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20/04/2015

Miniaturiste

Miniaturiste.gifMiniaturiste

Jessie BURTON

Gallimard (Du monde entier), mars 2015, 504 p., 22.90€

Traduit de l'anglais The Miniaturist par Dominique Letellier.

1686, Amsterdam, capitale du négoce. Nella Oortman se présente dans sa future maison. Un mois plus tôt, elle s’est mariée dans sa ville natale d’Assendelft avec Johannes Brandt, riche marchand, qu’elle vient rejoindre, impatiente de commencer leur vie commune. Mais rien ne se passe comme espéré : elle est délaissée par son époux, accaparé par ses affaires, et reçue froidement par Marin, l’ascétique sœur de celui-ci, habituée à régenter la maisonnée.

Pourtant, pour lui faire plaisir, Johannes offre à Nella un splendide cadeau de mariage, une reproduction miniature, fabriquée à l’identique de leur maison. Et des billets à ordre de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales, pour meubler ce cabinet à son idée. Or dès la première livraison du miniaturiste à Nella, les méticuleuses réalisations semblent impliquer que l’artisan connaît –plus que Nella- la vie et les secrets de la famille Brandt.

L’auteur dresse avant tout le portrait d’une ville marchande hostile, où tout acte est jugé par les pairs, en l’occurrence de riches marchands hypocrites, qui professent l’austérité protestante et se damneraient pour quelques florins. Comme l’exprime la pragmatique servante Cornélia "Il arrive que les florins soient plus efficaces que les prières". Les guildes semblent partager un pouvoir abusif, aux lois rigoureuses, avec une religion protestante intransigeante.  En raison peut-être de la situation toujours précaire des Hollandais, dont l’opulence est toujours menacée par la mer, qui peut tout reprendre…

Dans cet environnement, il est difficile –en particulier aux femmes- de se réaliser, et la quête de la liberté peut coûter cher. Et pourtant, la leçon mûrie par Nella est que "toute femme est l’architecte de son propre destin".

Attirée par la belle jaquette de couverture, j'attendais avec délices de me plonger dans ce roman, vanté comme un nouveau "Jeune fille à la perle" (Tracy Chevalier). Certes, il se lit avec grand plaisir. Le décor du roman est tissé avec habileté, et le récit bien mené. Le lecteur, en suspens, est avide de connaître les secrets de la famille Brandt, et en découvre jusqu’à l’extrême fin du livre. Et je ne peux que souscrire à la conclusion du livre. Le seul reproche que je ferais est un léger manque de vraisemblance, que j'attribue à une évolution des personnages principaux insuffisamment nuancée : le passage de l'indifférence à l'amour et au respect, ou de l'amour à la trahison, est un peu rapide.

Aline

27/12/2014

Le ravissement des innocents

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Taiye SELASI

Gallimard (Du monde entier), juin 2014, 365 p, 21.90€

Traduit de l’anglais Ghana must go par Sylvie Schneiter

"Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre". Ancien chirurgien chevronné, il se perd dans la contemplation de son jardin et dans ses souvenirs au lieu d’aller chercher ses médicaments lorsque vient  l’infarctus… Kweku et Fola, autrefois couple magique, amoureux, symbole de la réussite d’immigrés africains brillants aux Etats-Unis. Ensemble, ils ont eu quatre enfants, chéris et pleins de qualités. Et pourtant, la famille est éparpillée depuis des années...

Dans une construction habile, l’auteur remonte le cours du temps par petites touches, s’attardant sur quelques moments déterminants pour chaque membre de la famille. Fola, femme forte et intelligente, Olu, le fils parfait, chirurgien à son tour ; les jumeaux, la belle Taiwo et son frère  Kehinde, autrefois si proches qu’ils s’entendaient penser ; et Sadie, la petite dernière, la jalouse. Tous se rendent au Ghana pour les funérailles. Ce voyage, à la fois retrouvailles et  retour aux racines familiales, est révélateur pour chacun.

