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27/04/2016

La cache

premier roman

La cache

Christophe BOLTANSKI

Stock (La Bleue), 2015, 20 €

Prix Femina 2015 et Prix des Prix littéraires

Quelle surprise à la lecture ! Le lecteur se retrouve sur un plateau de Cluedo, promené de pièce en pièce par  Boltanski pour reconstituer son histoire familiale : chaque chapitre porte le nom d’une pièce de la maison de ses grands-parents, depuis la voiture –extension du cocon protecteur- jusqu’au cœur de la maison, la chambre des grands-parents.

La famille vit en vase clos, autour de la grand-mère, fière et névrosée. Boitant des suites d’une polio, elle garde ses enfants et petits-enfants à proximité, ils sont ses soutiens, ses cannes. Tous dorment ensemble dans la grande chambre, casemate protégée par les verrous tirés !

p. 282 « Après nos jours, elle contrôlait nos nuits ».

Une vie en vase clos dont seul un des trois fils s’est échappé :

p. 295 « Le départ de son fils du cocon qu’elle a créé, échec incompréhensible vécu comme une trahison »… néanmoins compensée par l’empressement de Christophe, le petit-fils, à rejoindre le nid familial.

Par petites touches, le lecteur comprend que les névroses des grands-parents s’expliquent par les années de clandestinité vécues pendant l’occupation. Années où le grand-père, absent pour la milice, a vécu reclus dans son petit bureau aveugle, toujours prêt à plonger dans "la cache".

« Nous avions peur. De tout, de rien, des autres, de nous-mêmes. De la petite comme de la grande histoire. Des honnêtes gens qui, selon les circonstances, peuvent se muer en criminels. De la réversibilité des hommes et de la vie. Du pire, car il est toujours sûr. Cette appréhension, ma famille me l’a transmise très tôt, presque à la naissance. »

L’écriture de Boltanski est extraordinaire. Maîtrisée, évocatrice, c’est un pur délice. En revanche, plusieurs lecteurs n’ont pas apprécié ce livre faute de récit : plus qu’un roman, c’est une collection organisée de souvenirs. S’il étonne par sa structure, et satisfait pleinement par sa qualité d’écriture, il laisse sur sa faim en ce qui concerne « l’histoire ».

Coup de cœur pour les uns, ennui féroce pours les autres ! Personnellement j’ai beaucoup aimé ce livre, j’aurais aimé pouvoir évoquer avec autant de finesse mon rapport à mes grands-parents, à travers le lieu où je les ai côtoyés, et savoir dire, comme l'auteur :

p. 274 « Je n’ai jamais été aussi heureux que dans cette maison ».

Aline

04/04/2016

En attendant Bojangles

Roman, amour

 

En attendant Bojangles
Olivier Bourdeaut
Finitude éd., 20116, 160 p, 15.50€

Souvent, en fermant un livre, même si on l’a apprécié, on se dit qu’il aurait pu avoir cent pages de moins, être plus condensé. Ici, on se prend à regretter de l’avoir traversé si vite, pris dans le tourbillon, et séduit par une certaine facilité de lecture…

C’est l’amour fou entre les parents du narrateur qui rythme la vie familiale extravagante : tous trois se vouvoient, le père invente un prénom pour sa femme différent chaque jour, et réalise son rêve de château en Espagne ! Leur animal de compagnie, Mlle Superfétatoire, est une grue exotique,… Le courrier jamais ouvert tapisse, comme un lit de feuilles mortes, les grands carreaux à damiers de l’entrée.

Refusant le morne, le réel, ils font de la vie une fête de tous les instants, quitte à multiplier les "mensonges à l'endroit et à l'envers" et les "fous rires tristes", incluant leur enfant dans leur bulle. "Comment font les autres enfants pour vivre sans mes parents ?" se demande le narrateur... qui reçoit une éducation fantaisiste : ses parents ont inventé un répertoire de chansons pour lui enseigner la conjugaison, un « chiffre-tease » pour les maths,…

Ce roman commence comme une comédie, et finit comme une tragédie, sur la mélodie de Mr Bojangles, de Nina Simone, envoûtante, entêtante. Il est la chronique douce amère d'un amour démesuré, un tourbillon de folie joyeuse qui maintient ses personnages dans le mouvement... le plus longtemps possible. Un très beau premier roman, qui figure sur nombre de sélections de prix littéraires !

