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28/09/2020

Saturne

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Saturne

Sarah CHICHE

Seuil (Cadre rouge), 2020, 208 p., 18€

 

Dans ce récit psychologique, la narratrice cherche l’origine de son état "saturnien" ou mélancolique-dépressif. Articulé autour du non-dit, il ne s’agit pas d’un secret de famille, mais d’un manque de paroles, de mots pour poser la mort de son père, lorsqu’elle avait deux ans, et dont elle a, toute son enfance, attendu le retour.

Dans une première partie assez lente, Sarah Chiche met longtemps à planter le décor d’une famille paternelle "pied-noir" d’Algérie, une lignée de médecins entrepreneurs, qui seraient à l’origine des cliniques privées en France. Des notables, à la fois fascinés et rebutés par sa mère, la splendide Eve (choix de prénom significatif !), elle-même marquée par ses origines populaires et sa mère aliénée. La narratrice exprime la difficulté de vivre au milieu de personnes qui s’adorent ou se détestent, et la forcent à prendre parti. "J’ai de la peine pour cet art avec lequel les adultes mettent à mort leurs enfants." (p. 135)

Le lecteur patauge un moment, ignorant vers quoi tend le récit, avant de réaliser que la narratrice se raconte, elle, "fruit malade de [sa] famille" plus que les personnages familiaux et les tensions qui l’ont façonnée.  La deuxième partie, plus clairement autocentrée et psychologique, mène vers l’âge adulte et l’acceptation de sa personnalité. Plus intéressante selon moi, elle nécessitait sans doute l’éclairage de la première partie.

Selon l’humeur, on pourra être soit agacé, soit attendri par ce personnage déterminé à s’auto-saborder. "J’étais le visage du pire. J’avais tout raté avec une obstination qui ne relevait pas de la distraction et ne tolérait donc aucun pardon. Je n’étais plus ni petite-fille, ni fille, ni épouse, ni amante. Je ne serais pas mère. Non. Plus rien avant, plus rien après. Parfaitement seule, entièrement libre."

Dans le style, c’est assez réussi, et la réflexion menée autour du deuil peut être éclairante, réconfortante. "Un deuil reste un deuil. Mais si certaines personnes apprennent à vivre douloureusement avec la perte, d’autres se laissent mourir avec leurs morts." (p. 176).

"On prétend que c’est en revivant, par le souvenir, toute la complexité de nos liens avec la personne disparue que l’on peut supporter de la perdre, accepter de s’en détacher, et, un jour, retrouver le goût de vivre, la joie d’aimer. C’est exact, la plupart du temps. Mais ce que vivent les gens comme moi, c’est autre chose. Pour nous, le temps du deuil ne cesse jamais. Car nous ne souhaitons surtout pas qu’il cesse. […] Nous vivons, en permanence, dans et avec nos morts, dans le sombre rayonnement de nos mondes engloutis ; et c’est cela qui nous rend heureux.

De Saturne, astre immobile, froid, très éloigné du soleil, on dit que c’est la planète de l’automne et de la mélancolie. Mais Saturne est peut-être aussi l’autre nom du lieu de l’écriture – le seul lieu où je puisse habiter. C’est seulement quand j’écris que je peux tout à la fois perdre mon père, attendre, comme autrefois, qu’il revienne, et, enfin, le rejoindre." (p. 203)

Aline

21/09/2020

Cinq dans tes yeux

roman, Marseille, rentrée littéraire

 

Cinq dans tes yeux

Hadrien BELS

L’Iconoclaste, 2020, 295 p., 18€

 

Stress, devenu « spécialiste des films de mariages orientaux » à défaut de réaliser le film de fiction documentaire de ses rêves, revient avec nostalgie sur le Marseille populaire et crapuleux de ses années de jeunesse, le quartier de La Plaine, dont il déplore la gentrification. "Marseille a remonté ses seins pour plaire au Venant [d’autres diraient BoBo] qui déchire la nuit à coups de carte bleue."