Un premier roman, exigeant et d'une grande puissance, autour d'une famille cosmopolite, qui a vécu beaucoup de migrations, comme Fola partie du Nigeria après l’assassinat de son père. A propos de l’anonymat conféré à son père par la mort, de l’indifférence qui la transforme d’une fille en deuil  en un élément de l’histoire :

"Oui, cela se tenait, le début de la guerre au Nigeria, bien sûr.  Sans tenir compte que les Haoussas ciblaient les Ibos, ni que son père était un Yoruba, sa grand-mère une blanche, les domestiques des Fulanis. Dix morts, un seul Ibo, des détails mineurs auxquels personne n’attachait d’importance. Elle le sentit en Amérique, à son arrivée en Pennsylvanie : ses camarades de classe et ses professeurs considéraient que l’événement, pour tragique qu’il fût, était normal en quelque sorte. Elle avait cessé d’être Folasadé Somayina Savage pour devenir la représentante d’une nation générique ravagée par la guerre. Sans attributs. Ni odeur de rhum. Ni posters des Beatles. Ni couverture en tissu kente jetée sur un grand lit. Ni portraits. Rien qu’une nation ravagée par la guerre, désespérante, inhumaine, aussi humide et chaude que n’importe quelle autre nation ravagée par la guerre du monde… Après tout, on n’arrêtait pas de trucider les pères aux larges épaules et aux cheveux de laine d’enfants originaires de pays chauds ravagés par la guerre, n’est-ce pas ?...

Elle ne regrettait pas Lagos, la splendeur, la vie formidable, l’impression de richesse – mais son identité livrée à l’absurdité de l’histoire, l’étroitesse et la naïveté de son ancienne individualité. Puis elle cesserait de s’intéresser aux détails, à l’idée que les attributs conféraient une forme à l’existence. Une maison ou une autre, un passeport ou un autre, Baltimore, Boston, Lagos ou Accra, vêtements élégants ou de seconde main, fleuriste ou avocate, la mort ou la vie – en fin de compte, rien n’avait beaucoup d’importance. S’il était possible de mourir sans identité, dissocié du moindre contexte, on pouvait vivre de cette façon."

La première partie du roman pose les personnages, elle est donc un peu plus difficile d'accès, le temps de s'y retrouver dans l'arbre généalogique (fourni p. 13) et les différents noms. Ensuite, le lecteur essaie de comprendre comment la famille a pu éclater aussi complètement, et ce que peuvent guérir les retrouvailles. Un livre à lire et à relire, pour les pensées que prête l'auteur à ses personnages sur la vie, la famille,...

"Avec Ama, [Kweku] est tendre… Il veut qu’elle soit satisfaite. Il le veut parce qu’elle peut l’être. C’est une femme qui peut être satisfaite. Elle ne ressemble à aucune femme qu’il a connue. Ou à aucune femme qu’il a aimée. Il n’est pas certain de les avoir connues, d’y être parvenu, ou qu’un homme soit capable de connaître une femme. Ainsi celles qu’il avait connues ignoraient la satisfaction… Non par cupidité. Jamais. Il n’aurait jamais qualifié sa mère de cupide, ni Fola, ni ses filles. Des femmes d’action qui réfléchissaient, des amantes toujours en quête, toujours prêtes à donner mais, surtout, des rêveuses, ce qui était bien plus dangereux.

Des rêveuses. Des femmes très dangereuses. Qui regardaient le monde par leurs grands yeux rêveurs et qui, au lieu de le voir tel qu’il était, « brutal, absurde », etc., songeaient à ce qu’il pourrait être ou devenir. Des femmes insatiables. Jamais comblées. Qui voulaient avant tout l’impossible… Et le pire : qui le regardaient et voyaient ce qu’il était susceptible de devenir, plus magnifique que ce qu’il se croyait en mesure d’être.

Ama n’a pas ce problème. Du moins n’a-t-il pas ce problème avec Ama… Les pensées d’Ama ne sont pas des substances dangereuses. Son état naturel est le contentement. Une révélation. Partager la vie d’une femme heureuse en permanence, au repos – heureuse ? Et avec lui. Voici pourquoi (croit-il) Kweku aime Ama"

Aline

20/12/2014

Tous les oiseaux du ciel

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Evie WYLD

Actes Sud (Lettres des Antipodes), sept. 2014, 283 p, 21.80€

Traduit de l’anglais All the Bird, Singing, par Mireille Vignol

Trois ans que Jake White, une jeune Australienne, a débarqué sur une île britannique avec son bras en écharpe, et a racheté l’ancienne ferme de Don pour monter son petit élevage de moutons. Atypique, grande et masculine, elle aime ses brebis, parle à son chien, mais évite la compagnie des humains. Depuis peu, elle se sent observée, et ses moutons se font attaquer.  Cette présence menaçante la renvoie à son passé australien tourmenté.