Aline

30/03/2016

Le caillou

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Le caillou

Sigolène Vinson

Paris, Le Tripode, 2015, 194 p.

 

C’est l’histoire d’une femme qui voulait devenir un caillou. Dès la 4e de couverture du premier roman de Sigolène Vinson, le ton du roman est donné. Nous suivons l’histoire d’une femme de 40 ans (recluse dans son petit appartement, ne travaillant que quelques heures au café du coin pour subvenir à ses besoins) et de sa rencontre avec le voisin du dessus, un vieil homme amateur de sculpture. Ils passent leurs journées ensemble, lui essayant de sculpter son visage et elle posant. Chaque séance se termine de la même façon : le visage sculpté en glaise est sauvagement écrasé. Le jour où M Bernard meurt  et qu’elle trouve chez lui l’adresse d’un hôtel en Corse, elle prend une décision qui bouleverse sa vie : suivre les traces de son cher voisin. Elle abandonne alors son immeuble, sa gardienne atteinte d’éléphantisme et le buveur de Glenmorangie avec qui elle a couché un soir et part en Corse rencontrer tous les personnages qui ont, un jour, croisé la vie de M Bernard.

Sigolène Vinson nous offre ici une lecture originale, étonnante et parfois onirique. Pour son premier roman elle nous emmène dans un monde insolite où toutes les relations aux autres sont complexes (surtout quand elle rencontre les personnages corses). Découpé en 4 parties, l’histoire quoique linéaire déroute le lecteur. Le personnage central de la femme est haut en couleur et en caractère. Voici une lecture insolite, pleine de tendresse, de poésie et d’humour qui ne laissera pas les lecteurs de marbre -sans toutefois en faire un roman coup de cœur.

Thèmes abordés : solitude, attachement, vieillesse, voyage. Céline

24/03/2016

Le chant d'Achille

Premier roman, roman historiqueLe Chant d'Achille

Madeline MILLER

Ed. Rue Fromentin, 2014 traduit de l'anglais(E-U)

 

Roman historique. L'auteure américaine revisite après Homère le conflit qui a déchiré les Grecs : la guerre de Troie.

Le narrateur est Patrocle, rival puis ami et amant du bel Achille,  quasiment invincible, fils de Thétis divinité marine. Une bonne partie du livre retrace l'enfance et l’éducation des jeunes hommes, leur vie proche de la nature, leur très belle histoire d'amour.

La division entre les cités grecques, les pratiques de guerre et de la médecine sont remarquablement contées. Un premier roman qui nous tient en haleine : l’amitié, l'amour, les caprices des Dieux nous emportent et font réfléchir à la condition humaine.

Marie-Claire

21/03/2016

Demain le soleil

premier romanDemain le soleil
Ishmaël BEAH
Paris, Presses de la Cité, 2015
Traduit de l’anglais Radiance of Tomorrow par Alice Delarbree

7 ans après la fin de la guerre civile en Sierra Leone, les habitants reviennent peu à peu dans leur petite ville d’Imperi, à commencer par les trois anciens qui ont survécu. Leur première tâche consiste à enterrer les ossements dispersés tout autour de la ville, et à essayer de réveiller l’esprit des ancêtres. Tous les habitants sont décidés à faire revivre et à reconstruire leur village. Bockarie et Benjamin, tous deux instituteurs, le sont plus que quiconque. Mais beaucoup de dangers les menacent, d’abord le manque de nourriture et de travail.
La réouverture de la compagnie minière est bienvenue, mais elle se fait en traçant des routes à travers le village, et entraîne à sa suite de nouveaux problèmes : alcoolisme, viols, pollution de l’eau, accidents.

Ce livre, terrible, présente de beaux personnages, d’autres rapaces ou cupides ; une autre rongée par la culpabilité ; les blancs sont les chefs et ont tous les droits. Malgré tout le livre est lumineux, avec beaucoup d’entraide, la place accordée aux anciens,… Il reste de l’espoir, même quand une famille doit s’expatrier. Premier roman à lire absolument !

L’auteur avait déjà publié un témoignage très fort : Le Chemin parcouru, mémoires d'un enfant soldat (A Long Way Gone: Memoirs of a Boy Soldier), aux Presses de la Cité en 2007.
Maryvonne

11/03/2016

Des familles normales...