Quasiment seul petit blanc dans un quartier d’immigrés, enfant unique d’une mère dévouée à la Culture, il a grandi avec ses potes Kassim, Ichem, Djamel, Nordine et Ange. "Ma bande, c’était la collection soldée du Panier". Ensemble, ils ont joué les malins, et dérivé vers la petite délinquance : "Une adolescence de fond de casserole qui accroche".

L’auteur utilise une langue riche, crue, inventive pour décrire la vie des quartiers de Marseille dans les années 1990– dont on se demande par moments comment il peut en avoir autant la nostalgie : drogue, vols, arnaques et trahisons semblent avoir été le quotidien de la petite bande.  "Une ville doit dégager nos odeurs de crasse et nos instincts animaux. Elle doit raconter nos vies et nos dérives. Une ville trop propre ne me dit rien, elle me fait peur, à cacher ses névroses."

Pourtant branché photo et cinéma, Stress évoque également son rapport conflictuel à la culture, une vie de frottements avec l’art conceptuel : les  « interventions » ou performances de sa mère, qui lui faisaient honte  (avec ses poètes du Centre de la Prose) ;  les artistes dont il semble avoir admiré la pureté, sinon les œuvres "En 1992 les créateurs de la Friche étaient des chercheurs d’or qui apportaient le feu de la culture sur un caillou aride" ; son amie Clara et la musique électro-acoustique "On passait des heures à écouter des fourchettes tomber par terre et des bulles d’eau remonter à la surface" ; et ces dernières années, les programmations électro-art-contemporain-fooding qui s’imposent dans le paysage culturel de la ville. Dans son obstination nostalgique, il est un peu « ni-ni » : ni art conceptuel, ni culture commerciale ou institutionnelle.

Ce roman mérite le détour pour sa langue inventive, et son sens des formules. Pour autant, il manque de structure, et d’une véritable histoire qui maintiendrait l’intérêt du lecteur, un peu perdu dans le lot de personnages secondaires et les allers-retours entre différentes époques.

Aline

14/09/2020

Croire aux fauves

roman

 

Croire aux fauves

Nastassja MARTIN

Verticales, 2019, 152 p., 12€50

 

Nastassja Martin est anthropologue, spécialiste des populations arctiques. Après avoir vécu plusieurs années avec les indiens Gwich’in, elle a publié une thèse remarquée Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska. A leur contact, elle acquiert un ressenti différent avec l’environnement ; elle explore les zones imprécises où l’humain et le non humain dialoguent, mondes de l’animisme, du chamanisme, que la pensée rationnelle peine à cerner.

En 2015 elle est dans la région de Kamtchatka en Sibérie. C’est là que se trouvent le centre d’entraînement et la base secrète de l’armée russe. Mais c’est aussi la terre millénaire des Evènes, peuplade -avec celles des Koriaks et des Itelmènes- dont les hommes sont enrôlés par l’armée russe parce que, sans rennes et sans forêts, ils ne peuvent vivre. Cependant certains, après l’effondrement du bloc communiste, ont choisi une autre vie loin des villages, loin des touristes, loin de l’État ; c’est avec ces familles et plus précisément celle de Daria, qu’elle a noué d’étroites relations.

Elle programme une expédition pour gravir le plus haut volcan du Kamtchatka. Nikolaï et Lanna l’accompagnent, mais à un certain moment elle leur fausse compagnie car elle éprouve le besoin d’être seule et dans le silence. Soudain, elle se trouve face à un ours et c’est l’attaque, un corps à corps brutal et violent : il mord et arrache une partie de sa mâchoire et l’un de ses zygomatiques, il fracture une pommette, il la griffe à la jambe. Pour se défendre, elle le frappe avec son piolet ; l’ours blessé ne la tue pas, il s’enfuit.

