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06/12/2015

Jean Christophe Rufin (3) L'Abyssin

L'Abyssin.jpgL’Abyssin, relation des extraordinaires voyages de Jean-Baptiste Poncet, ambassadeur du Négus auprès de sa majesté Louis XIV.
Jean-Christophe RUFIN
Gallimard, 1997, 579 p.
Goncourt du premier roman

Premier roman publié de Jean-Christophe Rufin, c’est un formidable roman d’aventures qui nous mène du Caire jusqu’en Abyssinie, puis à Versailles… et retour. En même temps, l’Abyssin fait une démonstration de politique et de diplomatie, avec tout ce qu’elles comportent d’hypocrisie et de dysfonctionnements.

Le Caire, 1699. L’Egypte fait partie de l’Empire Ottoman, mais la situation politique est complexe :
p.15 « De permanentes querelles déchiraient les Egyptiens et dressaient le Pacha contre les milices, les janissaires contre les beys (seigneurs Egyptiens maintenus au pouvoir par les Ottomans), les beys contre les imams, les imams contre le Pacha, quand ce n’était pas tout le contraire. »
La communauté internationale semble importante.
P 21 « Ces hommes [marchands et aventuriers] par le concours de circonstances généralement extraordinaires, avaient l’audace de considérer le courage comme une vertu, l’argent comme une puissance et l’ancienneté de leur exil comme un titre de gloire ». « Le consul savait leur rappeler qu’il n’est de puissance que par la loi, qui ne leur était guère favorable, et de vertu que la noblesse, qu’ils n’auraient jamais ».
Le poste de Consul de France est tenu par monsieur Maillet, de petite noblesse et faibles capacités, neveu éloigné de M. de Pontchartrain, chancelier du roi.
P 20 « on ne se hisse pas seul à ces altitudes, quand même ce sont vos seuls mérites qui vous y conduisent. Il faut s’assurer des hommes, et beaucoup, les placer, les entretenir et, un jour, les actionner »

Le Consulat de France est une sinécure, l’essentiel du travail étant assuré par le drogman (interprète) et un secrétaire aussi laid que diligent. Mais du jour où arrive le Père Versau, Jésuite envoyé du Roi Soleil, demandant l’envoi d’une ambassade auprès du Négus d’Abyssinie, les choses se compliquent pour le pauvre consul, qui devient le jouet des différents intérêts politiques et religieux.

Il est impossible politiquement d'envoyer des religieux, pour des raisons historiques : p. 40 « Les Jésuites avaient converti le Négus, presque subjugué le pays pour être finalement chassés, bannis, et pour voir interdire à quelque catholique que ce soit l’entrée de l’Abyssinie ». « Le prosélytisme chrétien [y]est interdit et les Turcs tiennent à ce que l’Abyssinie reste encerclée de musulmans ».
Il faudrait donc envoyer en Abyssinie « Un homme utile ». Hélas, il semblerait que « Les Ethiopiens n’ont besoin de rien. Leur pays les pourvoit en tout »

Par conséquent décision est prise d’envoyer un médecin pour soigner l’empereur, dont la rumeur voudrait qu'il souffre d’une maladie de peau. Il existe bien un médecin capucin, mais les Jésuites étant en concurrence avec les capucins pour la reconquête spirituelle de l’Abyssinie, il n’est pas question de s’allier avec eux. C’est donc un apothicaire-herboriste français du Caire, Jean Baptiste Poncet, qui est pressenti pour ce voyage.
Il exerce la médecine auprès des Egyptiens et des Turcs, de façon illégale mais très efficace, dans un alliage d’intuition et d’expérience, assisté de son ami herboriste Maître Juremi, protestant, et a une vision très moderne de la société… un Robin des bois de la médecine.
P 71 « vous savez, pour nous, médecins, dès qu’il s’agit d’un corps il n’y a plus de roi »
p. 79 « chacun cherche ce qu’il n’a pas. Moi, c’est l’argent qui me manque. Comment voudriez-vous que je soigne les pauvres gratuitement si les riches ne me paient pas. »

