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01/02/2020

Les os des filles

roman,vietnam,exil

 

Les Os des filles                                     

Line PAPIN

Stock (La Bleue), 2019, 178 p., 18.50€

 

Line Papin, jeune auteure talentueuse, se dévoile avec sincérité dans ce roman intime ; son écriture très mature touche profondément.

Les os des filles, c’est son histoire, mais aussi et surtout celle de sa famille maternelle particulièrement  Ba, la grand-mère battante, et ses trois filles, les « sœurs H. », dont la deuxième est la mère de Line. Toute sa vie, Ba organise sa survie et celle de ses filles élevées dans un pays bombardé, miné par les guerres, les famines et l’embargo américain.

Le titre surprend. Ces os, fil conducteur du récit, ce sont ceux des morts qui sont enterrés et honorés selon la tradition vietnamienne et aussi ceux trop apparents sur des corps marqués par la famine qu’elle soit subie ou voulue et, au prix d’un jeu de mots, les eaux qu’on perd avant la naissance, les os /eaux donc au début et à la fin de la vie.

Line Papin naît en 1995 à Hanoi d’une père français et d’une mère vietnamienne, un an après son frère mais, contrairement à lui, bébé voulu, Line naît par accident,  elle est un accident. Et c’est sans doute une première faille qu’elle ressent sans que rien ne soit exprimé. Sa mère débordée s’occupe peu d’elle. Le lien d’amour est construit avec sa grand-mère Ba et sa nourrice Co Phai, pour lesquelles elle éprouve un attachement très fort. Le statut social de son  père lui permet de vivre dans des conditions matérielles confortables et de connaître une  enfance libre et insouciante.

A l’age de 10 ans la famille quitte Hanoï pour s’installer en France. Personne ne l’a préparée à ce changement et c’est une déchirure, une terrible rupture dans la vie de cette petite fille, la perte de sa grand mère, sa nourrice, ses ami(e)s et Hanoï la ville qu’elle aime tant.  Elle est propulsée dans un environnement totalement inconnu et à mille lieues de son univers. Tout est si différent en France, le climat, les odeurs, le mode de vie, les gens. C’est pour elle un vrai choc psychologique et culturel qui passe totalement inaperçu pour ses parents. Un profond déracinement qui va la dévaster et la conduire durant son adolescence à une anorexie mortifère.

Le livre comporte trois parties, la première guerre, celle avec le Japon et la France qu’a connu sa grand-mère Ba élevée par sa mère, une femme battue qui choisit courageusement de vivre seule avec ses deux filles,  la deuxième guerre avec les États-Unis subie par sa grand mère et ses 3 filles, la troisième guerre, la sienne  une guerre interne qui la détruit entre deux parties d’elle même, l’une qui veut mourir, l’autre qui se raccroche à la vie.

« La petite fille est entrée en guerre comme ses aînées, mais elle n’est pas entrée en guerre contre les Japonais, les Français ni les Américains, elle est entrée en guerre contre  elle-même tout simplement. Oui c’était une guerre civile entre une part d elle même et une autre. Cela a commencé de la même manière :  par des famines et des bombes. »

La famine elle la recherche. Comme sa grand-mère et sa mère, et plus qu’elles, elle est d’une maigreur effrayante, elle n’a plus que la peau sur les os.  « La petite fille porte en elle les cœurs bleus et les os maigres » des femmes de la famille.

Lorsque l'on est au plus profond du gouffre, deux choix s'offrent : sombrer donc mourir, ou lutter et vivre. Line va choisir la vie et tout doucement va remonter à la surface. Pour comprendre ce qui l’a conduite à l’anorexie et trouver la force de continuer à vivre, elle part à 17 ans à Hanoï. Elle veut remonter le passé, apprendre ce qu’ont vécu sa grand-mère et sa mère car rien ne lui a été dit. Aucune ne lui a parlé de la guerre et de ce qu’elles ont enduré. La recherche de ses racines va lui permettre de réconcilier son passé et son présent et de se réconcilier avec la vie.