Les chapitres du roman, assez courts,  font en alternance progresser sa vie en temps réel sur l’île et remonter le cours de ses souvenirs en Australie. Cette narration à rebours est un peu déroutante au départ, mais c'est un procédé habile qui permet de comprendre peu à peu quel passé elle fuit, et quel élément déclencheur l'a plongée dans une spirale destructive.

C'est le deuxième roman, assez noir, de cette auteure qui sait évoquer avec puissance les paysages australiens, avec leurs sons et leurs leurs odeurs, omniprésents dans les souvenirs de Jake. Dans Après le feu, un murmure doux et léger, elle retraçait l’itinéraire d’une lignée d’hommes brisés par leurs guerres. Cette fois-ci, c’est à un personnage féminin qu’elle s’attache, une femme à la fois blessée et coriace, dure à la peine, qui refuse toute aide, toute dépendance aux autres. 

Aline

30/11/2014

Le complexe d'Eden Bellwether

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Benjamin WOOD

Zulma, 499 p, 23.50€

Traduit de l’anglais The Bellwether Revivals par Renaud Morin

Oscar Lowe, à la fin de son service d’aide-soignant à la maison de retraite de Cedarbrook, obéit à une impulsion : attiré par la musique et les vitraux du King’s College, il entre écouter l’orgue et les chœurs de l’office religieux. Il y rencontre Iris Bellwether, puis son frère Eden, qui l’introduisent auprès de leur petite coterie d’étudiants appartenant à la jeunesse dorée de Cambridge.

Oscar alterne entre répulsion et attirance pour ce groupe fermé d’intellectuels, dont il ne sait pas toujours décrypter les attitudes, mais il ne peut résister à la belle et fraîche Iris. Il devient alors le jouet ou le témoin des efforts d’Eden – fou ou génial ? pour prouver ses théories sur l’hypnose et la thérapie musicale.

Calme, gentil, « normal », Oscar se situe à l’opposé d’Eden, et ne cherche qu’à  aider les autres. Plus que les amis de longue date des Bellwether, il parvient à prendre de la distance par rapport à la personnalité narcissique et envahissante d’Eden. Ses origines plus modestes et son travail auprès des personnes âgées l’aident sans doute à garder les pieds sur terre, soutenu aussi  par son amitié avec le vieux Dr Paulsen, un ancien professeur de lettres, qui l’encourage  et lui prête ses livres.

Un premier roman très réussi, placé sous le signe de la musique, où le lecteur hésite longtemps à prendre position par rapport à l’intrigue et aux motivations des personnages principaux. C’est avec beaucoup d’humanité que l’auteur de 33 ans développe ses thèmes : amour, jalousie, manipulation, vieillesse, maladie...

Aline

25/11/2014

Nos disparus

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Tim GAUTREAUX

Seuil, août 2014, 539 p, 23€

Traduit de l’américain The Missing par Marc Amfreville

Sam Simoneaux, cajun de l’Arkansas, est un gars décent, élevé dans le respect de la vie par son "Nonc". Débarqué en France le jour de l’Armistice de la Grande Guerre, il ne connaît que le froid et le déminage désordonné des champs de l’Argonne. Il revient aux Etats-Unis avec le souvenir lancinant d’une fillette française blessée, qu’il a dû abandonner quasi sans aide, et qui l’a surnommé Lucky : le chanceux.

"Sam était rentré d’Europe avec l’idée qu’il ne fallait pas trop se fier aux apparences, et que le monde était un endroit beaucoup plus dangereux qu’il ne l’avait cru. Comme la plupart de ses camarades, il n’avait pas vraiment compris ce qu’il avait traversé." Page 15 : arrivée dans les champs de l’Argonne, où il faudrait une vie pour tout déminer.

De retour à la Nouvelle Orléans, marié, chef de rayon aux Grands Magasins Krine, il occupe une position plutôt enviable jusqu’au jour où il est tenu pour responsable de l’enlèvement d’une fillette. Culpabilisé par la douleur de sa famille, il entreprend de retrouver la petite Lily Weller en remontant avec eux le Mississipi sur l’Ambassador, le bateau dancing où ils travaillent comme musiciens. Au gré des escales, il enquête jusque dans les bayous, et glane des renseignements, non seulement sur la petite Lily, mais aussi sur son propre passé. Car lui aussi promène dans sa tête son lot de disparus, et va à la rencontre de ceux qui lui manquent (Le titre anglais « missing » évoque la disparition, mais aussi le manque).

