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03/04/2018

Les délices de Tokyo

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Durian SUKEGAWA

Albin Michel, 2016 / A Vue d’œil 2016

Traduit du japonais An par Myriam Dartois-Ako

 

Sentrô Tsujii travaille depuis quatre ans sans prendre le moindre jour de congé, pour rembourser ses dettes à celui qui lui a donné sa chance à sa sortie de prison. A Tokyo, dans la rue commerçante des Cerisiers, il passe toutes ses journées debout derrière les plaques chauffantes de son échoppe, et confectionne les dorayaki efficacement mais sans passion.

C’est alors que survient madame Tokue Yoshii, qui lui fait découvrir des saveurs inattendues avec sa pâte « an », la pâte de haricots confits dont on farcit les crêpes dorayaki. A 76 ans bien comptés, elle souhaite ardemment travailler avec lui dans l’échoppe, et remet totalement en question sa façon de travailler. Les descriptions sont si précises qu'on croirait la voir choisir avec soin les haricots azuki et "écouter leur voix" à la cuisson !

Elle transmet à Sentro son plaisir de bien cuisiner, redonnant un sens à son travail quotidien. A son tour, il s’attache à la confection de bonnes pâtisseries, et imagine même d’innover.

Si le roman s’arrêtait là, ce serait déjà un grand plaisir de lecture, une histoire positive de transmission entre générations et d’amour du travail bien fait. Deux sujets qui me tiennent à cœur. Mais le récit acquiert une profondeur supplémentaire avec le secret des doigts tordus de la vieille dame, en lien avec sa vie dans le quartier clos de Tenshoen. Et là, c’est à une page tragique de l’histoire du Japon que l’on s’intéresse, avec compassion. Je ne vous en dirai pas plus, à vous de lire ce roman pour découvrir peu à peu la vie de ces héros du quotidien.

Un roman touchant, qui a donné lieu à un beau film éponyme en 2015.

Aline

18/02/2018

Jeu blanc

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Richard WAGAMESE

Zoé éditions (Ecrits d’ailleurs), 2017, 256 p., 20.90€

Traduit de Indian Horse par Christine Raguet

 

Richard Wagamese nous avait émus avec Les étoiles s’éteignent à l’aube (Medicine Walk, 2014). Les éditions Zoé remontent le fil de ses écrits en publiant Jeu blanc (Indian Horse, 2012). Considéré comme son chef d’œuvre au Canada, le roman développe deux thèmes spécifiquement canadiens : le hockey sur glace, et l’effacement de la culture indienne.

C’est depuis le centre de soins New Dawn « la nouvelle aube » que le narrateur rédige son histoire personnelle, comme un récit thérapeutique. Saul Indian Horse, du Clan des Poissons, des Ojibwés (Anishinaabes) du Nord de l’Ontario, évoque ses jeunes années : « J’ai grandi dans la crainte de l’homme blanc. Il s’avéra que j’avais raison » (p. 17). "Ma sœur Rachel disparut à six ans, avant ma naissance, laissant un spectre au sein de notre camp... En 1957, quand j’avais quatre ans, ils prirent mon frère, Benjamin. » Ses parents détruits errent d’un camp provisoire à l’autre, suivant le travail saisonnier et le whiskey : les enfants enlevés sont remplacés « par des bouteilles brunes pleines de mauvais esprits ».  Sa grand-mère Naomi essaie de le protéger en l’emmenant sur les terres ancestrales du clan vers les lacs Gods et en lui transmettant la culture ojibwe et le lien avec son grand-père chaman Shabogeesick. Mais lorsque le vent du nord se met à souffler lors d'un hiver trop rigoureux, elle est forcée de rejoindre la civilisation.