En partant à la quête de sa propre histoire, l'auteur aborde avec une pudeur extrême deux thèmes graves qui sont l'exil et l'anorexie. Les os des filles est un livre bouleversant, lumineux et plein d'espoir.

Annie P.

30/01/2020

Prix M.O.T.T.S., c'est parti !

Les livres du prix, présentés vendredi soir, circulent déjà à bonne allure. Rejoignez-nous pour de belles découvertes !

prix des lecteurs

Participez aux dixième prix M.O.T.T.S. des lecteurs :

5 romans et/ou 6 bandes dessinées en lice.

Empruntez-les, lisez et votez jusqu’au 12 juin 2020.

Le prix M.O.T.T.S., c’est aussi des rendez-vous avec des auteurs, et la projection Ciné-MOTTS de courts métrages. A suivre...

prix des lecteurs

Merci aux éditions Zoé, Rivages, de La dernière Goutte, Le Tripode, et Chambon pour leur soutien sous forme d'exemplaire de presse !

Crédits photos Thierry Huot

05/01/2020

Le Bouillon se jette à l'eau

Venant de Chassagny, Orliénas, Soucieu, St Laurent et Taluyers, nous avons été privés de notre rencontre de novembre pour cause de neige. C’est donc en décembre que nous nous sommes retrouvés à St Laurent d’Agny autour du thème de l’eau, avec des récits souvent autobiographiques, ou inspirés de la réalité.

 

eau, roman, bande dessinéeCapitaine de la Calypso, l'odyssée

Albert FALCO, Yves PACCALET

Arthaud, 2016, 21.50€

« À vingt ans, Albert Falco n'a rien : ni riche famille, ni brillante éducation. Rien, sauf une formidable passion pour la mer et des rêves d'évasion plein la tête... »

Mémoires d’Albert Falco (1927-2012), bras droit et chef plongeur de l'équipe du commandant Cousteau. Ensemble, ils ont fait plusieurs fois le tour du globe sur la Calypso, de missions scientifiques en visites d’épaves. Il a œuvré à la création du parc des Calanques, et dénonce le tourisme de masse et la pollution.

 

eau, roman, bande dessinéeLe phare, voyage immobile

Paolo RUMIZ

Hoëbeke, 2015, 16€

Grand voyageur, Paolo Rumiz prend le temps d’une découverte immobile, dans un phare perché sur un îlot au milieu de la Méditerranée. Se consacrant à l’exploration du phare et de son rocher, il raconte sa vie à côté des gardiens, mais surtout la nature, les goélands, l’observation des étoiles et de la météo. Paradoxalement, il décrit peu l’eau qui l’entoure, si ce n’est pour souligner les difficultés d’accostage, et évoquer la pêche des gardiens. C’est le vent qui est omniprésent dans son récit.

 

eau, roman, bande dessinéeLe grand marin

Catherine POULAIN

Ed. de l’Olivier, 2016, 19€

Un petit bout de femme, aux grandes mains et à l’immense détermination, part au bout du monde travailler comme marin pêcheur. Basée à Kodiak, en Alaska, elle se confronte à la mer, au sel, à une éprouvante cadence de travail, ainsi qu’à un environnement masculin très rude. On apprend beaucoup sur la pêche… et les errances de bar en bar entre deux campagnes de pêche.

 

eau, roman, bande dessinéeSouvenirs de la marée basse

Chantal THOMAS

Seuil, 2017, 18€

Souvenirs personnels, retour rêveur sur son enfance, ce roman est une ode à la mère de l’auteur, Jackie, qui nageait tout le temps, partout. Alors que sa mère vieillissante perd peu à peu la mémoire, l’auteur se remémore ses vacances à la mer, la plage et les animaux des bords de mer, son étude des estivants aussi.