Les heures de navigation sur le fleuve font revivre l’époque où une excursion  ou une soirée dancing à bord d’un bateau avec orchestre (noir ou blanc selon le public) était le rêve d’un soir ou d’une journée pour des populations isolées ; une rare distraction au milieu de la misère crasse, lourdement arrosée d’alcool de contrebande, quitte à finir en bagarres ; mais aussi la découverte du jazz, de la musique qui swingue, des danseurs déchaînés,…

p. 118 et suite

Je me suis régalée avec ce roman évocateur, empreint de nostalgie, à la fois enquête, peinture d'une société âpre, hymne à la musique, et réflexion sur la culpabilité, la responsabilité, la vengeance…

"[Son oncle Claude] lui avait appris qu’on avait peu de chances de revenir sur les actions de sa vie, qu’elles soient bonnes ou mauvaises."

Aline

 

17/11/2014

Clandestines

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Zoé FERRARIS

Belfond, 2014, 350 p., 21 €

Traduit de l’américain "Kingdom of Strangers" par Françoise Rose.

Suite à un vent de sable dans le désert, des cadavres de femmes d’origine asiatique sont mis à jour. Comment toutes ces femmes ont-elles pu être assassinées sans que leur disparition soit même signalée ? Un meurtrier en série sévirait-il en Arabie Saoudite ? Hypothèse inconcevable pour les musulmans moralistes !

La police de Djeddah enquête sous pression. L’inspecteur Ibrahim Zahrani, progressiste aux impeccables états de service se fait aider par les personnes les  plus compétentes : pisteurs bédouins, ou -ce qui n’est pas du goût de ses collègues machistes ou musulmans ultra-pieux-, de Katya, médecin légiste talentueuse  et déterminée à rendre justice à ces femmes. Mais il est perturbé par ses problèmes personnels : une femme intégriste insupportable, le mariage raté de son fils et la disparition brutale de son amante…

Ce roman policier noir est une plongée dans tout ce que la situation quotidienne des femmes d’Arabie Saoudite a d’insupportable et d'humiliant pour notre regard occidental : impossibilité de conduire, de sortir seule ; vie derrière voile, rideaux et volets ; dépendance de leur époux, frère ou fils pour la moindre sortie ; menace permanente de se faire accuser d’attitude immorale (voire d’adultère puni de la peine de mort) au moindre écart… réel ou imaginaire.  Sans parler de la situation terrible des nombreuses clandestines d’Asie du Sud-Est, venues chercher du travail et se retrouvant esclaves domestiques, voire sexuelles.

Je conseille ce roman pour son intrigue, et plus encore pour sa découverte de l’Arabie Saoudite. L’écriture est fluide et rapide. Plusieurs personnages sont assez complexes pour que le lecteur s’y attache, certains apportant une lumière positive sur la société saoudienne.

Aline

07/11/2014

Giovanni le bienheureux

roman étranger,italieGiovanni le bienheureux

Giovanni ARPINO

Belfond, sept 2014, 273 p, 18 €

Traduit de l’italien Sei stato felice, Giovanni par Nathalie Bauer

Premier roman de l’auteur, pour la première fois édité en France, Giovanni le bienheureux évoque Gêne, ses ruelles et ses ciels, et ses classes populaires.  A 23 ans, Giovanni, surnommé « Beau Gosse », vit au jour le jour, désœuvré et insouciant. Son seul objectif est de « faire de la vie une fête » : un toit sur sa tête, quelques livres, des cigarettes, un repas et de l’alcool suffisent à son bonheur. Gai, paresseux et charmant, il ne fait aucun projet, mais trouve mille astuces pour se procurer du vin, avec ses amis de galère Mario le bourlingueur, et Mange-Trou l’avaleur de grenouilles et d’anneaux.

