranien, sur l’héritage  perse, et sur les dissidents iraniens des années 1970-80.

J’ai été touchée par les réflexions sur l’exil et la difficulté de se construire  dans une culture différente. Les 3 sœurs, Mina, Leïli et Kimiâ ont trouvé des façons différentes de s’adapter à leur pays d’accueil, et Kimiâ expose ses choix personnels, opposés à ceux de ses sœurs.

 « L’Iran avait acquis sa réputation de pays moyenâgeux, fanatique, en guerre contre l’Occident. En ce début des années 1980, les Français ne faisaient pas vraiment la différence entre nous et les hezbollahis. Les professeurs  et les élèves nous posaient des questions incongrues et parfois blessantes qui témoignaient surtout de leur ignorance… agissant comme de l’acide sur cette part [de Mina] qui idéalisait la France depuis l’enfance. » (p. 272)

« Pour s’intégrer à une culture, il faut, je vous le certifie, se désintégrer d’abord, du moins partiellement, de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier. Tous ceux qui appellent les immigrés à faire des « efforts d’intégration » n’osent pas les regarder en face pour leur demander de commencer par faire ces nécessaires « efforts de désintégration ». Ils exigent d’eux d’arriver en haut de la montagne sans passer par l’ascension. » (p. 114)

« à vrai dire, rien ne ressemble plus à l’exil que la naissance. S’arracher par instinct de survie ou par nécessité, avec violence et espoir, à sa demeure première, à sa coque protectrice, pour être propulsé dans un monde inconnu où il faut s’accommoder sans cesse des regards curieux. Aucun exil n’est coupé du chemin qui y mène, du canal utérin, sombre trait d’union entre le passé et l’avenir, qui une fois franchi se referme et condamne à l’errance ». (p. 144)

"[Sara]était démunie, ne sachant plus comment être mère. Sans doute ne savait-elle plus qui nous étions, ni ce qu’elle était en droit d’attendre, maintenant qu’en guise de terre promise nous nous trouvions au bout d’une impasse. Le déracinement avait fait de nous non seulement des étrangers chez les autres, mais des étrangers les uns pour les autres. On croit communément que les grandes douleurs resserrent les liens. Ce n’est pas vrai de l’exil. La survie est une affaire personnelle. » (p.273)

Pour moi, la quantité de sujets abordés dans ce roman impose au récit un trop grand nombre de flashbacks et flashforward. Au reste, l’auteur l’annonce dans son prologue : « [Ma mémoire] charrie tant d’histoires, de mensonges, de langues, d’illusions, de vies rythmées par des exils et des morts, des morts et des exils, que je ne sais trop comment en démêler les fils ». (p.11)

De plus, j’avoue avoir été détournée de ma lecture par l'agacement dû aux fautes de conjugaison ou d'accord. N’y a-t-il plus de relecteurs aux éditions Liana Lévi ? Peut-on proposer aux sélections des prix littéraires un livre comportant des coquilles ???  Car oui, Désorientale fait partie de la sélection 2016 du prix littéraire du Monde, du prix roman Fnac et du prix Femina !

Lisez-le, et faites-vous votre opinion. Aline.

"Mon père, Darius Sadr, le Maître de la page blanche, Le Téméraire, Le Révolutionnaire, disait de sa voix songeuse / visionnaire : « On écoute mieux avec les yeux qu’avec les oreilles. Les oreilles sont des puits creux, bons pour les bavardages. Si tu as quelque chose à dire, écris-le. » (p.19)