 

eau, roman, bande dessinéeBleue

Maja LUNDE

Presses de la Cité, 2019, 22€

Le roman reprend une structure similaire à celle de Une histoire des abeilles. Le lecteur suit une évolution à des époques diverses : dans le passé, au présent et dans le futur. Ici, les chapitres alternent 1950 en Norvège, où l’on construit des barrages et détourne des rivières ; 2017, l’évolution du rapport à l’eau et les premières conséquences de la mauvaise gestion des rivières ; 2042, où la désertification contraint les habitants de certaines zones à l’exil. Il s’agit bien d’une fiction, avec des personnages attachants et combatifs.

 

eau, roman, bande dessinéeOublier Klara

Isabelle AUTISSIER

Stock, 2019, 20€

Secret de famille sur trois générations, chacune liée à une nature rédemptrice. Rubin, le père, a mené une rude existence sur les chalutiers, il est très marqué par la pêche intensive en URSS. En fin de vie, il fait appel à son fils Iouri pour comprendre ce qu’il est advenu de Klara, la grand-mère, disparue lorsqu’il était enfant, à l’époque de Staline. Roman assez doux malgré son sujet, Oublier Kara est une belle aventure humaine, située dans une nature sauvage.

 

eau, roman, bande dessinéeJuste après la vague

Sandrine COLLETTE

Denoël, 2018, 19.90€

Récit post-apocalyptique. L'eau a tout envahi. Sur un bout de terre émergée survit une famille de onze personnes. La barque qui pourrait les sauver ne peut en embarquer que huit. Le père doit faire des choix entre ses enfants. Se retrouvent d’un côté la barque face aux vagues et aux dangers de l’océan, et de l’autre les trois enfants laissés sur place… parce qu’ils sont les plus débrouillards ou les enfants « ratés » ?

 

eau, roman, bande dessinéeAu fond de l’eau

Paula HAWKINS

Sonatine, 2017, 22€

Thriller. En Angleterre, dans une rivière proche de Beckford aux eaux dangereuses, est retrouvé le corps d’une jeune fille. Suicide ou assassinat ?

 

eau, roman, bande dessinéeHistoire d’une baleine blanche

Luis SEPULVEDA

Metailié, 2019, 12€

Une baleine blanche raconte à ses petits dans quelles conditions elle a rencontré les hommes. Depuis les mythes du large de la Patagonie, où elle est chargée de guider les âmes Mapuches au-delà de l'horizon, jusqu'au XIXe s avec la chasse à la baleine -en particulier le baleinier du capitaine Achab. Beau récit pour tous, jeunes et moins jeunes, illustré par Joëlle Jolivet.

 

eau, roman, bande dessinéeMoi, baleine

Oriane CHARPENTIER, ill. Olivier DESVAUX

Gallimard jeunesse, 2019, 6.60€

Le récit débute sous la forme d’un petit conte illustrant l’apparition de la vie dans les océans, et pourquoi les baleines ont gardé un évent. Puis on suit un jeune baleineau à bosse dans sa découverte du monde qui l’entoure. Curieux, il s’éloigne du groupe, et vient en aide à des phoques en détresse. Récit poétique aux splendides illustrations, un très beau cadeau à faire aux enfants !

 

eau, roman, bande dessinéeCeux qui voulaient voir la mer

Clarisse SABARD

Charleston, 2019, 19€

Lilou, mère célibataire, quitte Paris car la mer lui manque, pour s’installer à Nice avec son fils. Elle y rencontre Aurore, une femme âgée, qu’elle pousse à raconter son histoire. Depuis des décennies, elle attend son grand amour, Albert, parti à New York tenter sa chance après la guerre… Lecture facile, mais point de mer dans ce récit, malgré son titre.