Au détour d’un encombrement de rue, une rencontre « fugace, éblouissante » a lieu entre Jean-Baptiste Poncet et Alix, la fille du Consul, et tous deux tombe amoureux éperdus. C’est ainsi que Jean-Baptiste se décide à partir à l’aventure pour devenir digne de sa dulcinée :
p. 101 « Il y a entre elle et moi d’extraordinaires obstacles ; seules d’extraordinaires circonstances peuvent les surmonter… Mais la mission qui m’est confiée, en me faisant affronter de grands périls, peut m’assurer en retour un grand triomphe. Je vais en Abyssinie, je guéris le Négus, je reviens avec l’ambassade qu’on me demande, je l’accompagne à Versailles. Louis XIV me fait noble et le Consul ne peut plus me refuser sa fille. Voilà ».

Jean-Baptiste part donc avec le Jésuite déguisé en valet avec la caravane du marchand Hadji Ali, traverse le Nil, passe par Guizé, puis le désert, et enfin les hauts-plateaux basaltiques. Après maintes péripéties, il parvient à Gondar, la capitale, mais on imagine bien que son plan simple n’est pas si facile à réaliser.
Il lui faut encore rencontrer le Négus, réussir à le soigner, obtenir l’autorisation de repartir d’Abyssinie, or
p. 242 « La règle que nous avons appliquée pendant des siècles est stricte : tout étranger est le bienvenu, mais il doit rester parmi nous ».

La suite de l’histoire voit ses déboires sur le trajet vers Versailles et à la Cour, et ses efforts pour mériter la belle Alix et la rejoindre. Dans le Versailles glacial, soumis aux affres de l’hiver, l’audience avec la roi Louis XIV, dépendant de sa chaise à trois roues, donne lieu à la scène mémorable et burlesque de l’oreille d’éléphant !
Jean-Baptiste est un personnage rebondissant, galant, homme d’honneur, bretteur, aventurier à la manière d’Alexandre Dumas. De son côté, la jeune fille ne recule devant rien pour gagner sa liberté. Le couple d’amoureux est entouré de quelques amis fidèles et dévoués, mais les personnages de traîtres ne manquent pas non plus.
Un roman picaresque et plein de rebondissements, qui témoigne d’une grande admiration pour l’Abyssinie, actuelle Erythrée, et pose un regard sévère sur les manigances politiciennes et/ou religieuses. Un bon divertissement, auquel il a donné une suite « Sauver Ispahan ».

Rufin dira lui-même en interview : «La secrétaire qui tapait mes textes s'endormait toujours un peu sur ce que j'écrivais. Avec L'Abyssin, j'ai constaté qu'elle se réveillait!» (L’Express, 01/02/2004)

Quelques citations supplémentaires, pour le plaisir :

p. 143 « Pour tous les peuples du Nil, les Abyssins étaient les « maître des eaux », ceux qui, en disposant des sources du fleuve, pouvaient à leur gré en dévier ou en assécher le cours. Nul n’aurait pris le risque de provoquer le roi du pays des sources. »

p. 178 « Maître Juremi, qui se tenait à l’écart, assis sur un gros rocher, secouait la tête, remuait les lèvres et regardait de temps en temps vers le ciel avec un regard sévère. Poncet connaissait bien son ami et savait que c’était là sa manière de prier. Il était sans cesse sous le regard de Dieu. La prière n’était que le moment où Dieu et lui avaient quelque chose de particulier à se dire. Maître Juremi n’y allait pas par quatre chemins : il estimait que le Créateur a autant de devoirs que sa créature que l’inverse et même peut-être plus, puisque, comme il le disait « après tout, c’est lui qui a commencé ».

P. 230, sur l’art poétique abyssin « dont la beauté des vers résidait dans le contraste de la cire et de l’or… les phrases poétiques, sous l’apparence trompeuse et terne de leur premier sens (la cire), sont susceptibles, par un subtil jeu sur les mots, d’en révéler un autre, plein de profondeur, de brillant et de sagesse (l’or) ».

