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26/01/2021

Un monde à porté de main

roman, art

 

Un monde à portée de main

Maylis de Kerangal

éd. Verticales, 2018, 288 p., 20€

 

Avec ce roman Maylis de Kerangal nous fait découvrir, avec talent, l’art du trompe-l’oeil et interroge sur l’artifice et la frontière entre illusion et réalité.

Paula rêvait d'être artiste, elle sera peintre en décor, elle apprendra les trompe-l’œil, les bois et les marbres, elle créera l'illusion sur les murs, les plafonds, au cinéma, jusqu'à la consécration, jusqu'au projet qui la touchera jusqu'au plus profond de son âme. Avec en toile de fond, Jonas, toujours.

Après avoir passé son bac et cherché sa voie pendant 2 ans sans beaucoup de conviction, Paula se découvre une sensibilité d’artiste.  Après quelques mois dans une école préparatoire aux Beaux-Arts, elle abandonne et subitement décide d’intégrer le prestigieux Institut Supérieur de peinture de décors à Bruxelles.  La formation est courte, 6 mois mais intense ; la charge de travail est violente pour une étudiante comme elle, peu habituée à l’effort. La pratique en atelier est très physique, épuisante et douloureuse. Mais elle s’accroche.

Copier n’est pas si simple. Pour imiter le bois, il faut sentir la forêt, établir une relation avec elle. Pour peindre les marbres, il faut accepter des codes de représentation stricts, une syntaxe, un vocabulaire rigoureux, scruter leur spécificité, différencier les marbres de Carrare, Grand antique, Labrador, Henriette blonde, Fleur de pécher, Griotte d’Italie, se familiariser avec les couleurs Vert de Polcevera, mischio de San Siro, albâtre du mont Gazzo. Paula apprend  à développer son sens de l’observation, à maîtriser ses gestes, à pénétrer dans la matière même de la nature, à explorer sa forme pour capter sa structure.

Elle partage cet enseignement avec une vingtaine d’élèves venus d’horizons divers pour des raisons bien différentes. Après quelques semaines, ils finissent par constituer une petite communauté. Paula se lie d'amitié avec Kate, débrouillarde et impulsive et noue une relation ambiguë avec son co-locataire Jonas, secret, énigmatique et surdoué. Le diplôme obtenu, ils suivront chacun leur route mais resteront en contact.

Pendant 5 ans Paula enchaîne des chantiers modestes, s’assurant ainsi une autonomie matérielle fragile mais réelle.  Au fil des expériences, elle gagne en professionnalisme. Elle acquiert une petite notoriété lui offrant des chantiers de plus en plus intéressants. Elle devient nomade, se déplace au gré des contrats, s’adapte à toutes les pratiques, à tous les protocoles, à tous les rythmes. Mais cette précarité, cette instabilité la rendent vulnérable. Ni les amours, ni les amitiés ne durent. Sa vie devient un tourbillon qu’elle ne maîtrise pas.

Et un jour, un appel de Jonas bouleverse son existence. Il offre à Paula le fac similé ultime : participer à la réplique IV de la grotte de Lascaux. « Ce chantier est pour toi. Une caverne cabossée, des peintures rouges et noires, des taureaux, des rennes, la chapelle Sixtine de la Préhistoire ». Paula se passionne pour ce chantier hors du commun, et elle parvient enfin à sortir du décor et à s'inventer pleinement, découvrant la vertigineuse profondeur du vrai monde et un amour véritable.

Maylis de Kerangal, comme dans ses autres romans, s'approprie le lexique technique pour décrire avec précision l'univers qu'elle présente. Tout est précis, détaillé.  Elle invite à une réflexion sur l’Art, la création et la copie. Mais elle livre aussi une analyse fine et subtile de l’enseignement, des rapports familiaux, de l’amitié et de l’amour. Un bon roman.

Annie

18:41 Publié dans critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, art

22/01/2021

Cogito

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Cogito

Victor Dixen

R. Laffont, mai 2019, 537 p., 19€90

 

Roxane, 18 ans, rebelle depuis le décès accidentel de sa mère, pour lequel elle blâme en vrac la société de plus en plus automatisée et son père, sombre dans la provocation et la petite délinquance avec sa bande de "Clébardes".