 

eau, roman, bande dessinéeIn Waves

A.J. DUNGO

Casterman, 2019, 23€

Roman graphique autobiographique, reprenant par vagues l’histoire d’amour entre l’auteur et Kristen, nouée autour de la mer et du surf. Malgré la maladie de Kristen, c’est une ode à la vie et à l’amitié, entrecoupée de chapitres au rythme différent, qui retracent les origines du surf à Hawaï et évoquent les premiers grands surfeurs, de Duke Kahanamoku à Tom Blake. Le dessin est simple et très graphique, d’une grande lisibilité. L’auteur utilise des tons bleus turquoise profonds pour la partie autobiographique, tandis que les pages consacrées à l’histoire et aux « beach boys » sont traitées en sépia.

 

eau, roman, bande dessinéeLe vieil homme et la mer

Thierry MURAT

Futuropolis, 2014, 19€

Bande dessinée librement adaptée du roman éponyme d’Ernest Hemingway. Golfe de Cuba, au début  des années 50. Un garçon court rejoindre le vieil homme qui lui a appris le métier de pêcheur. Le vieux Santiago a la poisse depuis longtemps. Malgré son savoir-faire et la discipline à laquelle il s'astreint, il revient bredouille de ses sorties en mer. Aussi le gamin a-t-il dû intégrer  un autre équipage. Après des mois de malchance, le vieil homme part seul en mer, et met en œuvre toute son expérience et toutes ses forces pour une pêche extraordinaire. Il affronte un gigantesque espadon. Bien qu’omniprésente, la mer est peu mentionnée dans le texte d’Hemmingway.

Thierry Murat réalise des planches quasiment monochromatiques, entre lumière orangée du soleil et bleu-nuit pour l’obscurité. Sa sobriété s’étend à la mise en page, où ses grandes vignettes, voire ses illustrations pleine page rendent l’immensité de l’océan et du ciel qui se confondent. Les personnages sont croqués en noir, et ressortent presque en ombres chinoises.

 

eau, roman, bande dessinéeL'homme de la mer

Deok-Hyun JANG

Pika, 2017, 22 €

Manhwa coréen. Anna, jeune femme désabusée, licenciée par son patron, se réfugie au bord de la mer, où le comportement d’un pêcheur de coquillages l’intrigue. Quoique particulièrement maladroite, elle le contraint à lui enseigner la pêche en apnée, inspirée de la tradition séculaire des haenyos, pêcheuses en apnée extraordinaires de l’île de Cheju, en Corée du Sud. Récit intéressant, mais les personnages ne sont guère sympathiques.

 

eau, roman, bande dessinéeLes enfants de la mer

Daisuke IGARASHI

Sarbacane, 2012 à 2014, 15.50€/tome

Manga traduit du japonais. Ruka, collégienne rebelle, fait la rencontre d’Umi, un garçon étrange qui passe son temps dans l’eau. Par ailleurs, un plongeur prétend avoir vu deux bébés nourris par un dugong (lamantin). Une énigme s’installe quant à la nature des enfants de la mer, à la recherche de leur mémoire. Dans ce manga au dessin extrêmement soigné et détaillé, l’auteur  semble s’inspirer de légendes de la mer japonaises, peuplées de créatures légendaires, pour écrire un conte écologique sur le monde aquatique.

eau,roman,bande dessinée

 

Nous finissons par la lecture à voix haute d’un poème de Raymond Carver

« Là où les eaux se mêlent ».

(titre choisi pour la biennale d’art contemporain  2019 de Lyon)

23/12/2019

Quand un parent s'en va

roman, deuilGrand National

Roland BUTI

Ed. Zoé, 2019, 16€

Tranche de vie de Carlo Weiss, que toutes les difficultés semblent accabler au même moment : Ana l’a quitté, alors qu’elle est toujours la femme de ses pensées et de son cœur ; sa mère arrive en fin de vie, et son esprit s’échappe de plus en plus, jusqu’au jour où elle disparaît de la maison de retraite. Enfin, son collègue jardinier semble rattrapé par un passé violent.