Aline

Jean Christophe Rufin (4) Les causes perdues

Causes perdues.gifLes causes perdues
Jean-Christophe RUFIN
Gallimard, 1999
Prix Interallié

Le roman se présente comme le journal d’Hilarion Grigorian, vieil Arménien cultivé, dernier rejeton d’une famille installée depuis des siècles en Abyssinie. Hilarion se réjouit de l’arrivée d’une organisation humanitaire française à Asmara, dans le Nord de l’Erythrée.

Ce n’est pas par altruisme qu’il les soutient, mais bien pour se rendre indispensable, afin de profiter de leur présence pour son plaisir personnel. La joie de sentir une animation nouvelle autour de lui, le plaisir de parler français (la langue qu’il associe aux plaisirs charnels), et l’illusion de tirer les ficelles. S’immiscer dans la vie de Grégoire, en particulier, lui donne une seconde jeunesse.
Il observe les humanitaires avec une passion froide d’entomologiste, analyse qui met en avant les motivations égoïstes de chacun. Finalement peu d’entre eux sont vraiment dans la lutte désintéressée contre la famine, quelque part chacun trouve son compte à cette situation.

D’ailleurs la famine, le dénuement, les maladies et les déplacements de populations sont peu évoqués, si ce n’est en toile de fond et pour leurs enjeux politiques.
Le camp de Rama est installé loin des zones où se trouvent les réfugiés de la famine. Son emplacement semble choisi pour des raisons politiques retorses. Même si les hommes politiques ne sont peut-être pas dénués de vision idéologique à long terme, leurs choix impliquent de sacrifier les populations, et ils manifestent un grand détachement par rapport aux victimes.

Les humanitaires sont confrontés à un dilemme : rester pour aider les malades et les affamés et sauver des vies, ou partir pour dénoncer la politique du gouvernement, le déplacement des populations enlevées et déportées dans les régions à coloniser. Grégoire, le jeune chef de mission, est atteint d’antchilite et prend ses décisions en fonction des pressions établies sur lui par ceux qui s’en prennent à sa petite amie.

La population d’Asmara semble totalement indifférente au sort des populations affamées. Rufin peint une clique d’anciens colons « ensablés » sur place, sans autre attente que leurs petits trafics.
P. 100, le marchand d’armes : « Nous vendons à qui veut bien acheter, et… je dirais que nous avons toujours été neutres. Neutres comme ces jeunes gens qui se nomment humanitaires. Je sais bien que l’idée est choquante ; elle n’en reste pas moins juste. Nous marchands d’armes, ne cherchons pas à influencer le cours des événements. Nous n’avons jamais ni protégé, ni idéal, ni ambition propre. Nous sommes au cœur de l’histoire sans la faire, comme les humanitaires. » (comparaison également avec les Suisses, passés de loyaux mercenaires sans états d’âmes à dévoués humanitaires)

Rufin s’intéresse aux motivations des humanitaires, qu’il relie à celles des anciens colons. Pour opposer les deux vieux, Hilarion enrichi sans idéaux, et Riccardo, venu pour la gloire et resté pour les femmes, il utilise une image évoquée en 1935 sur le bateau qui amena en Ethiopie une cargaison d’italiens venus « qui pour la gloire, qui pour les moutons. Ceux venus pour les moutons espéraient devenir riches – ou moins pauvres- ; les autres, ils venaient pour la gloire. L’empire, pour eux, c’était d’abord une grande idée. Ceux qui venaient « pour la gloire » étaient des rêveurs, des idéalistes, les plus sensibles à l’antchilite »
« l’antichilite » surnom donné par Riccardo, le vieil Italien, à la forme locale du « madamismo », la passion de certains colons pour les femmes indigènes, sans pour autant être capables de former de réels projets de vie avec elles.


La position de Jean-Christophe Rufin semble témoigner dans ce roman d’une déception de l’humanitaire. Ou tout au moins d’une interrogation sur les motivations de ceux qui s’engagent dans les missions humanitaires, et sur leurs fragilités.