Sa seule chance de décrocher le BAC (Brevet d’Accès aux Corporations) est d’obtenir une bourse pour un stage de « science infuse », remise à niveau neuronal organisé par la corporation Noosynth. Mais que faire quand le stage de cyber-bachotage en île paradisiaque vire au cauchemar ?

Beaucoup d’action et de revirements dans ce roman de science-fiction teinté de philosophie, en un seul tome. Il est facile à lire, mais questionne sur ce qu’est la pensée, sur ce qui fait la spécificité de la pensée humaine par rapport à l’intelligence artificielle. Victor Dixen fait appel aux grands philosophes ou théoriciens de l’humanité : Descartes et Rousseau sont évoqués, mais aussi Turing, Asimov ou Ada Lovelace. Parfait pour les lycéens, ce roman a d'ailleurs gagné leur prix Imaginales 2020.

Aline

09/01/2021

à saute-livres, le meilleur des livres pour enfants

Toute l’année, un comité de lecture de bibliothécaires de Lyon et Rhône se réunit afin de lire, acheter et mettre en valeur le meilleur de la littérature jeunesse.

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Pour vos choix de lecture ou les cadeaux aux enfants (même si Noël est déjà passé) vous pouvez consulter notre sélection officielle, ou nous retrouver sur le site A Saute-Livres  pour de nouvelles découvertes.

La plupart de ces titres sont disponibles dans les médiathèques du réseau.

07/01/2021

La transparence du temps

Cuba, roman policier

 

La transparence du temps

Leonardo Padura

Métailié (Bibliothèque Hispano-Américaine), 2019, 426 p., 23€

 

Leonardo Padura est né à La Havane en 1955. Diplômé de littérature hispano-américaine, il est romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma. Il a obtenu de nombreux prix littéraires. Il a créé le personnage de Mario Condé, son double, avec Passé parfait paru en 2008.

Amateur de rhum, de café et de littérature, Mario Condé aime savourer les plaisirs de la vie. Ex-inspecteur reconverti dans la recherche et l’achat de vieux livres, il mène des enquêtes officieuses au gré des demandes, tout en promenant son spleen dans La Havane, entouré par ses fidèles amis, une génération qui n'a connu de l'utopie que le goût amer de la désillusion. Un anti-flic pas très méthodique qui se fie essentiellement à ses intuitions et ses pressentiments.

Dans La transparence du temps, Leonardo Padura emmène le lecteur dans le milieu des marchands d’art de La Havane, ainsi qu’à travers les siècles. Mario Condé voit avec inquiétude approcher son soixantième anniversaire. Il réalise qu’il vieillit et son moral est au plus bas. De surcroît sa recherche d’ouvrages rares s’avère de plus en plus difficile.

C’est dans cet état d’esprit qu’il reçoit l’appel d’un ancien camarade de lycée, Bobby, spécialisé dans l‘achat et la vente d’objets précieux et d’œuvres d’art. Une statue miraculeuse de Vierge en bois noir lui a été dérobée par son amant Raydel. Elle n’a pas de valeur marchande, explique-t-il, mais une valeur sentimentale, car elle a été amenée de Catalogne en 1936 par son grand-père venu s’installer à La Havane pour fuir la guerre civile espagnole. 

Mario Conde s’embarque alors dans une aventure pleine de rebondissements qui le conduira de la misère des bidonvilles où survit péniblement toute une population de migrants venus de Santiago à la richesse insolente des marchands d’art et des nouveaux riches sans scrupules et au mode de vie très confortable.

L’origine médiévale de la Vierge noire sert de prétexte à l’auteur pour nous faire remonter le temps et nous plonger dans plusieurs faits historiques marquants : La prise de St Jean d‘Acre en 1291 par les troupes du sultan Khalil al-Ashraf qui sonne la fin de la conquête de la Terre Sainte ; La persécution, la condamnation et la dissolution de l’ordre des Templiers en 1307 par Philippe IV ; La guerre entre Catalans au XVème siècle, menée au détriment de la population par des seigneurs avides de puissance. 