L’auteur raconte ce cauchemar, les hospitalisations très éprouvantes aussi bien en Russie qu’en France et les opérations successives pour reconstruire son visage. Mais elle va beaucoup plus loin dans l’analyse et dans les questionnements que suscite cette confrontation soudaine et violente. Elle a le sentiment de porter en elle et pour toujours la trace de l’ours. En croisant son regard, elle a lu dans ses yeux une familiarité et une étrangeté aussi effarantes qu’attachantes. Sans aller jusqu’à se croire devenue à moitié ours, ce que pensent les Evènes, elle est certaine d’avoir partagé avec le fauve un vertige, un instant d’intelligence et de vérité qui les lie l’un à l’autre.

Elle relate des faits troublants, dérangeants pour notre esprit cartésien. Ainsi, quelques jours avant son départ pour le volcan, elle a une forte fièvre et est soignée par Andrei ; il lui parle des esprits des animaux et lui remet une griffe comme protection pendant sa marche, tout en la mettant en garde contre l’esprit de l’ours qui la suit, l’attend et la connaît. Également, le jour de l’attaque, Yvan le fils de Daria perd connaissance. Lorsqu’il recouvre ses esprits, il affirme qu’il est arrivé quelque chose à Nastia. Loin de tout, sans aucune possibilité de communication, il prend son bateau, se rend dans un village à 100 km où il apprend le terrible accident dont elle est victime.

Cette rencontre terrible avec l’ours et le fait qu’il lui ait laissé la vie sauve suscitent chez elle de nombreuses questions et l’amènent à un cheminement intérieur ; elle verra dans cet évènement non une destruction mais une renaissance. Ce récit met également en lumière l’équilibre qui doit animer, idéalement, tout anthropologue, entre l’altérité extérieure et la réflexion intérieure, entre l’enthousiasme et la distance, afin de ne pas se laisser fasciner par le «terrain» au risque de s’y perdre.

Annie

04/09/2020

Inge en guerre

roman étranger, Allemagne, guerre mondiale, famille

 

Inge en guerre, récit

Svenja O’DONNELL

Flammarion 2020, 353 p., 22€

Traduit de Inge’s War par Pierre Guglielmina

 

Récit par une journaliste de ce que furent les années 1930 et 1940 pour sa grand-mère. De 2006 à 2017, des conversations éparses avec sa grand-mère lui donnent un aperçu de la jeunesse de celle-ci. Elle revient sur les lieux, fouille archives et correspondance familiale pour reconstituer son histoire. Le récit est d’ailleurs émaillé de quelques photos d’époque en noir et blanc.

"Histoire d’amour et de famille, l’histoire d’une fille d’un pays disparu qui vécut à une époque pendant laquelle l’Europe et son humanité s’étaient effondrées." Ou la seconde guerre, vue par la population civile allemande qui n’a pas été directement touchée par les persécutions nazies.

Le lecteur voit Inge "Pünktchen" passer du statut d’enfant adulée d’une famille bourgeoise de Königsberg, en Poméranie orientale, à celui de jeune fille émancipée, étudiante à la Lette Haus de Berlin. Sa vivacité et sa joie de vivre conquièrent les cœurs de la famille Von Schimmelmann, à commencer par celui du fils, Wolfgang, dont elle s’éprend, et dont on se demande dès le début du récit pourquoi elle ne passera pas sa vie avec lui.

De nombreuses familles allemandes prêtent peu d’attention à la montée du nazisme, et si certains jeunes se rebellent, c’est plutôt sur fond de swing, dans une ambiance assez frivole… jusqu’à ce que les choses se gâtent avec la mobilisation, les revers de la guerre, puis l’exode de certaines régions –dont la Poméranie- devant l’avancée du Front Russe.