Ses réflexions sur l’antchilite s’éclairent d’un jour nouveau lorsqu’on sait qu’il s’est marié avec une Erythréenne en 1986… Le lecteur ressent dans ces pages un attachement profond à l’Ethiopie, avec de belles envolées lyriques :
p. 140 « Les premières pluies sont pour moi un spectacle somptueux et gratuit au cours duquel la nature fait un majestueux étalage de sa force et de sa poésie, en réveillant les couleurs, les parfums, en inventant des rythmes sur les toits de tôle. Par moments, après ces paroxysmes, elle se calme, comme un artiste qui prend de la distance pour contempler sa toile : assommé d’eau, le paysage souffle une haleine tiède et sous les vapeurs qui montent des feuillages brillent les couleurs vernies du végétal, de la terre et des pierres ruisselantes. »

11/11/2015

Le détroit du loup

Détroit du loup.png

Le détroit du Loup

Olivier Truc

Métailié, 2014, 19€

 

Nous retrouvons, dans ce nouveau roman, Klemet et Nina enquêteurs pour la police des rennes dans Le dernier Lapon, premier roman policier à succès d'Olivier Truc.

L'auteur reprend un thème qui lui tient à cœur, le monde des éleveurs Sami, héritiers d'une longue tradition lapone. C'est la saison de la transhumance des rennes qui, comme chaque année depuis des décennies, se dirigent sur l'île de Kvaloya où ils retrouvent les pâturages, gages de leur survie. Ils doivent traverser le détroit du Loup et c'est là qu'un drame se noue. Une panique inexplicable s’empare des rennes et entraîne la mort d'un jeune éleveur, Erik Steggo, porteur de beaucoup d’espoirs pour les Sami.

Cette arrivée des rennes, précisément à cet endroit là, en dérange plus d'un car les pâturages se trouvent à Hammerfest, petite ville en pleine mutation depuis les années 1970 suite à la découverte de riches gisements de pétrole et de gaz. Évidemment les intérêts des uns et des autres sont diamétralement opposés.

Plusieurs meurtres ont lieu et, à travers l'enquête menée par Klemet et Nina, Olivier Truc nous fait découvrir le monde pétrolier, dur, implacable, cynique, pour qui seul le gain compte. Il nous fait connaître l'univers de la plongée industrielle et toutes les vies qu'elle a brisées physiquement et psychologiquement au mépris de la sécurité. Des hommes ont connu des destins terribles.

L'intrigue se double d'une quête de Nina à la recherche de son père, victime de cet univers qui fait fi de l'existence des plongeurs qu'elle exploite.

Le récit se déroule sous un soleil omniprésent avec une lumière intense et presque continue qui n'est pas sans influence sur les hommes.

J'avais beaucoup aimé Le dernier Lapon, prix Mes-Sou-Thu en 2013. Ce qui m'a plu dans Le détroit du Loup, c'est essentiellement les univers décrits par Oliver Truc. J'ai trouvé l'intrigue policière inutilement alambiquée mais, vous l'avez compris, l'essentiel n'est pas là. Un bon livre mais, mais si nous n'avez pas lu Le dernier Lapon, je vous conseille de commencer par ce premier roman.

Annie

30/10/2015

Les arpenteurs

roman étranger,etats-unis

 

Les arpenteurs
Kim ZUPAN
Gallmeister (Nature Writing), 2015, 23.50€
Traduit de l’américain The Ploughmen par Laura Derajinski

Ce roman est avant tout le récit d’une relation complexe entre deux hommes aux antipodes l’un de l’autre, un assassin et son geôlier :

John Gload, vieux criminel récidiviste, s’est enfin fait pincer et attend son procès dans la prison du Montana.
De l’autre côté des barreaux, un jeune adjoint au shérif est astreint à passer des nuits de surveillance dans la prison. Valentine Millimaki essaie d’exercer son métier avec humanité (contrairement à certains collègues !), mais souffre de sentir sa vie et son mariage, lui échapper chaque jour un peu plus.

"Dans le cadre de ses fonctions au bureau du shérif, il passait son temps à enquêter sur des délits ruraux et endurait son quota d’heures requises dans le vieux bâtiment de la prison adjacent au tribunal du comté. Mais il préférait le travail sur le terrain, au grand air, avec son chien de berger de trois ans [Tom] à pister les disparus dans la forêt, la broussaille, les canyons abrupts, des terres vierges, ces coins oubliés ou non référencés sur les cartes qui ne donnaient qu’une approximation de notre place en ce monde.
Il les retrouvait parfois, écorchés ou couverts d’ecchymoses, boitant sur une cheville fracturée, ou d’autres encore à un stade avancé d’hypothermie… Mais depuis plus d’un an, maintenant, il n’avait retrouvé que des cadavres."