Si j’écrivais, ce serait sur la famille. Celle qui nous fait, ce qu’elle nous fait… Une seule personne est déjà difficile à déchiffrer, mais comment cerner un couple, appréhender une famille complète ?
Deux auteurs s’y sont essayé, pour leur premier roman :

premier roman,familleUne famille normale
Garance MEILLON
Fayard, 2016, 237 p, 17 €

Histoire d’une famille en apparence plutôt lisse, à l’heure des complications : passage à l’adolescence, premiers amours… C’est surtout le roman d’une femme, Cassiopée, qui règle, encadre, organise tout dans la maison. Une femme qui éprouve le besoin de tout contrôler en permanence :
« Ma vie est une longue liste que je fais la nuit quand je ne peux pas dormir »
Son mari, Damien, l’aime passionnément, et attend que resurgisse la jeune fille dont il était tombé amoureux :
« Je me rappelle la jeune fille en ciré jaune qui m’attendait sous la pluie… Il faisait nuit, la pluie tambourinait sur les auvents des commerces aux stores baissés, mais quand j’apercevais Cassiopée dans la rue, tout à coup, c’était le soleil au mois d’août… »
Lucie ne supporte plus sa famille et profite de la liberté que lui offrent ses horaires de danse pour voir le beau Maxime, tandis que Benjamin transforme sa chambre en planétarium, rêve de voler vers la lune et s’identifie à Pluton.
« Pluton n’est même pas une vraie planète, c’est une planète naine. C’est tout ce à quoi on peut prétendre à 13 ans, d’être une planète naine, non ? »

Le récit est mené par chacun de ses membres en alternance, tous sont affectés par la mort de la grand-mère, qui fait resurgir un passé enfoui et ébranle les bases de la famille. L’histoire aurait gagné à être un peu plus nuancée, j’ai peiné à adhérer au personnage du mari, trop beau pour être vrai !
C’est néanmoins un premier roman prenant, agréable à lire, avec des petites phrases qui font mouche et ouvrent des pistes de réflexion :
« Il fut un temps où les hommes étaient prêts à mourir pour briser les fers qu’on avait refermés de force sur leurs pieds et leurs mains. Aujourd’hui nous choisissons volontairement d’enchaîner nos poignets aux anses de nos sacs de shopping…"

 

Autre histoire de famille, autre vie lisse et bien organisée couvrant une faille :

premier roman,famillePhalène fantôme
Michèle FORBES
Quai Voltaire, 2016, 278 p, 21 €
Trad. de l'anglais (Irlande) Ghost Moth par Anouk Neuhoff

Le contexte est celui de Belfast, en 1969. Katherine, George et leurs quatre enfants forment une belle famille, appréciée dans le quartier. Pompier volontaire, George est amené à intervenir lors d’émeutes, et sent monter les tensions entre catholiques et protestants. Mais l’essentiel du roman se cristallise autour du personnage maternel de Katherine, et de ses filles.
Dans la scène introduisant le roman, Katherine, excellente nageuse, est prise d’une crise de panique lorsqu’elle se retrouve au large face à un phoque. Depuis, cette mère au foyer exemplaire est déstabilisée par un assaut de souvenirs de jeunesse.

L'écriture nuancée offre une belle plongée dans le quotidien familial léger, les distractions de vacances des enfants, leur apprentissage de la vie, avec le regard émouvant de la petite Elsa, la plus proche de sa mère. En parallèle, il peint progressivement la vie intérieure des personnages, leurs non-dits, le passé qui à la fois rapproche et divise George et Katherine ; l’impardonnable commis autrefois, sur lequel s’est pourtant construit leur couple.

« Pendant leur lune de miel, elle avait fait un aveu à George, dans l’espoir que cet aveu la libère, et lui, à son tour, lui en avait fait un. Leur cadeau de mariage l’un à l’autre. Un cadeau qu’ils avaient replacé dans son emballage puis transporté en silence durant toute leur vie conjugale… ».

Pour sa légèreté couvrant une réelle profondeur, pour son écriture nuancée, ce roman est un coup de cœur. Aline

remarque : ne lisez pas la quatrième de couverture, fort bien écrite, mais qui en dit trop !!!

07/03/2016

Un jeune homme prometteur

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Un jeune homme prometteur
Gautier BATTISTELLA
Grasset 2014, 397 p., 20 €

La véritable histoire du narrateur débute lorsque « Mémé » vient les retirer de l’orphelinat, lui et son grand frère Jeff.
p. 23 « Un jour une dame est arrivée, avec sa grosse tête, sa robe à fleurs et des bottes en caoutchouc. Elle portait un immense sourire. »

Au village de Labat, dans les Pyrénées, commence une enfance frugale mais heureuse. Certes Jeff joue les trublions, par moments violent et incontrôlable, laissant au narrateur le rôle d’enfant sage et d'élève brillant ; mais dans l’ensemble la vie est plutôt belle à l'abri de la joie de vivre de Mémé.