Une fois ses recherches commencées, la journaliste ne peut qu’aller de l’avant, même lorsqu’elle touche à des secrets de famille ou des moments douloureux. Le récit est très prenant, malgré le va-et-vient entre le temps de l’enquête et les époques historiques concernées. C'est un témoignage émouvant sur la vie de femmes allemandes qui ont vécu les privations, la culpabilité et l'horreur.

Aline

17/08/2020

Sexy Summer

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Sexy Summer

Mathilde ALET

Flammarion, 2020, 191 p., 17€

 

Déménagement d’une famille de Bruxelles vers  Varqueville, un village perdu dans la campagne "de bord de route" des Ardennes, parce c’est une zone blanche qui devrait convenir à leur fille Juliette, souffrant de la "maladie des ondes" depuis qu’une antenne a été installée près de son école.

Le village est un lieu où tout se sait, et où il est facile de démarrer une rumeur. Or Juliette n’a aucune envie de mettre en avant sa maladie. L’auteur rend bien l’ambiance entre jeunes qui traînent, se prennent pour des caïds, et ostracisent Tom, le si gentil "gros" aux magnifiques yeux bleus.

Roman d’un été, agréable mais vite lu et vite oublié. Le seul élément qui en fasse la spécificité, par rapport à n’importe quelle histoire d’adolescente qui grandit et vit un éveil amoureux, est la "différence" originale de Juliette, son intolérance aux ondes électro-magnétiques. Ce point de départ, très contemporain, n’est pas plus approfondi que les autres thèmes. Pour moi, le récit a manqué de substance, d’épaisseur. D’autres le trouveront peut-être esquissé avec délicatesse ?

Aline

10/08/2020

Le bruissement du papier et des désirs

roman étranger, Canada

 

Le bruissement du papier et des désirs

Sarah McCoy

M. Lafon, 2019, 365 p., 2019

 

A lire seul, ou en complément de Anne… la maison aux pignons verts, grand classique de l’auteur canadienne Lucy Maud Montgomery… Nous retrouvons les personnages d’Avonlea, petite bourgade de l’Île du Prince Edouard, au large de la Nouvelle Ecosse, des années avant l’arrivée de la fameuse Anne.

En 1837, Marilla n’est encore qu’adolescente, et son frère aîné Matthew tout jeune homme. Ils vivent une existence paisible, travaillant sur la ferme familiale, et reçoivent une éducation puritaine auprès de parents affectueux, même si Hugh (le père) est aussi taiseux que son fils. Lorsque ce tableau idyllique se gâte, Marilla promet de toujours veiller sur son frère, serment qui orientera toute sa vie.

Dans la partie du roman située en 1860, Marilla et sa chère tante Izzy s’engagent dans le "chemin de fer", réseau d’entraide pour les esclaves en fuite des plantations du sud des Etats-Unis, qui avait des ramifications jusqu’au Canada. Fière et têtue au point d’en devenir agaçante, Marilla applique ses convictions morales en faveur de la liberté individuelle et de l’égalité de tous.

L’auteur a su respecter le regard frais d’Anne de Montgomery et son amour sans partage pour son île et pour la nature. Ses personnages sont très proches de ceux du roman de référence, au risque d’une certaine répétition (la compétition scolaire avec les fils Blythe). Elle introduit dans son récit quelques notions d’histoire d’Amérique du Nord qui auraient mérité d’être un peu plus développées, en particulier les références politiques à l’insurrection des producteurs de céréales et  à l’autodétermination des provinces canadiennes par rapport à la couronne anglaise.

Au total, une lecture de "terroir canadien" (façon Petite maison dans la prairie), émouvante et pleine de fraîcheur, qui rappelle ce que c’était que grandir au 19e siècle dans la campagne canadienne.