Pour la retrouver et la comprendre, le narrateur enquête calmement sur la vie de sa mère, sous le regard bienveillant du géant Agon, fournisseur en boulettes aux « herbes » calmantes. Récit tout en délicatesse, dans un grand amour des jardins ouvriers et des oiseaux. La mort arrive à pas feutrés dans ce grand hôtel suisse un peu décati mais distingué, où le client –comme pendant la guerre- est toujours roi.

 

roman, deuilAvant que j’oublie

Anne PAULY

Ed. Verdier, 2019, 14€

Autre ambiance pour cet autre récit de mort d’un parent. Ici, c’est la vie brute, concrète, qui transparaît dans un récit énergique et piquant. Avec un franc-parler souvent drôle, la narratrice organise les funérailles de son père, et remonte le fil des souvenirs en triant ses affaires. Au cours des étapes du deuil, ce sont autant les violences conjugales qui reviennent que les moments de tendresse. C’est le moment pour les enfants de se réconcilier -ou pas- avec ce père tellement excessif et insupportable, qui a transmis à sa fille un penchant pour l’alcool, et à son fils la tentation de la violence. Un premier roman vivant et plein d’humour !

Deux styles, deux sensibilités pour un même sujet. Entre les deux, mon cœur balance...

Aline

02/12/2019

Les simples

roman

 

Les simples

Yannick GRANNEC

Ed. Anne Carrière, 2019, 445 p.

 

Simples : plantes médicinales utilisées telles qu’elles sont fournies par la nature.

Le rythme du roman est donné par des dictons autour des plantes : il commence le vingtième jour d’avril « à Saint-Théodore fleurit le bouton d’or » et égrène le temps au fil des saints du calendrier : vingt et unième jour d’avril « à Saint-Anselme, dernières fleurs sème », vingt-deuxième jour d’avril « Pluie de Sainte-Opportune, ni cerises ni prunes »… Ainsi, l’auteur indique déjà les thématiques principales de son roman : piété, crédulité et herboristerie.

1584. Le récit débute à l’apogée de l’abbaye bénédictine de Notre-Dame du Loup, en Provence. Les Louventines disposent d’une protection spéciale du Saint-Siège, et bénéficient de privilèges octroyés par Françoise 1er lui-même. Ce régime de faveur n’est pas sans irriter l’ambitieux évêque local, monsieur de Solines, à qui échappent les bénéfices réalisés par le couvent. Il dépêche donc son jeune vicaire, Léon de Sine, pour une inspection. L’arrivé du jeune homme, gravement blessé en chemin et soigné à l’hôpital du couvent, aura d’énormes conséquences sur la vie de tous.

L’abbesse, mère Marie-Vérane fait régner l’entente entre les deux ordres de moniales : les Marie, sœurs contemplatives issues de la noblesse, et les Marthe, sœurs converses d’humble origine, qui travaillent durement aux cuisines, à l’entretien, au jardin, à l’hôpital et à l’herboristerie. Chacune semble avoir sa place, des offices jusqu’à la cueillette des simples, mais jalousies et rancœurs sont prêtes à s’embraser dans cet univers de femmes.

L’auteur détaille d’abondance la vie dans le couvent et les intrigues qui s'y déroulent, ainsi que les enjeux autour de celui ci. Chacun des personnages est étudié à la loupe, avec tendresse mais sans concession, en particulier sœur Clémence, herboriste de génie et soigneuse empirique, ainsi que sœur Gabrielle, dont la vocation ne va ni au couvent, ni au mariage ! Roman historique très documenté, assez cruel.

Aline

14:00 Publié dans critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman

11/11/2019

Falaise des fous

roman, peinture, Normandie

 

Falaise des fous

Patrick GRAINVILLE

Seuil (cadre rouge) 2018, 642 p., 22€

Passionnante fresque flamboyante des années 1870 aux années 1920, ce roman ambitieux entremêle destinées individuelles et épopées collectives. Formidablement écrit, il fourmille d’anecdotes qui racontent merveilleusement l’époque. La peinture -particulièrement l'impressionnisme- en est le fil conducteur.