A 10 ans, il lit tout ce qui lui tombe sous le nez, jusqu’à ce que Mme Petrovna, la voisine russe (la sorcière), ne l’initie aux « grands auteurs », déclenchant une vocation :
p. 62 « J’avais compris très tôt qu’avoir des muscles ne suffisait pas. Avoir des mots était mieux. Ça faisait plus mal. Un coquard peut toujours guérir. Si on plante une insulte là où il fuat, des années sont nécessaires pour s’en remettre. On peut même saigner toute sa vie… J’ai décidé d’écrire pour ne pas saigner et faire saigner les autres. »
p. 65 « L’écriture me démangeait… je ne savais par où commencer à gratter. »

Son premier texte « Adieu limaces », publié dans le journal local, présente les multiples ruses utilisées par les villageois pour exterminer les limaces qui dévorent leurs légumes.
p. 30 « Je me débarrasse des nuisibles… c’est par les meurtres que je suis entré en littérature »
Le lecteur suit ce personnage lorsqu’il « monte » à Paris, pour une quête initiatique rageuse dans le monde des lettres qui menace son équilibre et pourrait le conduire au pire...

Que le lecteur se rassure, je n’ai dévoilé ici que bien peu de la trame du roman. Les premières pages laissent présager un roman "du terroir", mais très vite se déroule une histoire bien plus ample d’amour, de violence… et de création. Un premier roman ambitieux très réussi !
Aline

01/05/2015

Bouillon de premiers romans

Beaucoup de très belles découvertes et de coups de cœur pour ce bouillon « Premier roman ». Nous nous promettons de choisir ce thème à nouveau !

premier romanLa malédiction du bandit moustachu

Irina TEODORESCU

Gaïa, 2014, 17 €

Tout découle d’une rencontre fortuite chez le barbier –au début du 20e siècle- entre Gheorghe Marinescu et un bandit d’honneur, qui vole aux riches pour donner aux pauvres, et commet l’imprudence de révéler où il cache son trésor. Ce fameux bandit moustachu se fait voler et tuer par Marinescu, mais il a le temps de le maudire, lui et ses fils, jusqu’en l’an 2000. A partir de là, l’histoire s’attache à la dynastie des Marinescu, qui font tout pour contrecarrer la malédiction…

C’est un récit truculent,  original, qui porte un regard sur la société roumaine et la grosse bourgeoisie. Rédigé en très bon français par l’auteur roumaine, avec toutefois une temporalité déroutante.

 

premier romanLe liseur du 6h27

Jean-Paul DIDIERLAURENT

Au Diable Vauvert, 2014

Le narrateur travaille au pilon, au service de la Zerstör. Il mène une existence banale, mais tous les matins, dans son train de banlieue, il lit à voix haute les feuillets arrachés à la machine, rassemblant peu à peu des auditeurs habitués. Bientôt, deux dames âgées lui demandent de venir lire dans une maison de retraite. Parallèlement, il collectionne les livres fabriqués avec la pulpe de papier issue de l’accident de son ami dans la broyeuse.

Nous sommes nombreux à avoir beaucoup aimé ce court roman réjouissant. (Voir la critique complète.)

 

premier romanIntempérie

Jesus CARRASCO

R. Laffont (Pavillons), 2015, 19 €

Traduit de l’espagnol Intemperie par Marie Vila Casas

Un enfant se cache et fuit, à travers un pays ravagé par la sécheresse. Il essaie d’échapper à l’homme le plus influent de la région, l’alguazil, et à son père complice de celui-ci. Sa rencontre avec un vieux chevrier arthritique lui permet d’apprendre la survie dans ce paysage hostile, et la confiance en l’autre. Mais la chasse se poursuit, et ils sont rattrapés par la violence.

Extrêmement fort et prenant, c’est un roman de la soif et de la cruauté, plutôt lyrique, où la nature est totalement hostile, et où l’homme a autorité totale sur sa femme, ses enfants et ses chiens. Peu de dialogues, quelques mots précis peu usités, pas de noms ni de dates, mais le lecteur identifie le centre de l’Espagne au début du 20e siècle. Premier roman d’un auteur espagnol d’une quarantaine d’années, comparé à Delibes. (Voir critique en espagnol).