La statue est chaque fois protégée et sauvée et termine son périple en 1472 dans un petit hameau pyrénéen où le seigneur du coin, Jaume Pallard, fait édifier une chapelle pour remercier la Vierge de l’avoir ramené à la vie. Pendant des siècles elle est adorée et remerciée pour ses miracles jusqu’en 1936 où elle est à nouveau enlevée et traverse l’océan...

Nous retrouvons, à travers les turbulences du temps, Antoni Barral, personnage intemporel dont le destin est inéluctablement lié à celui de la statue. « Il pensa alors qu'il voyait le temps à travers la transparence d'une goutte de pluie accrochée à une branche. Ou en franchissant les années, à travers la transparence cristalline d'une larme qu'un état d'âme altéré mais incoercible avait arraché à ses yeux. »

Une nouvelle fois, ce roman sert à présenter l’existence quotidienne de la population cubaine, l’atmosphère sociale et politique, ainsi que les changements qui sont en train de s’y opérer. Leonardo Padura décrit d’ailleurs ses romans noirs comme des « chroniques sociales qui, pour se mettre en place, partent d’un délit, ou d’un homicide ».

Avec force et sensibilité, il communique son amour de Cuba, de La Havane et de son quartier, son sens aigu de l’amitié et son attachement aux valeurs épicuriennes, vaille que vaille. Il nous émeut par ses accès de mélancolie, son désenchantement et sa capacité à résister à la fatalité avec le soutien indéfectible de ses amis de toujours et de l’amour de sa vie, Tamara. Ce roman mêlant intrigue policière et voyage dans le temps est absolument passionnant.

Annie

23/12/2020

Préparons ensemble la nuit de la lecture

concours d'écriture, concours d'illustration, arts créatifs

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15/12/2020

Secrets de famille

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Double secret

Willa MARSH

Autrement, 2015, 361 p., 21€

Traduit de The Summer House par Aline Weill

 

Une famille atypique, famille de cœur, se rassemble avec affection dans "la grande maison" autour de Milo, ancien brigadier à la retraite, et sa petite ex-belle-sœur Lottie. Lottie, malgré son peu de sens pratique, a élevé Matt et Imogen lorsque leur mère dépressive a sombré dans l’alcool, et ils viennent se ressourcer auprès d’elle quand ils en ont besoin ; Milo accueille son fils Nick lorsqu’il fait trop de bêtises ; la coquette et lucide Venetia aime rendre visite à son vieil amant…

Après la mort de sa mère Helen, Matt découvre dans son coffret à trésors des photos qui font remonter d’anciens souvenirs à la surface. Il tente de percer le mystère de l’étrange sensation de manque qui l’a toujours habité : enfant, il l’avait comblé avec un ami imaginaire ; adulte, il en a tiré la substance d’un roman devenu bestseller.

Willa Marsh décrit ses personnages avec douceur, et les situe dans une calme campagne anglaise, avec laquelle ils développent des liens forts. Le "pavillon d'été", le jardin, les oiseaux ou les chiens et les chats sont source de joie et de paix. Le récit laisse une part à l’inexpliqué (au surnaturel ?) là où Matt –et surtout Lottie- ont une sensibilité hors normes, à la limite d’une forme de clairvoyance

« Tu crois aux fantômes ?

-Je pense que, partout où il y a eu des émotions puissantes, des échos demeurent. »

Le secret de famille ne semble peser que sur Matt, mais sa résolution lui est indispensable pour avancer, incapable qu’il est devenu d’écrire ou de nouer une relation profonde avec une femme.

L'écriture de Willa Marsh, fluide et agréable, nous transporte facilement dans une ambiance anglaise. La seule difficulté réside dans la compréhension des liens de famille.

Aline

14/12/2020

école du cirque, école de la vie !

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Tumée, l'enfant élastique

Marion Achard

Actes Sud Junior, octobre 2020, 119 p., 13€50

Tumée est née dans une famille d’éleveurs Mongols qui, après des hivers trop rigoureux pour les troupeaux, a dû quitter la steppe et  installer sa yourte dans les quartiers pauvres d’Oulan-Bator. Sa passion pour la gymnastique contorsionniste est liée aux personnes qu’elle aime : elle a pratiqué des exercices dès le plus jeune âge avec son père, bien que celui-ci doive souvent s’absenter pour trouver du travail, et a progressé à l’école du cirque auprès de son amie Arioma. 