Hanté par son armée de fantômes personnels, Millimaki est un homme vulnérable. Peu à peu, souffrant tous deux d’insomnie, John Gload et lui ont de longues conversations, et en viennent à une certaine compréhension l’un de l’autre… peut-être parce qu’ils partagent, chacun à sa façon, une proximité excessive avec la mort. …A moins que tout cela ne soit que manipulation de la part de John Gload !
"Je ne sais pas si j’ai ce qu’on peut appeler une âme, Val, mais je sais la reconnaître chez les autres. Vous en avez une. Je l’ai vue toute barbouillée sur votre visage dès que je vous ai croisé".

D’une beauté puissante, les Arpenteurs explore la frontière floue entre le bien et le mal. Pour l'auteur, qui oppose le huis-clos de la prison aux immenses espaces nord-américains, le Montana sauvage est une présence constante dans le récit, émaillé de descriptions de la nature. Malgré sa longueur et sa noirceur, j'ai été emportée par la puissance de ce roman et la complexité de ses personnages.

Kim Zupan a exercé de nombreux métiers, il a fait des rodéos, travaillé comme pêcheur, charpentier, enseignant…

Aline

26/10/2015

Venise n'est pas en Italie

Roman, famille

 

Venise n’est pas en Italie

Ivan CALBERAC

Flammarion, mars 2015, 250 p., 18€

 

Montargis. La famille d’Emile vit sur son terrain… mais dans une caravane en attendant un hypothétique permis de construire. Sa maman ne se préoccupe pas de son apparence, mais tient pourtant à décolorer les cheveux d’Emile « Tu es plus beau comme ça ».  Son père, VRP expansif, dirait n’importe quoi pour convaincre, et remporter une vente ou une discussion. Fabrice le grand frère, engagé dans l’armée, est facilement brutal avec son frère lorsqu’il rentre en permission. Tous ont la main leste et la morale un peu élastique. Dans cette famille haute en couleurs, voire vulgaire, Emile ne se sent pas à l’aise. Bon élève, sportif, il n’a pourtant pas bonne opinion de lui-même, trop conscient de ses origines modestes et de son manque de culture.

"En règle générale, j’aime pas trop comment ma mère s’habille, et je devrais même dire pas du tout… Ce que je déteste, quand je sors avec elle dans la rue, ou plutôt quand on entre dans les magasins, c’est cette manie qu’elle a d’adresser la parole à n’importe qui brusquement, sans préavis, en parlant fort, en tâchant d’être d’accord, parce que quand on échange des banalités, l’idée c’est surtout d’être d’accord. Alors bien sûr, je peux pas lui en vouloir, même si j’ai tellement envie qu’elle se taise. Ça me fout une honte stratosphérique… 

Une fois, on marchait dans la rue dorée et il y avait plein de gens que je connaissais, parce que dans cette ville il n’y a qu’une rue principale, alors bonjour l’anonymat, on pourrait faire des procès pour atteinte à la vie privée à ceux qui ont inventé des villes aussi petites. Et comme ma mère n’était particulièrement pas sur son trente et un, je marchais quelques mètres devant elle, pour pas qu’on devine nos liens de parenté. Je sais, c’est absolument dégueulasse de faire un truc pareil, j’ai l’impression d’être un gros tas de détritus, un monstre ignoble et puant, parce que je l’aime tellement, même si je la redoute en permanence, je l’aime de toute ma chair, de toute mon âme, et j’ai si peur qu’elle comprenne que je la trouve pas toujours présentable. Heureusement, elle s’en était pas rendu compte. Je voudrais pas que ça lui fasse de mal, jamais. Le problème, quand on a honte de sa famille, c’est qu’en plus on a honte d’avoir honte. C’est quelque chose entre la double peine et le triple cafard." (p. 77)

Emile, amoureux fou dès le premier regard de Pauline, rencontrée au lycée, se rapproche tout doucement d’elle, sans oser se déclarer, trois pas en avant, trois pas en arrière. Les filles, il ne connaît pas trop... et puis, elle vient d’un milieu très bourgeois.