 

premier romanUn été à Bluepoint

Stuart NADLER

Albin Michel (Les Grandes Traductions), 2015, 22.90€

Traduit de l’américain Wise Men par Bernard Cohen

Arthur Wise, juif polonais immigré, est devenu un avocat riche et célèbre aux Etats-Unis, spécialiste de la défense des victimes d’accidents d’avions. Il s’achète tous les attributs de la classe dominante blanche, dont une maison à Cape Cod. Son fils, Hillie, le narrateur, vit très mal la transformation de ses parents en nouveaux riches racistes et réactionnaires, et s’oppose à son père tyrannique, sans pour autant parvenir à mener une vie autonome… Il se lie d’amitié avec le serviteur noir et aime la nièce de celui-ci, Savannah (dans les années 1960, où le racisme est encore très présent). Le lecteur suit la réussite et les échecs de cette famille, la relation complexe père-fils, et apprécie les rebondissements jusqu’à la fin du livre.

Premier roman d’un auteur déjà été remarqué pour son livre de nouvelles,  Le livre de la vie, paru en 2013 en France.

 

premier romanLe ravissement des innocents

Taiye SELASI

Gallimard (Du monde entier), 2014, 21.90€

Traduit de l’anglais Ghana must go par Sylvie Schneiter

Voir le résumé.

Taiye Selasi, née en 1979 à Londres, de père Ghanéen, a grandi aux Etats-Unis et vit actuellement à Rome. On retrouve ses origines cosmopolites dans son roman. L’Afrique est très présente, de même que le statut d’immigré aux Etats-Unis, toujours précaire, ce dont témoigne l’injustice flagrante dont est victime le père dans sa vie professionnelle.  Il s’agit de construire son identité avec ce double héritage…

Cinq lecteurs du bouillon ont lu et beaucoup aimé ce livre.

 

premier romanDemain le soleil

Ishmael BEAH

Presses de la Cité, 2015, 20.50€

Traduit de l’anglais Radiance of Tomorrow par Alice Delarbre

La guerre civile terminée, les survivants reviennent à Imperi, en Sierra Leone, ramassent les morts, les enterrent, et reconstruisent le village. Le défi est double : faire vivre ensemble victimes et bourreaux, et  maintenir les valeurs anciennes tout en s’adaptant au monde actuel. Le village se remonte, puis se délite à force de corruption, suite à l’installation d’une mine de rhodolite. Le village est déplacé, mais l’instinct de vie pousse à rester debout.

Après son récit Le Chemin parcouru, qui relatait son expérience d’enfant soldat, Ishmael Beah signe un premier roman déchirant, presque une fable, sur la résilience à l’africaine, et présente des personnages extraordinaires. Pour une Afrique gagnante.

 

premier romanNous tous sommes innocents

Cathy JURADO-LECINA

Aux forges de Vulcain (Littérature), 2015, 16€

A la ferme des Passereaux, dans un village des contreforts pyrénéens, en 1957, Jean rêve de poursuivre ses études et de devenir enseignant. Malheureusement, son père, sombre et colérique, l’oblige à rester à la ferme dans sa famille étouffante. S’engager en Algérie lui permet pour un temps de s’éloigner, mais c’est plus troublé encore qu’il revient reprendre la ferme. Seul soutien de famille, doté en prime d’une petite sœur un peu simplette qu’il ne parvient pas à protéger,  il est complètement piégé.

Tragédie du terroir, ce roman inspiré d’une histoire vraie met en scène un homme brisé par le destin et son environnement. Cathy Jurado-Lécina, née en 1974, a déjà écrit de la poésie et une nouvelle noire Le syndrome écran, primés, ainsi que des critiques littéraires. Elle s’intéresse au lien entre la littérature et les arts visuels. Ce sont des photos du Plancher de Jeannot, accompagnées d’un texte de Guy Roux (le psychiatre passionné d’art brut qui a découvert le plancher et l’a révélé), qui ont déclenché l’écriture de ce roman. Lire l’entretien avec l’auteur sur le site de l’éditeur.

 

premier romanLa vérité et autres mensonges

Sascha ARANGO

Albin Michel (Les grandes traductions), 2015, 20€

Traduit de l’allemand Die Wahrheit und andere Lügen par Dominique Autrand

Henry Hayden est écrivain, auteur de bestsellers, mais en réalité, c’est sa femme qui les écrit. Lorsque sa maîtresse, qui n’est autre que son éditrice, lui annonce qu’elle est enceinte, il ne sait comment l’avouer à sa femme… Devrait-il éliminer l’obstacle qui menace tout l’édifice de sa vie ?