Charles Guillemet commence son histoire en 1867 par sa première rencontre à Etretat avec Claude Monet, venu peindre la falaise. Le récit s’achève en 1927, après la mort du peintre et l’ouverture du musée de l’Orangerie, qui abrite ses Nymphéas. Le narrateur croisera Monet à plusieurs reprises au cours des soixante années qui séparent ces deux dates. Initié à la peinture par les trois femmes de sa vie, Mathilde l’esthète, Anna la peintre, et Aline l’ex modèle, il va suivre les grands artistes et écrivains de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, témoins de l’impitoyable bascule du monde.

Patrick Granville consacre des pages éblouissantes à la description de peintres célèbres, Monet, Courbet, Boudin, Degas, Renoir, Pissarro, Matisse, Picasso à ses débuts. De nombreux personnages célèbres traversent également son roman, des écrivains, Maupassant, Flaubert, Zola, Hugo, Proust, des hommes politiques et des journalistes, Barrès et ses errements, Léon Daudet en sa bassesse, Clemenceau, homme d’État inflexible et intime de Monet. Il analyse avec brio leur génie propre, leur folie créatrice, les paradoxes de leur personnalité.

L’Histoire est aussi au cœur du récit. Patrick Grainville fait revivre avec force la guerre de 1970, la Commune, les évènements tragiques comme l’incendie du Bazar de la Charité, la catastrophe minière de Courrières dont le terrifiant bilan égale celui du Titanic, sans laisser la même trace dans la mémoire collective. L’affaire Dreyfus fait surgir des passions nationales les plus sombres. La Première Guerre mondiale ne laissera pas indemne la famille du narrateur.

C’est aussi une époque fantastique qui voit surgir de nombreuses inventions, le téléphone, l’aéroplane, l’automobile, l’électricité, le cinématographe, le phonographe. L’argent coule à flots. Au Havre, les paquebots se bousculent dans la rade, venant de Valparaiso ou Shanghai, partant pour New York... Le monde et ses trésors affluent sur les quais. Avec Louis Gosselin, collaborateur d’Haussmann, Patrick Grainville dresse le portrait de cette génération d’entrepreneurs optimistes, exaltés par les promesses du progrès, les prouesses de la science et les prodiges du capitalisme naissant.

On suit les exploits exaltants des premiers aviateurs :  Blériot au-dessus de la Manche, Nungesser et Coli qui ont échoué dans leur tentative de traverser l'Atlantique Nord sans escale et surtout la traversée réussie de l’Atlantique par Lindbergh, à laquelle Patrick Grainville réserve dix pages de très haute volée.

La vie quotidienne des petites gens et particulièrement des pécheurs est évoqué avec justesse et réalisme. On assiste sur les quais de Fécamp, « saturés de foule et d’adieux », au spectacle déchirant du départ des Terre-Neuvas et des pêcheurs d’Islande, dont certains ne reviendront pas.

Ce livre foisonnant est aussi un bel hommage à la Normandie, replacée ici au centre d’un monde que les artistes, peintres, poètes et écrivains décrivent tel qu’il est mais aussi tel qu’il est en train d’advenir.

L’écriture fluide et limpide, le style vif, la richesse du vocabulaire, donnent une tonalité très vivante. Laissez-vous emporter par le tourbillon de ce roman érudit, ambitieux et passionnant.

Annie P.

22/10/2019

Diên Biên Phù

roman, Vietnam, amour

 

Diên Biên Phù

Marc Alexandre OHO BAMBE

Ed. Sabine Wespieser, 2018, 221 p., 19€

 

Diên Biên Phù,

Joli nom pour un naufrage…

Diên Biên Phù, c’est le creuset où le narrateur est né à la vie, en rencontrant les deux personnages déterminants de son existence : Alassane Diop, frère d’armes Sénégalais qui lui a sauvé la vie et l’a soutenu par ses convictions ; et Maï Lan, son grand amour, qui riait fort, aimait la vie, et a illuminé son séjour au Vietnam, malgré la guerre.