Aline

04/08/2020

Requiem pour une apache

roman

Requiem pour une apache

Gilles MARCHAND

Aux Forges de Vulcain (Fiction), 2020, 407 p., 20€

 

Quand elle a poussé la porte du café, elle n’était qu’une cliente comme une autre, discrète et vite oubliée. Ce qui l’a démarquée des clients habituels, c’est son utilisation du juke-box : elle repassait toujours la même chanson, « Jolene » de Dolly Parson. Alors, elle a acquis une individualité, les résidents permanents l’ont peu à peu intégrée  à leur groupe de sans grade : anciens taulards, catcheur au cerveau défaillant, vieil ouvrier à la retraite, placeuse d’encyclopédies, architecte visionnaire ruiné, photographe d’écume... tous plus ou moins confinés dans l’hôtel devenu leur refuge. Enfin, un jour, par un minime acte de révolte, elle a refusé la place que la société lui assignait et rejoint les résidents  de la pension, où elle a semé la graine de la rébellion.

Peu à peu rappliquent tous ceux qui se sentent concernés par ce refus de la société qui les stigmatise : obèse, roux, vieux, boutonneux, , caissière, éboueur... et les tensions montent avec les autorités et les voisins ! C'est l'un des pensionnaires de l’hôtel, ex-chanteur d’un « tube » ringardisé, qui partage avec nous leur histoire.

Avec tendresse, Gilles Marchand  excelle dans les portraits de femmes et d’hommes en marge de la société. Seule touche de fantastique dans ce roman presque réaliste, il intègre à ces personnages « décalés » quelques improbables, comme Alphonse, littéralement liquéfié d’amour,  Suzanne l’odeur de la pension, ou un résistant grincheux oublié dans sa cachette sous les combles.  On retrouve la « patte » humaniste de Une bouche sans personne, sélectionné en 2017 pour notre prix M.O.T.T.S. des lecteurs. Un roman en résonance avec 2020, le raz le bol des gilets jaunes, le confinement et la découverte (éphémère ?) des invisibles !

Aline

13/07/2020

Désolations

roman étranger, amérique

 

Désolations

David VANN

Gallmeister (Totem), 2017

(traduit de l’américain par Laura Derajinski)

 

Comme dans Sukkwan Island, David Vann nous emmène dans des contrées glacées, voire désolées d’Alaska, dans une nature dure et sauvage où la solitude qui en émane est étrangement palpable.

Irène, mariée à Gary et mère de deux enfants maintenant adultes, Mark et Rhoda, aborde la cinquantaine dans un état de totale tension avec son mari. Après avoir vécu au bord du Skilak Lake, dans une maison isolée avec pour seul voisin leur fils Mark, Gary n’a de cesse de réaliser un rêve, construire lui-même une cabane sur Caribou Island, se couper du monde et des autres, projet rejetée par Irène mais qu’elle se sent obligée d’accepter car elle ne peut envisager une séparation.

Gary se lance dans cette construction sans aucune préparation, aucun plan, aucune notion technique, à un moment où s’annonce un hiver précoce et violent qui rendra l’îlot encore plus inaccessible. L’amertume, les reproches, la culpabilité, l’hostilité qu’ils manifestent l’un envers l’autre vont se cristalliser autour de cette décision.

Le premier transport de rondins en bateau que Gary ne veut pas reporter malgré une pluie battante et un vent glacial provoque chez Irène une douleur incessante et une terrible migraine qui ne la quittera pas. Irène porte en elle une souffrance refoulée, la vision de sa mère pendue dans l’entrée de sa maison alors qu’elle n’avait que 10 ans. Cette douleur non dite resurgit inconsciemment dans ce moment où les relations avec Gary se délitent et où elle comprend qu’il n’y a plus d’espoir.

Leurs enfants ne sont pas d’une grande aide. Mark, pêcheur saisonnier, grand fumeur de joints, se soucie peu d’eux. Rhoda, la trentaine cherche une échappatoire à sa vie morose en fantasmant sur son mariage avec Jim qui lui apporterait une vie aisée. Elle rêve d’une cérémonie merveilleuse loin d’Anchorage dans une île lointaine paradisiaque ; ce serait le début d’une nouvelle vie. Seulement Jim ne semble pas du tout pressé et le sera encore moins après sa rencontre avec Monique, une fille indépendante, libre et sans scrupules.