Sascha Arango, scénariste allemand réputé pour le théâtre, la télévision et la radio, a mis son expérience au service d’un thriller psychologique très prenant, à l’intrigue retorse !

 

premier romanLe voyage d’Octavio

Miguel BONNEFOY

Rivages (Littérature), 2015, 15€

Analphabète, Octavio a développé toute une stratégie pour cacher cette lacune, et se retrouve dans des situations épiques, jusqu’à ce que la belle Venezuela lui apprenne à lire. Mais le destin veut que le charismatique chef de la bande de brigands pour qui il travaille décide de cambrioler précisément la maison de celle-ci !

Ce court roman initiatique, presque un conte, offre un final à la limite du surnaturel. Epique, presque baroque, il est rédigé –en français- dans un style foisonnant bien sud-américain, avec des pointes d’humour. Le jeune auteur, franco-vénézuélien, travaille comme professeur de français à l’Alliance Française de Caracas.

 

premier romanAbsences

Alice LAPLANTE

R. Laffont, 2013, 15.99€

Traduit de l’américain Turn of Mind par Daphné Bernard

Amanda O’Toole a été retrouvée morte à son domicile, amputée de quatre doigts de la main droite. Très vite, sa voisine et amie, le docteur Jennifer White,  ancienne  chirurgienne orthopédiste, est soupçonnée du meurtre. Elle-même, atteinte de la maladie d’Alzheimer, ignore si elle est coupable et recherche dans sa mémoire malade des indices sur le meurtre de son amie.

L’auteur a vu pendant dix ans sa mère se battre contre la maladie d'Alzheimer, et ce polar est aussi une exploration psychologique très émouvante.

 

premier romanLa fille du roi araignée

Chibundu ONUZO

Les Escales, 2014, 20.90€

Traduit de The Spider King’s Daughter par Sylvie Schneiter

L’histoire est narrée alternativement par Runner-G, un pauvre vendeur à la sauvette, fils d’un avocat tué dans un accident de voiture, et par Abike, fille d'un richissime homme d'affaires corrompu et corrupteur. Une relation forte se développe entre eux, mais ils ignorent que leurs familles sont liées par des secrets bien gardés, et peu à peu les agissements du père d’Abike ressortent et la tension monte.

Ce roman,  d'une grande maturité malgré la jeunesse de son auteure (qui l’a écrit à 17 ans), n’épargne pas  la société nigériane. Avec Chimamanda Ngozi Adichie, voici une nouvelle auteure nigériane à suivre !

 

premier romanDebout-Payé

GAUZ

Roman, écrit comme un témoignage, à la construction déroutante.

Voir critique

 

premier romanUne vie entre deux océans

M.L. STEDMAN

Voir critique

 

premier romanLe complexe d’Eden Bellwether

Benjamin WOOD

Voir critique

23/02/2015

Lovestar

Lovestar.gifLovestar

Andri Snaer Magnason

Zulma, 2015, 428 p., 21.50 €

 Inspiré par les modes de communication des animaux migrateurs et leur sens de l’orientation, le génial Lovestar a fondé le centre d’observation des oiseaux et papillons.

"En quelques années les découvertes du département d’étude des oiseaux transformèrent le monde. On peut affirmer que les ondes des oiseaux ont permis un grand pas dans l’évolution de l’humanité. Ce fut l’avènement de l’homme sans fils" (p. 25)

"Indriđi appartenait à la catégorie des hommes modernes et sans fil, lesquels étaient pour ainsi dire débarrassés des fils et des câbles, qu’on avait rebaptisés chaînes. Quant aux anciens appareils, on les appelait désormais poids ou fardeaux, ou encore bazar". (p. 33)

Indriđi file le parfait amour fusionnel avec Sigriđur. Malheureusement les avancées technologiques et leurs déviances les rattrapent. D’après le modèle Inlove (développé lui aussi par notre génie), l’âme sœur de  Sigriđur l’attend impatiemment ailleurs, dans la vallée idyllique du nord de l’Islande qui abrite les locaux de la gigantesque entreprise Lovestar...