Pendant 20 ans, Alexandre, le narrateur, a vécu en France avec Mireille, femme admirable qui a essayé de composer avec le fantôme de Maï. Il a essayé d’être un bon père, un bon journaliste, un homme intègre. Pourtant « J’ai quitté l’Indochine et Maï, mais l’Indochine et Maï ne m’ont jamais quitté… Mon âme à son âme s’était prise. »

Mais voici qu’il quitte définitivement sa vie française pour revenir « à la poursuite de la flamme de sa vie » à Diên Biên Phù. Le récit alterne ses souvenirs de bataille, les moments d’exceptions passés avec Maï, les conversations avec l’ami Diop, leurs courriers, l’adieu à Mireille et à sa vie française. Nous suivons également Alexandre dans son installation au Vietnam, les nouvelles rencontres décisives qu’il fait, et sa recherche de l’amour perdu.

Histoire d’amour en temps de guerre, c’est aussi un regard critique sur les guerres coloniales, une ode à la fraternité. Le récit est nourri de références littéraires, et rédigé de façon remarquable, entre prose et poésie, litanie et texte scandé, tout en restant accessible et lumineux.

Aline

15:14 Publié dans coups de coeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, vietnam, amour

22/09/2019

Des hommes couleur de ciel

roman, terrorisme, intégration

Des hommes couleur de ciel

Anaïs LLOBET

Ed. de l’Observatoire, 2019, 209 p, 17€

Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs 2019

 

Une bombe vient d’exploser dans la cantine d’un lycée de La Haye, faisant de nombreuses victimes. La police affirme que le terroriste est un lycéen tchétchène.

Adam, au café avec un ami au moment où la nouvelle est diffusée, voit débarquer la police. Ils crient "son autre nom, Oumar", le menottent et l’arrêtent. En cellule, il retrouve son cousin, Makhmoud, arrêté lui aussi, mais son jeune frère Kirem a disparu.

Alissa Zoubaïeva, professeur de langue que ses amis croient Russe, impuissante, s’inquiète pour ses élèves, et espère que le poseur de bombe n’est pas l’un des siens. Elle prie pour n’avoir jamais croisé son regard dans les couloirs, ou pire, dans sa classe.

Les points de vue alternent entre plusieurs personnages. L’auteur recompose la trajectoire et les efforts d’intégration de quelques Tchétchènes, dont l’assimilation vole soudain en éclats. Oumar, "homme couleur de ciel", qui s'est construit une double identité pour protéger son secret, est particulièrement vulnérable aux pressions des musulmans intégristes.

Anaïs Llobet met en lumière l’impératif d’intégration des immigrés, et les conflits d’identité ou de loyauté qui en résultent. Un livre nécessaire, qui sonne juste, et nous questionne aussi sur la profondeur de notre accueil des étrangers. Combien de temps faut-il avant que les soupçons ne cessent de se porter sur eux ?

Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l'actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie. 

15/09/2019

Matador Yankee

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Matador Yankee

Jean-Baptiste MAUDET

Le Passage, 2019, 192 p., 18€

Lauréat 2019 du prix Orange du livre

 

Tijuana, ville frontière, ses quartiers sordides et ses arènes. John Harper, fils métis d’une Mexicaine et d’un Yankee, s’imagine fils de Robert Redford et mène sa vie comme un héros de western. Torero passionné, vif, agile, connaissant bien les ruminants, il n’a malgré toutes ses qualités jamais réussi à faire décoller sa carrière. La faute à ses yeux bleus et sa blondeur, comme le prétend son imprésario ? "Entre deux contrats, son cerveau s’échappe trop loin"  et il se retrouve régulièrement acculé par des dettes de jeu.