"J’aimais vivre ainsi, me lever après avoir dormi tout mon saoul, n’être attaché qu’au soleil ou au froid, aller au port, me promener. J’aimais m’assoir au soleil et au vent, dans les jardins du quartier avec les vieillards arthritiques, saluer les vendeuses de fèves de la piazza Vachero, m’étendre dans les collines et parler avec Mario de femmes, d’autrefois et d’après." (p. 26)

"Lorsqu’il pleuvait fort, tout le monde s’enfermait au café et bavardait encore et encore. Peu à peu tous les clients se mettaient à boire, l’heure du poisson arrivait, et Aldo distribuait des cornets faits d’un épais papier gris qui échouait par terre, sous les tables. Ceux qui avaient mangé du poisson étaient alors pris d’une soif infernale, à l’exception de Mario : lui, il avait toujours soif…. Mario aimait beaucoup la pluie : pendant la pluie, il le savait, les cafés se transforment en famille aux têtes nouvelles, têtes de parents venus de loin qui ont du mal à se reconnaître ; la méfiance s’évanouit et, à force de regarder la pluie tomber derrière les vitres, tout le monde finit par se reconnaître, voire par festoyer un peu. Les gens qui boivent pendant la pluie aiment tout le monde…" (p. 48)

Parfois un sursaut de lucidité ou la faim le poussent à chercher un petit boulot, à s’attacher à une fille, mais il redoute plus que tout la fin de cette vie de bohème.

"Voilà, il fallait que je travaille. Il fallait que je travaille et que je prenne le risque de perdre tout ce qui était encore intact et prêt en moi. J’ignorais ce qu’il y avait encore de prêt en moi, mais il y avait bien quelque chose, quelque chose de solide et de résistant. Voilà, je devais brandir ça et courir des risques. Je ne pouvais plus rester assis à un café en me croyant malin, ou du moins aussi malin que les autres. Il fallait que je m’extirpe des cafés, des lits, des copains, des femmes, des habitudes, du jardin public de la via Adua. 

M’en extirper et faire quelque chose, n’importe quoi, ce qui fait qu’un homme est un homme, pas seulement une main peignant des caisses ou clouant des caisses avec le sentiment qu’elle peut arrêter n’importe quand. Je n’avais jamais été un homme qui avance vraiment. J’avais vécu un tas de vies entamées et jetées l’une après l’autre comme de vieux mouchoirs par ennui, bêtise, irritation. Maintenant ces vies me serviraient. Ce n’avaient pas été des vies inutiles, je le savais, mais des sortes de fenêtres dans une maison, des fenêtres devant lesquelles on s’assoit pour admirer des paysages incluant des gens et des arbres. Or, une maison possède des murs, des portes, des escaliers, des toits et des endroits où l’on est protégé. Moi, je n’avais eu que des fenêtres, je n’avais pas été un bon maçon. A présent il fallait que je réagisse, que je construise les murs. Les fenêtres ne seraient pas oubliées. Au contraire. Elles étaient là pour m’aider, elles étaient les événements d’avant, et les événements ne s’effacent pas." (p. 84)

Giovanni Arpino (1927-1987) est un auteur majeur de la littérature italienne, également journaliste à la Stampa et scénariste. Deux de ses romans ont été adaptés au cinéma : Parfum de femme, et Une âme perdue.  L’ombre des collines (1962, trad française 1998) a reçu le prix Strega (prix Goncourt italien). J’ai aimé son écriture, à la fois classique (imparfait et passé simple) et très évocatrice du quotidien.

Aline

 

26/10/2014

Metin Arditi

Metin Arditi, né le 2 février 1945 à Ankara, est un écrivain suisse francophone d’origine turque. Il a quitté la Turquie à l’âge de sept ans, et passé onze ans dans un internat suisse à Lausanne. Diplômé de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, en physique et en génie atomique, il y a aussi enseigné. Il habite Genève, où il est très engagé dans la vie culturelle et artistique. De 2000 à 2013, il a été Président de l'Orchestre de la Suisse romande.

Nous avons tous aimé ses romans, dont se dégagent des thèmes récurrents : la musique, la peinture, la difficulté de la filiation, la solitude et l’exil. Nous avons d’abord essayé de les classer par sujets, mais ses romans reprennent tous plusieurs de ces thématiques qui s'entremêlent. Voici donc ceux que nous avons lus, par ordre de parution.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLa chambre de Vincent

Zoé, 2002

Ce récit autobiographique éclaire les thèmes développés dans l’œuvre de Metin Arditi : naissance dans une famille turque lettrée, exil dans une pension suisse pendant 10 ans, et rapport à l’art. En l’occurrence, l’émotion à la découverte d’un tableau de Van Gogh est le guide qui lui sert de retour vers ses souvenirs.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationDernière lettre à Théo