"Mais un jour, et peut-être que ce sera bientôt, je lui écrirai des lettres d’amour à Pauline, des phrases avec complément d’objet indirect, participe passé du subjonctif, gérondif, plus-que-parfait, je lui jouerai le grand jeu. Je les mettrai dans une belle enveloppe en papier épais, avec son adresse dessus, et je les posterai en recommandé, avec accusé de réception, parce qu’on n’est jamais sûr que l’amour qu’on envoie, il soit vraiment reçu." (p. 105)

Lorsque Pauline finit par inviter Emile à un concert qu’elle donne à Venise, ce rendez-vous est vital pour lui. Mais au lieu de lui payer le billet de train, ses parents décident de partir eux-mêmes quelques jours à Venise, en famille, avec la caravane ! Le cauchemar intégral pour Emile, qui craint d’arriver en retard par la faute des  idées farfelues de son père, et surtout, a tellement honte de sa famille ! Et pourtant, cette famille déjantée est aussi chaleureuse et pleine de vie. On crie, on prend des baffes, mais on s’aime !

La narration est faite par Emile dans un langage frais et touchant (même si l'absence de négation peut être un peu agaçante à l'écrit). Sa jeunesse permet d'en faire un observateur candide de la vie, la famille, l'amour mais n'empêche pas les remarques pertinentes. L'analyse de société proposée par le livre est caricaturale, mais assez percutante ! Sous son apparence simplicité, j'ai trouvé que ce livre offrait de nombreuses pistes de réflexion.

Aline

25/10/2015

Profession du père

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Sorj CHALANDON

Grasset, août 2015, 320 p., 19€

Chaque roman de Sorj Chalandon m'a "rencontrée", et je n’ai jamais été déçue par cet auteur. Son dernier livre ne fait pas exception, même si le sujet en est plus personnel et  familial.

Pasteur Pentecôtiste, Judoka ceinture noire, parachutiste, footballeur, chanteur… ou agent secret ? Si le jeune Emile Choulans n’a jamais su quel métier noter dans les cases des formulaires à remplir en début d’année, c’est qu’il croyait aveuglément ce que son père lui racontait, accessoires à l’appui : kimono, robe de pasteur ou béret de para en évidence sur la plage arrière de la Simca Vedette paternelle…

L’auteur observe une famille dysfonctionnelle (proche de la sienne), à travers les yeux d’un collégien, éperdument admiratif et soumis à son père, dont le lecteur devine rapidement qu’il est mythomane et paranoïaque. Dans le microcosme familial, mère et fils sont maintenus en état de sujétion et d’alerte constante.

"Un soir de juin 1958 une amie de ma mère l’avait invitée à un récital des Compagnons de la Chanson, au théâtre romain. J’avais 9 ans. C’était la première fois qu’elle demandait à sortir seule le soir. Même avant ma naissance, mon père s’y était toujours opposé…" Le résultat ne s’était pas fait attendre "Tu vas dormir sur le paillasson, salope"… Elle a effectivement dormi derrière la porte, son fils ayant l’interdiction formelle de lui ouvrir sous peine de raclée. "C’était il y a trois ans. Depuis, Maman n’a plus jamais allumé la radio. Et plus jamais chanté."

Au moment où Charles de Gaulle "abandonne l’Algérie", André Choulans, le père, se sent trahi et décide de continuer la guerre sur le territoire français. Soit-disant officier de l’OAS, il transfère ses frustrations sur Emile et lui donne des missions : barbouiller les murs d’inscriptions OAS, poster des lettres de menace…  L’enfant est réveillé en pleine nuit pour se mettre au garde à vous, "torse nu et pieds glacés" et faire des séries de pompes en slip. A tout cela, la mère répond faiblement « Tu connais ton père ».