Sur le fil de la douleur intime, de l'auto apitoiement, et même de l'égoïsme, les personnages vivent à côté d'eux-mêmes.  Pas de bonheur pour les uns et les autres, pas ou peu d’amour, pas de moments de joie, mais de la solitude et de la souffrance en accord avec l’environnement froid, gris, parfois hostile. On assiste dans ce huis clos à la montée inexorable de la tragédie.

David Vann explore et ausculte avec brio les tréfonds du désespoir humain et excelle dans la description des tensions interpersonnelles sous-jacentes, du mal-être et de la désespérance. Il réussit admirablement à faire ressentir avec beaucoup d’intensité l’atmosphère pesante et la dérive progressive des sentiments. Un roman sombre et fort.

Annie P.

30/06/2020

Du nouveau au rayon BD

Une belle variété de bandes dessinées en un seul tome vient d’arriver en rayon !

 

bande dessinéeAldobrando

Luigi Critone (Scénariste) et Gipi (Dessinateur)

Casterman, 2020, 208 p., 23€

Sachant sa fin proche, le père d’Aldobrando l’a confié à un mage, chargé de son éducation. Blessé à l’œil, le sorcier l’envoie quérir d’urgence une plante miraculeuse, mais le jeune orphelin naïf n’a pas plutôt mis le pied dehors que les ennuis lui tombent dessus !

Aventure et humour sont au rendez-vous pour ce récit d’initiation touchant, aux côtés de bandits, tueurs, nobles, princesses et servantes… chacun des personnages n’étant pas toujours ce qu’il parait. Très belle ambiance graphique pour cette histoire en un (gros) tome.

 

bande dessinéeLe jardin de Rose

Hervé Duphot

Delcourt (Mirages), 2020, 112 p., 17€50

Françoise vit en appartement de la banlieue parisienne et pointe à pôle emploi sans grand espoir.  Pour rendre service à sa voisine Rose, plâtrée, elle accepte de s'occuper provisoirement du jardin familial que celle-ci vient d'obtenir après des années d'attente. Les débuts sont difficiles, mais celle que tous les jardiniers prennent pour Rose se prend au jeu… Une bande dessinée délicate, sur un moment charnière dans la vie d’une femme, et le réapprentissage du bonheur.

 

bande dessinéeAvec ou sans moustache

Nicolas Courty (Scénariste), Efix (Dessinateur)

Bamboo (Grand Angle), 2020, 104 p., 18€90

Rochielle a eu du succès autrefois, avec la bande des Copains d’alors. Mais son mauvais caractère l’a fâché avec tous ses partenaires de l’époque, et il vit seul. Lorsqu’un producteur a l’idée de reformer l’équipe pour un nouveau projet, Rochielle refuse. Mais la tentation des caméras est trop forte, il se rase la moustache, et c’est en tant que sosie… de lui-même qu’il se fait embaucher ! Le lecteur se régale de cette aventure burlesque, où des personnages vieillissants règlent leurs comptes avec leurs amis et avec la vie.

 

bande dessinéeLa force des femmes : rencontres africaines

Joël ALESSANDRA

Ed. Des Ronds dans l’eau, 2020, 120 p., 22€

Tout est dans le titre et le sous –titre : Joël Alessandra retrace son envie de partir en Afrique, ses voyages, et surtout, les rencontres qui l’ont marqué, à Djibouti, au Tchad, en Centrafrique, au Congo, tantôt sur l'Oubangui ou le lac Kivu. Des élèves de dessin, une belle employée du consulat du Soudan, une inconnue dans le désert, le Dr Mukwege, autant de personnages qui nous parlent de la condition des femmes en Afrique. Les illustrations en couleur,  à l’aquarelle, et les très beaux paysages, allègent ces témoignages engagés. Chaque chapitre, ou récit, est introduit par un texte littéraire ayant un lien avec l’Afrique (André Gide, David Diop, Charles Baudelaire, Tahar Djaout etc....).