Actes Sud, 2005

Metin Arditi s’est inspiré des nombreuses lettres de Vincent Van Goth à son frère Théo pour écrire une dernière lettre, dans un bel exercice où il respecte le style de Van Gogh. Il s’appuie sur la thèse que Vincent a mal vécu sa place « d’enfant de remplacement » d’un fils mort avant lui, et s’est suicidé après cette lettre imaginaire.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationL’imprévisible

Actes Sud, 2006

Une bourgeoise genevoise fait appel à un professeur d’art à la retraite pour expertiser un tableau : de très belles mains. L’intrigue se déploie sur deux plans : les recherches sur le tableau et les peintres florentins, dont « le Bronzino »,  et la séduction de la propriétaire du tableau par le professeur qui n’accepte pas de voir décliner sa virilité.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLa pension Marguerite

Actes Sud, 2006

13 heures de la vie d’un musicien : Aldo, célèbre violoniste, partage la vie de Rose, luthière. Au matin d’un grand concert, on lui livre un manuscrit, écrit par sa de sa mère, Anna. En découvrant le récit de son enfance, puis de la vie qu'elle a menée, seule d'abord, puis sous la protection de Marguerite qui dirigeait la pension de famille du même nom, et où il a lui-même grandi, il réalise qu’il l’a mal connue… et mal aimée.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLa fille des Louganis

Actes Sud, 2007

1957, secrets de famille sur une île grecque : Pavlina, fille des Louganis, vit un amour passion pour son cousin Aris, fragile et tourmenté, qui se suicide en la laissant enceinte. L’enfant de la honte lui est retirée, elle passera sa vie à la rechercher… Une tragédie grecque, fataliste.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLoin des bras

Actes Sud, 2009

Loin des bras… de la mère ? Les élèves de l’Institut Alderson, issus de riches familles, sont privés de l'affection des parents qu'ils ne voient, pour certains, q’une fois par an. Nous sommes en 1959, et les traumatismes de la guerre ne sont pas bien loin. Le lecteur s’attache au petit monde du pensionnat  pendant les trois mois de crise où  l’école risque de licencier, voire de fermer.  Le cercle des professeurs vit des jours angoissés, et l’arrivée d’une nouvelle professeur d’italien  pousse chacun à révéler son intimité et ses failles.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLe Turquetto

Actes Sud, 2011

A partir d'un tableau célèbre, dont la signature présente une anomalie chromatique, l'auteur lâche la bride à son imagination. Il pourrait s'agir de la seule oeuvre parvenue jusqu'à nous du Turquetto, remarquable peintre de la Renaissance Vénitienne (16e s). En quatre tableaux, Metin Arditi dépeint la vie d'un artiste extraordinaire, un homme aux multiples cultures et multiples identités…   Lire la suite

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationPrince d’orchestre

Actes Sud, 2012

Brillant et narcissique, le chef d’orchestre Alexis Kandilis est au sommet de sa gloire. Il possède une connaissance extraordinaire de la musique, et chaque concert est un triomphe. Néanmoins son arrogance le pousse à des goujateries qui finissent par liguer contre lui musiciens, journalistes et mécènes… C’est le roman d’une chute, et d’une autodestruction. A chaque étape, ce musicien hors pair a des possibilités de rebondir, entre l’amour de quelques proches et une approche différente de la musique. Cependant il les piétine, tandis que l’insidieux leitmotiv des Kindertotenlieder – Les chants des enfants morts – de Gustav Mahler l’envahit insidieusement.

 

roman étranger,suisse,musique,peinture,filiationLa confrérie des moines volants

Grasset, 2013

En 1937, le régime soviétique organise le saccage des églises orthodoxes, et massacre les prêtres. Quelques moines vagabonds, réfugiés dans les forêts, rejoignent Nikodime, ermite illuminé en quête de rédemption. Il crée la Confrérie des moines volants pour sauver les trésors de l'art sacré russe : les moines (peu reluisants : anciens acrobates, voire voleurs, paillards…), vont ainsi dérober des objets restés après le passage du NKVD, et Nikodime les met à l’abri. Avant de se livrer au NKVD, il confie à Irina, une jeune fille qui l’a séduit et qui connaît la cachette, un carnet où sont consignés les statuts de la confrérie et le plan de la cachette. Dans la deuxième partie du roman, c’est le fils d’Irina, photographe, qui partira à la recherche de ses origines en Russie et tentera de dénouer le fil de l’histoire.