Emile a des crises d’asthme provoquées par l’angoisse, manque de sommeil,et ne parvient plus à se concentrer en classe... ce qui provoque de nouveaux drames. On éprouve de la pitié pour cet enfant maltraité et abusé psychologiquement. On ne comprend pas que son amour filial y résiste ! Vient même un temps où Emile utilise les méthodes de son père sur  un camarade, espérant que celui-ci saura l’arrêter… mais les méthodes fonctionnent trop bien !

Cette expérience extrême l'aura-t-elle aidé à s'affranchir de l'ascendant familial ? Reproduit-on les schémas parentaux ? Le lecteur retrouve brièvement Emile adulte dans sa relation à ses parents et à son enfant... mais beaucoup reste à imaginer.

Dans ce roman bouleversant, étouffant bien que parcouru d'intermèdes plus légers, j’ai lu la crédulité d’un enfant abusé psychologiquement par son père, mais aussi la complexité des relations familiales, tandis que Brigitte s’est attachée au contexte historique des "événements d’Algérie" du côté français.

Les entretiens avec l'auteur apportent un éclairage personnel. "Si le père n'avait pas été violent, je crois que l'enfance d'Emile (mon enfance) aurait été formidable !". Voir aussi les critiques de ses romans Retour à Killybegs et Le quatrième mur.

Aline

09/10/2015

Entre deux mers, voyage au bout de soi

entre deux mers.gifEntre deux mers, voyage au bout de soi

Axel Kahn

Stock, 2015, 250 p., 19€

 

Dans ce récit de voyage Axel Kahn nous entraîne avec lui dans la traversée de la France en diagonale de la pointe du Raz à Menton. Ce récit fait suite à un premièr parcours des Ardennes au Pays basque qu'il a narré dans Pensées en chemin paru en 2013.

 

Il a parcouru, souvent hors de tout chemin balisé, plus de 2000 km dans des conditions physiques très dures (genou douloureux, épaule déboitée) et il a cependant réussi à aller au bout de l'itinéraire qu'il s'était fixé.

 

J'ai bien aimé la façon dont Axel Kahn parle des régions qu'il traverse. Il trouve de la beauté partout où il passe et il nous fait partager son émerveillement. Il rappelle brièvement l'histoire qui éclaire le présent, la situation économique actuelle, l'attachement des habitants à leur terroir, leur désarroi parfois, et aussi leurs espoirs.

 

Entre deux mers est un récit de voyage riche de réflexions personnelles sur la vie et aussi de réflexions politiques sur la France réelle, celle des gens qu'il a rencontrés et avec lesquels il a débattu de sujets qui nous préoccupent tous.

Annie

07/10/2015

Soudain, seuls

Soudain, seuls.gifSoudain seuls

Isabelle AUTISSIER

Stock, 18,50 €

 

Un livre qu'on ouvre et qu'on ne lâche pas.

Ludovic travaille dans l'événementiel, il est fougueux, séducteur, insouciant et est doté d'une grande aptitude au bonheur. Louise travaille dans un centre d'impôts, elle est effacée, solitaire, prudente et a une seule passion, l'alpinisme. Ils se rencontrent, ils s'aiment, mais pour Ludovic, la vie est trop banale, trop monotone à Paris, il faut rompre les habitudes, vivre une aventure et il convainc Louise de faire le tour du monde en voilier.

Les premiers mois sont magnifiques mais le rêve va se fracasser lorsqu’ils décident de faire une petite halte sur une île déserte entre la Patagonie et le Cap Horn, réserve protégée uniquement autorisée aux scientifiques. L'escapade va vite tourner au cauchemar, leur voilier ayant disparu emporté par une tempête.

 

Comment survivre dans une nature hostile avec pour toute nourriture des manchots sur une île où aucun bateau ne vient accoster ? Comment un couple peut-il résister dans un face à face qui renvoie chacun à ses responsabilités et à ses faiblesses ? Jusqu’où l'être humain est-il capable d'aller pour survivre ?

 

Isabelle Autissier nous fait éprouver la peur, la froid, la faim, l'épuisement, la désespérance et aussi l'amour et la haine dans un huit clos terrible. Elle sait décrire la tension psychologique qui monte peu à peu et elle nous amène à réfléchir sur les réactions d'un être humain plongé dans une situation extrême.