 

bande dessinéePuisqu’il faut des hommes (Joseph)

Philippe PELAEZ, ill. Victor Lorenzo Pinel

Bamboo (Grand Angle), 2020, 64 p., 15€90

1961, Joseph rentre d'Algérie. Pour les habitants du village, il n'est qu'un lâche qui s’est engagé pour éviter les durs travaux de la ferme, abandonnant sa famille, tandis que son frère a payé son absence d’un grave accident et se retrouve cloué sur un fauteuil roulant. Tous sont persuadés qu’il n’était qu’un planqué, travaillant dans les bureaux de l’armée loin des zones de combat. Son retour au pays se passe d’autant plus mal que celle qu’il espérait retrouver, n’ayant jamais reçu ses lettres, doit se marier avec un autre. Pourtant, ses lettres où il donnait des nouvelles des autres garçons du village sont bien arrivées à destination, et ont aidé les familles à tenir. Quand le fils du cafetier revient à son tour, lui qui s'est battu en Algérie, il révèle une vérité bien différente de ce que les villageois ont imaginé. Joseph est un héros attachant (presque trop exemplaire), qui peine à se réadapter dans une ambiance de village parfois mesquine, et en tout cas décalée par rapport à la réalité du terrain pour ceux qui ont combattu en Algérie.

 

bande dessinéeDivine, Vie(s) de Sarah Bernhardt

Eddy SIMON, Marie AVRIL

Futuropolis, 2020, 176 p., 22€

1871, pendant la guerre contre la Prusse, Sarah transforme le théâtre de l'Odéon en hôpital, et soigne les blessés. Lorsque la vie reprend son cours,  elle veut jouer dans une pièce prestigieuse qui révélera son talent. C’est le rôle de la reine dans le Ruy Blas de Victor Hugo qui lui offrira son premier triomphe... Forte de la liberté qui lui apporte son succès sur les planches, la comédienne n'hésite pas à claquer les portes des théâtres prestigieux (l'Odéon), joue selon son envie des rôles féminins ou masculins. Muse d’Émile Zola, Edmond Rostand, Marcel Proust ou Sacha Guitry, elle s'embarque aussi à plusieurs reprises dans des tournées internationales. Elle est aussi reconnue pour ses prises de positions audacieuses qui en font une citoyenne de premier plan : Féministe avant l'heure, elle milite aussi contre la peine de mort, et soutient Zola dans l'affaire Dreyfus.

Biographie d’une femme atypique, cette bande dessinée est aussi un portrait de son époque foisonnante.

Aline

22/06/2020

Les jungles rouges du Cambodge

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Les Jungles rouges

Jean-Noël ORENGO

Grasset, 2019, 272 p., 19€

 

L’auteur mêle habilement histoire et fiction dans ce roman qui retrace l'histoire de l'Asie du Sud-Est et plus particulièrement du Cambodge, de la période coloniale des années 1920 à nos jours.

Le récit débute en 1924 à Phnom Penh où André et Clara Malraux sont astreints à résidence dans l’attente de  leur procès pour vol de statues. Pour se sortir de cette situation, André Malraux, jamais à court d’idées, décide de faire de son procès celui du système colonial, et de créer un journal  « L’Indochine » dénonçant les méfaits de la colonisation. Ils entraînent dans cette aventure leur boy Xu, sa femme Thuy, Paul Monin, avocat au service des révolutionnaires chinois et un journaliste vietnamien radical Hjinn. Ils dénoncent l’arrogance du colonisateur, les scandales immobiliers, les compromissions,  la corruption des colons et aussi des élites cambodgiennes et s’attirent des haines féroces. Au fil des mois, des dissensions apparaissent dans le groupe, la pression extérieure devient de plus en plus forte et c’est la faillite.