19/09/2014

Prières pour celles qui furent volées

roman étranger, Mexique, drogue, enlèvementPrières pour celles qui furent volées Jennifer Clément Flammarion, août 2014, 269 p., 20 € Traduit de « Prayers for the Stolen » par Patricia Reznikov   « Viens, on va te faire laide ». Dès la première phrase, le lecteur est happé par le récit.  Au Mexique,  la terre montagneuse du Guerrero semble maudite. Tous les hommes sont partis. S’ils ne se sont pas enrôlés dans les trafics de drogue, ils ont tenté leur chance en traversant le Rio Bravo pour rejoindre les Etats-Unis. Ne restent que des femmes qui tentent de survivre dans les montagnes, et de protéger leurs filles en les enlaidissant afin qu’elles n’attirent pas l’œil des prédateurs des cartels de la drogue.  p. 139 « C’était devenu le but de tout le monde, de ne jamais revenir. Autrefois, il y avait eu une vraie communauté qui habitait dans ces montagnes, mais tout s’était terminé quand ils avaient construit l’autoroute du soleil qui reliait Mexico à Acapulco. »  Ladydi, la narratrice, est l’une de ces filles déguisées en garçons toute leur enfance, puis enlaidie à l’adolescence et cachée dans un trou à la moindre alerte : « Dans nos montagnes, il ne naissait que des garçons. Lorsque j’étais enfant, ma mère m’habillait en garçon et m’appelait Gamin… en tant que fille, j’aurais été volée. Si les trafiquants de drogue apprenaient qu’il y avait une jolie fille dans le coin, ils arrivaient sur nos terres dans leurs 4X4 noirs et emportaient la gamine. A la télévision, je regardais les filles se faire belles, mais ça n’arrivait jamais chez moi. En grandissant, j’ai pris l’habitude de frotter un feutre jaune ou noir sur l’émail blanc de mes dents pour qu’elles aient l’air pourri. » « C’est la mère de Paula qui avait eu l’idée de creuser des trous… Ma mère disait que l’état du Guerrero devenait une vraie garenne à lapins, avec des filles cachées dans tous les coins. Dès que quelqu’un entendait le bruit d’un 4X4 ou apercevait un point noir dans le lointain, toutes les filles se cachaient dans les trous. »  Nous nous attachons à la vie quotidienne de Ladydi et ses copines Paula, Maria et Estefani. Malgré la misère, les pères manquants, les mères aigries ou alcooliques, et toutes les tensions qui les entourent, elles sont réconfortées par leur amitié et de bons moments à l’école. Mais Paula est bien trop belle pour être cachée sous le boisseau…  Au-delà des filles volées, l’auteur évoque aussi les règlements de comptes, et la corruption ou l’incurie des personnes mêmes chargées de lutter contre le trafic de drogue. p. 53  « Nous connaissions toutes le bruit que font les hélicoptères de l’armée qui approchent. Nous connaissions aussi l’odeur du Paraquat*, mélangé au parfum des papayes et des pommes. Ma mère disait : ces escrocs sont payés par les trafiquants pour ne pas arroser les pavots avec leur fichu Paraquat, alors ils le balancent n’importe où sur la montagne et ça tombe sur nous ! »  Un récit brûlant et désespérant, éclairé néanmoins par la détermination de ces femmes, et leur solidarité entre elles. L’écriture est à la fois très abordable, avec ses phrases courtes et percutantes, et très évocatrice. Les paysages et les personnages restent longtemps en tête après la lecture. L’auteur vit actuellement à Mexico City. Aline  * herbicide très toxiquePrières pour celles qui furent volées

Jennifer Clément

Flammarion, août 2014, 269 p., 20 €

Traduit de "Prayers for the Stolen" par Patricia Reznikov

 

"Viens, on va te faire laide".

Dès la première phrase, le lecteur est happé par le récit.

Au Mexique,  la terre montagneuse du Guerrero semble maudite. Tous les hommes sont partis. S’ils ne se sont pas enrôlés dans les trafics de drogue, ils ont tenté leur chance en traversant le Rio Bravo pour rejoindre les Etats-Unis. Ne restent que des femmes qui tentent de survivre dans les montagnes, et de protéger leurs filles en les enlaidissant afin qu’elles n’attirent pas l’œil des prédateurs des cartels de la drogue.

p. 139 "C’était devenu le but de tout le monde, de ne jamais revenir. Autrefois, il y avait eu une vraie communauté qui habitait dans ces montagnes, mais tout s’était terminé quand ils avaient construit l’autoroute du soleil qui reliait Mexico à Acapulco."