Annie

30/09/2015

L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir

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L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir

Rosa MONTERO

Métailié, 2015

 

Cédant à ce qui semble être une mode parmi les écrivains actuels, Rosa Montero prend comme point de départ la biographie de personnes célèbres – ici celle de Marie Curie, scientifique dont la vie aux côtés de son mari Pierre a fait l’objet de nombreux écrits et documentaires filmés .

Le tout est bien écrit, bien documenté, repose sur des faits avérés, des biographies attestées, des écrits de Marie Curie à partir desquels l’auteur  "brode".

Et c’est la broderie que je trouve gênante !!! Je trouve qu’elle donne un livre "fourre-tout" à la construction baroque (au sens artistique du terme !) avec des extraits intéressants de tranches de vie des deux scientifiques interrompus par des digressions en tous genres, notamment sur la difficulté d’être femme dans un univers machiste, sur la douleur ineffable liée à la perte de l’être aimé et sur le deuil (Pierre meurt avant Marie). L’auteur nous inflige des confidences intimes sur ses propres réactions  face à la mort de son compagnon à partir desquelles elle se livre à des généralisations sur la mort, nécessairement superficielles. On trouve aussi pêle-mêle des réflexions sur ce qu’est la normalité,  sur les coïncidences dans la vie, sur ce qu’aimer signifie pour un homme et pour une femme, sur la relation entre littérature et  Mal, littérature et beauté, fiction et réalité, liberté de l’écrivain, faiblesse des hommes, la mort de nos jours, etc. etc.  tous ces thèmes n’étant bien sûr qu’ effleurés. Enfin, l’emploi des #Hashtags, totalement artificiel, m’a exaspérée !

Il s’agit ici pour moi d’un livre exutoire  qui illustre un autre phénomène de mode à l’œuvre dans les publications récentes : l’acte d’écrire pour l’auteur qui ne se dissimule plus derrière un narrateur constitue une thérapie ; le lecteur assiste à un déballage de sentiments auquel il manque la distanciation d’une Delphine de Vigan lorsqu’elle s’interroge sur la relation entre réalité et fiction.  Sans toutes ses digressions, le livre m’aurait semblé beaucoup plus intéressant et même très recommandable !!!

Ginette

01/09/2015

La saison des mangues

Saison des mangues.gif

 

La saison des mangues

Cécile HUGUENIN

Ed. Eloïse d’Ormesson, 2015

 

Mira, partie en Afrique pour une mission humanitaire, a disparu. Lorsqu’il faut admettre sa mort, Anita, sa maman, qui a toujours vécu pour sa fille et pour son mari François, désormais interné en hôpital psychiatrique, doit s'inventer une nouvelle vie. Et pour cela se découvrir elle-même. Qui est-elle vraiment, cette femme qui tricote des bonnets personnalisés pour les personnes en chimiothérapie, et qui déteste le blanc au point de couvrir ses œufs au plat de curcuma ?

Elle trouve des forces auprès de son amie Fatou, plein de vitalité, mais aussi beaucoup dans ses souvenirs et ses origines.Sa propre mère, Radhika, était une déracinée, "vendue" à un major anglais qui exhibait sa beauté en trophée, mais s’en était vite lassé. Elle-même, élevée partiellement en Angleterre, partiellement en Inde, avait fini par épouser un Français et appris à aimer "le gris parisien". A son tour, Mira était partie à la découverte d'un autre continent, l'Afrique, où elle se croyait intégrée...

Avec des allers-retours narratifs, l’auteur tisse une légende familiale multiraciale et ouverte, sur trois générations et trois continents, avec des personnages -féminins surtout- qui passent d'une culture à une autre. Dans cette histoire de femmes, Laurent de Laurentis s’est laissé consciemment entraîner. C’est lui qui révèle le destin de Mira, qu’il admirait immensément, et en qui il s’était trouvé une sœur…

Très beau roman facile à lire, plein d'images en couleurs, d'odeurs et de sensations. Les allers-retours narratifs ne nuisent pas à la compréhension et au plaisir de lecture. En effet, comme l'exprime  l'auteur (psychologue) dans cet entretien, "émotions et sentiments se jouent de la chronologie".

Aline