Dès le premier chapitre, le lecteur suit, instant par instant, la tentative de record du monde de Tumée en position de Marinelli, l'une des contorsions les plus extrêmes où le poids total du corps recourbé en arrière repose sur la machoire,  exploit physique exigeant un complet dépassement de soi.  Le roman alterne entre ses efforts pour tenir la position le plus longtemps possible et le souvenir de ses jeunes années.

Marion Achard s’est rendue en Mongolie à la rencontre des enfants et adolescentes contorsionnistes d’Oulan-Bator. Très documenté, ce roman n’en est pas moins une belle histoire de famille,  d’amitiés, de soutien indéfectible et de persévérance.

Aline

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07/12/2020

Semiosis, science-fiction écologique

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Semiosis

Sue Burke

Albin Michel (Imaginaire), 2019, 434 p., 24.90 EUR

Traduit de l'américain Semiosis par Florence Bury

 

Une expédition humaine a quitté la Terre et ses conflits pour s’établir sur une planète lointaine compatible, au terme d’un voyage de 160 ans. Sur Pax, ils veulent « fonder une nouvelle société en pleine harmonie avec la nature, dans la confiance mutuelle, la joie, l’amour, la beauté, la communauté et la vie ». Nous suivons d’abord l’établissement difficile de la première génération, en butte à un monde qu’elle ne comprend pas, puis l’adaptation, génération après génération et la confrontation de l’utopie à la réalité.

L’originalité de ce roman de science-fiction tient à l’importance accordée aux relations entre humains, animaux et végétaux, tous plus ou moins dotés d’intelligence. Les échanges entre les plantes ne vont pas sans rappeler les essais de Wohlleben (La vie secrète des arbres), mais elle est poussée jusqu'aux échanges et à la compréhension entre espèces différentes. La communication est au cœur du récit : comment se comprendre lorsque tout notre référentiel est différent ? La fable écologique est développée à l’extrême, jusqu’à l’idée de symbiose entre les hommes, les animaux et les plantes… unis (ou pas) pour la survie et dans l’amour du beau.

Passée une certaine frustration lorsque l’auteur choisit d’abandonner les personnages d’une génération pour avancer à la suivante, j’ai trouvé ce récit passionnant, et porteur d’un regard stimulant  sur nos rapports entre nous, et à la nature ! Le roman peut se lire seul, mais un second tome de ce dyptique, Interference, est déjà paru en anglais...

Aline

04/12/2020

Retour à Vienne

nazisme, Autriche, amour, pardon

 

Revenir à Vienne

Ernst Lothar

L. Levi (Littérature étrangère), 2019, 506 p., 23€

Traduit de l’allemand Die Rückkehr par Elisabeth Landes

Ce roman, paru en édition française en 2019, a été écrit de 1945 à 1949 (date de sa parution en Autriche). Ernst Lothar, écrivain viennois, s’exile aux Etats-Unis en 1938 en raison de ses origines juives. Il revient en Autriche après la guerre comme conseiller du gouvernement américain en charge de la dénazification culturelle. "Revenir à Vienne" est fortement inspiré de sa propre expérience.

Félix on Geldern est d’ascendance juive par son grand-père maternel. Sa profonde hostilité envers l’Allemagne nazie l’a poussé à fuir l’Autriche en 1938 avec toute sa famille, à l’exception de sa mère. Ils partent à New York, où ils vivent très confortablement grâce aux investissements réalisés par le grand-père, et où ils obtiennent la nationalité américaine. En 1946, dans l'euphorie de la défaite du nazisme, Félix obtient l’autorisation de revenir un mois à Vienne avec sa grand-mère Viktoria, dans le but d’obtenir la restitution des biens familiaux.

Félix a rêvé ce retour pendant des années et c’est pour lui un très grand bonheur de revoir la ville qu’il aime tant. Mais il se heurte à une réalité accablante : la ville est en ruine, ses habitants affamés, la confrontation avec les victimes insoutenable, l’occupation américaine très mal acceptée. Le nazisme est toujours présent. D’anciens collaborateurs ont encore de l’influence. Ainsi Félix, cité comme témoin au procès d'un ex-ministre accusé d'avoir facilité l'Anschluss, confirme la culpabilité de l'inculpé et se heurte, stupéfait, à des juges sympathisants nazis. Félix découvre sa ville sous un autre jour avec les compromissions, les actes de lâcheté, les silences criminels, les non-dits sur le récent passé nazi.