Cette fois-ci, il accepte un contrat de matador sur les hauteurs de la Sierra Madre, "chez les fous", pour rembourser la terrible Roberta. Combattre des "taureaux trafiqués sortis des enfers" ne l'effraie pas... mais le véritable danger ne se situe pas forcément dans l’arène !

Roadtrip américano/mexicain, un peu désabusé, aux personnages pittoresques et attachants. Bien que n’éprouvant aucun intérêt pour la corrida, j’ai été emportée par l’écriture précise et enlevée de l’auteur, aussi poétique qu'un Daudet dans ses descriptions des troupeaux. Très belle lecture, inattendue !

roman,road trip,corrida

Aline

04/09/2019

Rentrée littéraire septembre 2019 (encore)

roman, rentrée littéraire, famille

 

Les fillettes

Clarisse GOROKHOFF

Editions des Equateurs, 2019, 18€

 

Portrait de l’amour inconditionnel reliant trois filles et leur mère,  malgré ses fêlures et ses défaillances. Rebecca parfois est une maman extraordinaire, belle, fantaisiste, et décalée, capable de transformer une journée en fête. Mais d’autres fois, elle est incapable de se lever le matin pour s'occuper de ses filles, et ne fait que repousser le moment où elle cédera à la tentation de la chimie pour combler sa "peur permanente et infondée".

Ce roman, condensé en une journée représentative, fait se succéder les voix des cinq membres de la famille. Mari et père aimant, Anton le conjoint reste un peu périphérique, tandis que la mère étale son mal-être et que chaque fillette -par les petits riens de son existence- exprime ses attentes, ses espérances… et son inquiétude latente.  "Mais trois fillettes peuvent-elles sauver une femme ? Avec des cris, des rires, des larmes, peut-on pulvériser les démons d’une mère ?"

J’ai aimé les caractères et les voix prêtés aux enfants. La petite Ninon, 13 mois, toute en séduction  "comme tous les bébés, fait depuis sa naissance des efforts colossaux pour qu’on s’intéresse à elle, qu’on pense à la maintenir en vie, qu’on n’oublie pas de la nourrir, de la changer, de la bercer… Entre zéro et trois ans, l’enjeu est vital, il faut séduire les grands, à commencer par ses parents, pour ne pas mourir." Laurette, la rêveuse, l’imaginative, énurétique depuis quelques temps, se demande "pourquoi tout est si moche à l’école ?... Elle sait que la laideur rend triste : la tristesse peut tuer. C’est sa maman qui l’a dit…" Et enfin Justine, au CP, qui fait souvent les courses à la place de sa mère et va lui acheter ses cigarettes, "sa béquille, son phare, son rempart".

Très beau prologue aussi : « L’enfance est une atmosphère. Décor impalpable et mouvant, mélange d’odeurs et de lumières. Les silhouettes qui l’habitent sont fuyantes, et finisse par s’envoler. Sa mélodie est apaisante, la seconde d’après elle se met à grincer. Agonie à l’envers, épopée ordinaire, c’est le début de tout ; une fin en soi. L’enfance est irréparable. Voilà pourquoi, à peine advenue, nous la poussons gentiment dans les abîmes de l’oubli. Mais elle nous court après –petit chien fébrile- et nous poursuit jusqu’à la tombe. Comment peut-on en garder si peu de souvenirs quand elle s’acharne à laisser tant de traces ? »

J'ai été un peu frustrée par une sensation de "déjà lu", après le roman de Delphine de Vigan Rien ne s’oppose à la nuit.  Pour autant j’en ai apprécié la justesse. L’auteur, née en 1989, se consacre à la philosophie et à l’écriture. Dans une interview accordée à LoupBouquin, elle évoque les personnages féminins de ses deux livres précédents, Ophélie (De la bombe) et Ava (Casse-gueule)  présentent de nombreux points communs avec Rebecca, dont « leur perplexité existentielle, leur refus des conventions sociales, leur désir absolu de liberté et leur quête de sentiments authentiques et intenses. »

Aline