Ladydi, la narratrice, est l’une de ces filles déguisées en garçons toute leur enfance, puis enlaidie à l’adolescence et cachée dans un trou à la moindre alerte :

"Dans nos montagnes, il ne naissait que des garçons. Lorsque j’étais enfant, ma mère m’habillait en garçon et m’appelait Gamin… en tant que fille, j’aurais été volée. Si les trafiquants de drogue apprenaient qu’il y avait une jolie fille dans le coin, ils arrivaient sur nos terres dans leurs 4X4 noirs et emportaient la gamine. A la télévision, je regardais les filles se faire belles, mais ça n’arrivait jamais chez moi. En grandissant, j’ai pris l’habitude de frotter un feutre jaune ou noir sur l’émail blanc de mes dents pour qu’elles aient l’air pourri."

"C’est la mère de Paula qui avait eu l’idée de creuser des trous… Ma mère disait que l’état du Guerrero devenait une vraie garenne à lapins, avec des filles cachées dans tous les coins. Dès que quelqu’un entendait le bruit d’un 4X4 ou apercevait un point noir dans le lointain, toutes les filles se cachaient dans les trous."

Nous nous attachons à la vie quotidienne de Ladydi et ses copines Paula, Maria et Estefani. Malgré la misère, les pères manquants, les mères aigries ou alcooliques, et toutes les tensions qui les entourent, elles sont réconfortées par leur amitié et de bons moments à l’école. Mais Paula est bien trop belle pour être cachée sous le boisseau…

Au-delà des filles volées, l’auteur évoque aussi les règlements de comptes, et la corruption ou l’incurie des personnes mêmes chargées de lutter contre le trafic de drogue.

p. 53  "Nous connaissions toutes le bruit que font les hélicoptères de l’armée qui approchent. Nous connaissions aussi l’odeur du Paraquat*, mélangé au parfum des papayes et des pommes. Ma mère disait : ces escrocs sont payés par les trafiquants pour ne pas arroser les pavots avec leur fichu Paraquat, alors ils le balancent n’importe où sur la montagne et ça tombe sur nous !"

Un récit brûlant et désespérant, éclairé néanmoins par la détermination de ces femmes, et leur solidarité entre elles. L’écriture est à la fois très abordable, avec ses phrases courtes et percutantes, et très évocatrice. Les paysages et les personnages restent longtemps en tête après la lecture. L’auteur vit actuellement à Mexico City.

Aline

* herbicide très toxique

14/09/2014

L'invité du soir

roman étranger,vieillesse,suspenseL’invité du soir

Fiona McFarlane

Ed. de l’Olivier, 2014, 22,50 €

Traduit de l’australien The Night Guest par Carine Chichereau

Ruth, 75 ans, vit seule avec ses chats dans une maison isolée sur la côte australienne. Son mari Harry est mort depuis quelques années, ses deux fils vivent au loin. Elle profite de son indépendance, de sa maison agréable, de la vue sur l’océan et les baleines, tout en se restreignant peu à peu à cause de son dos douloureux. Ses souvenirs de jeunesse, dans les îles Fidji, fille de médecin missionnaire, lui reviennent avec de plus en plus de force.

L’irruption dans sa vie de Frida, aide-ménagère, est à la fois bienvenue et –dès le départ- source de malaise. Frida devient peu à peu indispensable à Ruth, malgré ses humeurs changeantes, qui mènent parfois à des affrontements. Mais protège-t-elle Frida, ou tente-t-elle au contraire de l’isoler ? Quelles sont les motivations de Frida, et pourquoi refuse-t-elle obstinément d’admettre ses origines mélanésiennes ? La romancière donne seulement le point de vue de Ruth, dont le lecteur perçoit bien qu’il n’est pas très fiable. Elle brouille à dessein les repères, faisant peu à peu monter le malaise…en même temps que s'accroît la vulnérabilité de la vielle femme.

Et que vient faire ce tigre, invité du soir, qui apparaît de temps en temps dans la maison dans une odeur de jungle tropicale ? J’avoue  n’avoir pas bien compris la signification de sa présence, ni le sens de l’affrontement final avec le tigre. Pour autant, les pages qui l’évoquent sont intenses et évocatrices.

Aline