L’auteur prend un malin plaisir à développer avec humour son univers… pas si lointain du nôtre, ainsi que les inventions de Lovestar, plus glaçantes les unes que les autres. Il s’attaque tout particulièrement aux ravages de la publicité intrusive : à partir d’un moteur de recherche, les profils des gens sont définis, et des "aboyeurs" (hommes ou femmes dont la zone langagière du cerveau est activé par les ondes) chargés de leur crier des messages ciblés. Lovemort permet aussi de gérer la question de l’euthanasie « dans la joie et la bonne humeur » : vieux et mourants sont largués dans l’espace pour redescendre dans l’atmosphère comme des étoiles filantes.

Ce roman m’a évoqué les récits de Barjavel, mais il manque de suspense et de rebondissements.  Le rythme est trop ralenti par l’application de l’auteur à détailler son univers futuriste et les idées de Lovestar. Un premier roman prometteur néanmoins !

Pour finir, une citation de Lovestar, dont la maxime est  "rien n’arrête une idée" (p. 125) :

"Quand on l’interrogeait sur ses idées, il s’en tirait par une pirouette, affirmant qu’il n’en était nullement responsable. Des idées, disait-il, il n’en avait pas, au contraire, c’étaient elles qui s’emparaient de lui. Elles prenaient possession de son corps qu’elles colonisaient comme celui d’un hébergeur afin de pouvoir se faire une place dans le monde réel, puis le laissaient épuisé, éreinté, vide (et surtout immensément riche et puissant, faisaient remarquer les moins compatissants). Il déclarait ne plus rien maîtriser à partir du moment où une idée s’installait dans sa tête."

"L’idée monopolise l’ensemble de l’activité cérébrale, elle met à l’écart les sentiments et les souvenirs, vous conduit à négliger votre famille et vos amis en vous poussant vers un but unique : sa mise en œuvre. Elle vous prive d’appétit, diminue vos besoins en sommeil, déclenche dans le cerveau la fabrication d’une hormone plus puissante que les amphétamines et peut vous maintenir en éveil des mois durant. Lorsqu’une idée voit le jour, l’homme dont elle s’empare se vide de sa substance… Lorsqu’une idée lui ordonne : Suis-moi ! Il va jusqu’au bout. Aucun argument ni aucune réserve n’est apte à faire reculer l’idée en question et l’homme n’est pas responsable car cette idée n’est pas la sienne. Elle existait avant lui. La bombe atomique existait avant même d’être conçue et fabriquée. Elle était dans l’air du temps et attendait son heure. Et quelqu’un devait bien la faire exploser. Même si les hommes avaient calculé qu’il y avait 20 % de risques qu’elle déclenche une réaction en chaîne détruisant l’ensemble de l’oxygène présent sur la planète, ils ont quand même essayé. Les calculs prévisionnels ne leur suffisaient pas. Il fallait emmener cette bombe dans le désert et, quand ils ont constaté sa puissance, un désir irrépressible de la voir exploser au-dessus d’une ville s’est emparé d’eux. Il suffisait de le faire une fois ou deux. Celui qui est la proie d’une idée est au-delà des notions de bien et de mal. Sa pensée se situe sur un autre plan. Une idée est telle une faim incontrôlable ou un désir charnel trop longtemps réprimé. Ceux qui en sont la proie sont les gens les plus dangereux du monde parce qu’ils sont prêts à prendre tous les risques. Ils veulent simplement voir ce que ça donnera, leur pensée ne va pas plus loin que ça."

Humour noir, vous dis-je.

Aline

27/12/2014

Le ravissement des innocents

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Taiye SELASI

Gallimard (Du monde entier), juin 2014, 365 p, 21.90€

Traduit de l’anglais Ghana must go par Sylvie Schneiter

"Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre". Ancien chirurgien chevronné, il se perd dans la contemplation de son jardin et dans ses souvenirs au lieu d’aller chercher ses médicaments lorsque vient  l’infarctus… Kweku et Fola, autrefois couple magique, amoureux, symbole de la réussite d’immigrés africains brillants aux Etats-Unis. Ensemble, ils ont eu quatre enfants, chéris et pleins de qualités. Et pourtant, la famille est éparpillée depuis des années...

Dans une construction habile, l’auteur remonte le cours du temps par petites touches, s’attardant sur quelques moments déterminants pour chaque membre de la famille. Fola, femme forte et intelligente, Olu, le fils parfait, chirurgien à son tour ; les jumeaux, la belle Taiwo et son frère  Kehinde, autrefois si proches qu’ils s’entendaient penser ; et Sadie, la petite dernière, la jalouse. Tous se rendent au Ghana pour les funérailles. Ce voyage, à la fois retrouvailles et  retour aux racines familiales, est révélateur pour chacun.