Ce douloureux constat est aggravé par sa rencontre avec une femme qu’il a passionnément aimée.  En 1938, Gertrud Wagner était une jeune chanteuse lyrique talentueuse promise à une brillante carrière. Malgré le rattachement de son pays à l’Allemagne nazie, elle a choisi de rester plutôt que de partir avec Félix. Sa réussite professionnelle était alors sa priorité et elle n’a pas hésité à se compromettre avec les dirigeants nazis, en particulier, Goebbels avec lequel elle a entretenu des relations ambiguës.

Dès qu’il la voit sa passion ressurgit intacte et empêche tout raisonnement logique. Elle l’accapare et une seule chose compte pour lui, épouser Gertrud. Celle-ci partage son amour mais nie les faits qui lui sont reprochés. Pourtant elle se souvient de son indifférence, de son silence face aux brimades, aux arrestations, aux déportations de voisins, connaissances, ami(e)s. Cela ne l’a pas empêchée de chanter, danser, s’amuser. Elle prend conscience des conséquences de son attitude et d’un passé incompatible avec les convictions de Félix…

Ce livre n’est pas seulement un roman, c’est aussi un témoignage criant de vérité. A travers Félix, Ernst Lothar décrit ce qu’il a vu, ressenti, vécu et il interroge. Peut-on pardonner et oublier ? Il livre une réflexion sur la difficile confrontation entre l’amour de sa patrie et une période de son histoire qu’on aimerait oublier.

Annie

29/11/2020

Souvenirs doux amers du Vietnâm

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Sous le ciel qui brûle

Hoai Huong Nguyen

V. Hamy, 2017, 18€

 

A 40 ans, Tuân vit en ermite dans l’Oise. Lors d’une promenade dans la forêt de Chantilly, à la recherche des premières jonquilles du printemps, il laisse affluer ses souvenirs d’enfance en Anman. Les paysages de campagne vietnamiens et français semblent dialoguer dans une douceur mélancolique.

« Son grand-père avait construit sa maison dans le hameau de Shui (non loin de Huê), sur un large terrain au bord d’une rizière. Lorsque ses enfants étaient devenus grands, ils y avaient bâti leur maison à côté de la sienne, de sorte que cette entreprise finit par donner un lot de paillotes hétéroclites au milieu d’un jardin verdoyant. Il y poussait toutes sortes de plantes ; lorsque Tuân était petit et qu’il s'y promenait, les belles-de-nuit, les roses et les pivoines formaient à ses yeux une forêt colorée. Le grand-père avait aménagé un verger où l’on trouvait de nombreux arbres fruitiers. Un plaqueminier centenaire y tenait une place singulière. Haut de vingt mètres, il avait un énorme tronc entrelacé d’orchidées blanches ; à l’automne, son feuillage devenait écarlate et se chargeait de fruits sucrés. Dans le pays, on le disait habité par les esprits errants. Chaque nuit, il semblait s’animer, ses branches craquaient et murmuraient sous le vent… »

Elevé par son grand-père et par sa tante Anh à la mort de ses parents, Tuân a vu partir tous ceux qu’il aimait. Avec la progression du Viet-Minh, les séparations et les exactions se sont multipliées, jusqu’à pousser Tuân à l’exil.

Tombé amoureux du français à l’école primaire, pour ses comptines et ses sonorités, il a lu avec délices les volumes de la Comtesse de Ségur, qui lui semblaient d’un grand exotisme, et partagé ses lectures avec sa jeune cousine. Adolescent, ce sont les écrits de Gérard de Nerval qui l’ont passionné et lui ont donné le goût de la campagne française et de la poésie. C’est aussi cette langue adorée qui sera son refuge et son inspiration.

Ce texte baigné de poésie navigue avec douceur entre la nostalgie de l’enfance et la mélancolie du présent. Les moments difficiles sont atténués par l’évocation puissante des paysages et des personnes aimés.

Aline