L’amitié que manifestaient les Malraux pour Xu et Thuy ne résiste pas ; ils ne tiennent pas leur promesse de les faire venir avec eux à Paris et les abandonnent à leur sort. Mis au ban de la société, Xu et Thuy survivent. Thuy meurt en donnant naissance à un fils Xa Prasith.  Son père rejoint des combattants anti-français et grâce à l’argent envoyé par Clara qui espère ainsi atténuer sa culpabilité, Xu Prasith fait ses études au lycée français d’Hanoï. Dans les années 1950, un reste de mauvaise conscience pousse le couple Malraux à l’inviter à venir terminer ses études à Paris.

Le jeune homme se lie d’amitié avec Saloth Sâr venu également étudier dans la capitale. Le futur Pol Pot se politise au contact des intellectuels français, découvre le marxisme et a le sentiment grandissant d’avoir un rôle à jouer dans l’avenir de son pays. Toujours dans l’ombre, Xa Prasith, son fervent admirateur  va l’aider à obtenir et garder le pouvoir.

On assiste à la désagrégation de la société coloniale et à la montée des idées révolutionnaires, auxquelles adhèrent de plus en plus de Cambodgiens et, en avril 1975 c’est la chute de Phnom Penh. Des centaines de personnes se réfugient à l’Ambassade de France et parmi elles Xa Prasith et sa petite fille Phalla âgée de 6 mois. Il la confie à des Français, car,  comme il l’explique à Marie et Maxime La Rochelle, un couple d’intellectuels en poste au Cambodge, il a été désavoué par Pol Pot dont il ne partage pas la violence. Rejeté par lui, il a déserté et c’est un homme en fuite qui se cache, et craint que son enfant ne connaisse un sort tragique. Il leur raconte ce qu’a été sa vie pour qu’ils puissent ensuite en faire part à sa fille. A travers son récit, il apparaît comme un héros, dévasté par la tragédie.

Phalla se construit dans l'admiration de son père, figure mythique. Adulte, elle trace sa voie dans le milieu artistique et, en  1996, aux Beaux-Arts de Paris, elle rencontre Jean Douchy avec qui elle a une courte liaison. Tous deux sont fascinés par le destin de ce père mystérieux. Quelques années plus tard, en 2016, Jean Douchy devenu marchand d'art, est contacté  par une jeune cambodgienne après avoir mis en vente des photos datant de la dictature de Pol Pot. Une révélation finale  bouleverse tout ce qu’il croyait savoir sur Xa Prasith.

Jean-Noël Orengo a écrit un livre foisonnant, dense et passionnant. Il donne beaucoup de réalisme au personnage ambigu de Xu Prasith. Sa description des milieux intellectuels parisiens qui ont fortement influencé de futurs dictateurs, est très juste. De même il montre très bien l’évolution de Pol Pot et la dérive terrible de sa vision politique qui va aboutir à l’extermination d’un peuple.

C’est un roman aux multiples intervenants, un brassage d’époques et de personnages fictifs et réels, une intrigue complexe, une fascination pour l’Asie.

"Les jungles rouges" c’est aussi ces terres "hantées habitées des pires créatures de la terre, minuscules et voraces, de félins fous et surtout d'esprits, de fantômes, une armée de l'au-delà. Des jungles rouge meurtre, comme la couleur des pistes de ce pays menant vers les populations les plus reculées, les moins visitées de la colonie".

Un long poème anticolonial et révolutionnaire "Comme vous mais pas tout à fait comme vous" imprimé en 1910 à Saïgon sous un pseudonyme et signé Khmer Daeum (Khmeer premier) accompagne le récit :

"Comme vous je suis éprise de liberté

mais pas tout à fait comme vous je m’y emploie

car m’en ayant privée c’est vous que je combats"

Annie P.