Un premier roman, exigeant et d'une grande puissance, autour d'une famille cosmopolite, qui a vécu beaucoup de migrations, comme Fola partie du Nigeria après l’assassinat de son père. A propos de l’anonymat conféré à son père par la mort, de l’indifférence qui la transforme d’une fille en deuil  en un élément de l’histoire :

"Oui, cela se tenait, le début de la guerre au Nigeria, bien sûr.  Sans tenir compte que les Haoussas ciblaient les Ibos, ni que son père était un Yoruba, sa grand-mère une blanche, les domestiques des Fulanis. Dix morts, un seul Ibo, des détails mineurs auxquels personne n’attachait d’importance. Elle le sentit en Amérique, à son arrivée en Pennsylvanie : ses camarades de classe et ses professeurs considéraient que l’événement, pour tragique qu’il fût, était normal en quelque sorte. Elle avait cessé d’être Folasadé Somayina Savage pour devenir la représentante d’une nation générique ravagée par la guerre. Sans attributs. Ni odeur de rhum. Ni posters des Beatles. Ni couverture en tissu kente jetée sur un grand lit. Ni portraits. Rien qu’une nation ravagée par la guerre, désespérante, inhumaine, aussi humide et chaude que n’importe quelle autre nation ravagée par la guerre du monde… Après tout, on n’arrêtait pas de trucider les pères aux larges épaules et aux cheveux de laine d’enfants originaires de pays chauds ravagés par la guerre, n’est-ce pas ?...

Elle ne regrettait pas Lagos, la splendeur, la vie formidable, l’impression de richesse – mais son identité livrée à l’absurdité de l’histoire, l’étroitesse et la naïveté de son ancienne individualité. Puis elle cesserait de s’intéresser aux détails, à l’idée que les attributs conféraient une forme à l’existence. Une maison ou une autre, un passeport ou un autre, Baltimore, Boston, Lagos ou Accra, vêtements élégants ou de seconde main, fleuriste ou avocate, la mort ou la vie – en fin de compte, rien n’avait beaucoup d’importance. S’il était possible de mourir sans identité, dissocié du moindre contexte, on pouvait vivre de cette façon."

La première partie du roman pose les personnages, elle est donc un peu plus difficile d'accès, le temps de s'y retrouver dans l'arbre généalogique (fourni p. 13) et les différents noms. Ensuite, le lecteur essaie de comprendre comment la famille a pu éclater aussi complètement, et ce que peuvent guérir les retrouvailles. Un livre à lire et à relire, pour les pensées que prête l'auteur à ses personnages sur la vie, la famille,...

"Avec Ama, [Kweku] est tendre… Il veut qu’elle soit satisfaite. Il le veut parce qu’elle peut l’être. C’est une femme qui peut être satisfaite. Elle ne ressemble à aucune femme qu’il a connue. Ou à aucune femme qu’il a aimée. Il n’est pas certain de les avoir connues, d’y être parvenu, ou qu’un homme soit capable de connaître une femme. Ainsi celles qu’il avait connues ignoraient la satisfaction… Non par cupidité. Jamais. Il n’aurait jamais qualifié sa mère de cupide, ni Fola, ni ses filles. Des femmes d’action qui réfléchissaient, des amantes toujours en quête, toujours prêtes à donner mais, surtout, des rêveuses, ce qui était bien plus dangereux.

Des rêveuses. Des femmes très dangereuses. Qui regardaient le monde par leurs grands yeux rêveurs et qui, au lieu de le voir tel qu’il était, « brutal, absurde », etc., songeaient à ce qu’il pourrait être ou devenir. Des femmes insatiables. Jamais comblées. Qui voulaient avant tout l’impossible… Et le pire : qui le regardaient et voyaient ce qu’il était susceptible de devenir, plus magnifique que ce qu’il se croyait en mesure d’être.

Ama n’a pas ce problème. Du moins n’a-t-il pas ce problème avec Ama… Les pensées d’Ama ne sont pas des substances dangereuses. Son état naturel est le contentement. Une révélation. Partager la vie d’une femme heureuse en permanence, au repos – heureuse ? Et avec lui. Voici pourquoi (croit-il) Kweku aime Ama"

Aline