C’est alors au tour de Saul d’être interné au St Jerome’s Indian Residential School, où il rejoint la cohorte des enfants enfermés pour être désindianisés plutôt qu’éduqués. « à l’intérieur, l’odeur de javel et de désinfectant était si forte que j’avais l’impression que la peau pelait à l’intérieur de mon nez » (p. 53). Récurés à vif, tondus, battus à la moindre erreur, avec interdiction de parler l’ojibwe, les enfants y sont brisés, poussés à la folie ou au suicide. « St Jerm’s nous décapait, laissant des trous dans nos êtres ». (p. 91) « Ils appelaient ça une école, mais ça n’en fut jamais une. Nous passions le plus clair de nos journées au labeur. Le seul contrôle portait sur notre capacité à tenir le coup… Mais ce qui nous terrifiait le plus, c’étaient les assauts nocturnes ».

Initié par le Père Leboutilier au hockey, Saul se passionne pour le jeu. Autorisé à pelleter la neige et à entretenir la glace de la patinoire de fortune, il s’entraîne en cachette, utilisant du crottin comme palet. Phénomène du hockey, il possède une vision du jeu extraordinaire : « Je voyais les propriétés physiques du jeu et l’action, mais aussi l’intention. Si un joueur pouvait contrôler une partie de l’espace, il pouvait contrôler le jeu ». Le hockey est son plaisir et son espace de liberté, il l’élève au-dessus de son statut de victime. Sport d’équipe, c’est aussi un lieu de camaraderie : « Dès l’instant où je touchais la glace, tout cela était derrière moi… Dans l’esprit du hockey, je croyais bien avoir trouvé une communauté, un abri et un refuge, loin de toute la noirceur et la laideur du monde ».   Au fur et à mesure qu’il progresse, il doit s’endurcir au contact d’équipes de plus en plus performantes, mais aussi se confronter au racisme qui règne dans le Canada des années 1970, où « Les blancs croient que ce jeu est à eux » (p. 107).

Incapable de poser ce livre, je l’ai lu d’un trait, en tension entre les visions de culture indienne, les mauvais traitements, l’évasion procurée par le jeu, les injustices et la colère. Suspendue aux émotions de Saul et avide de comprendre comment il se retrouve en centre de désintoxication… et comment il s’en sort.

 

Pour rendre l’ambiance de l’institution St Jérôme, l’auteur s’est inspiré de témoignages recueillis en 1979 lorsqu’il était journaliste, et qui transparaissaient déjà dans son premier recueil de poésie Runaway Dreams avec « For Generations Lost » et « Graveyard ». Les liens avec son histoire personnelle sont nombreux : sa longue pratique du hockey lui permet de nous faire ressentir la sensation de liberté et la joie sauvage du hockey « the shining white glory of the ring ». Très jeune, l’auteur a été retiré à  sa famille biologique et placé dans des foyers d’accueil, dont il s’est enfui pour mener une vie chaotique. En tout cas, il admet que l’écriture du roman l’a aidé à ressentir moins de colère par rapport à sa jeunesse. 

Les jours heureux, proches de la nature et du mode de vie indien traditionnel, sont contés dans un style de « réalisme magique », en opposition aux moments sombres de St Jérôme, relatés avec une grande sobriété. Wagamese insiste plus sur la résilience que sur les mauvais traitements. Il exprime sa vision dans un entretien passionnant en 2013 à UBC : Oui, tout ceci est arrivé, et c’est une honte. Mais la (ré)conciliation doit se faire.

Richard Wagamese s’est construit lui-même. N’ayant pas fréquenté l’école plus loin que le grade 9 (3ème), il a passé une bonne partie de son adolescence dans les bibliothèques, et dit avoir fait lui-même son éducation entre les couvertures des livres. A 24 ans, après avoir trouvé ses racines, il a compris que l’une des missions principales de sa vie serait d’être un raconteur d’histoires. Bien joué, monsieur Wagamese !

« Tant qu’il n’a pas été lu, un livre n’est pas vraiment achevé » Toutes les intentions et l’énergie que  l’auteur  a insufflées à ce livre continuent à vivre malgré son décès en mars 2017. A lire, donc, absolument.

A voir : Une version filmée du roman est sortie en 2017, avec John Alsosa, récompensée aux festivals de Toronto, Calgary et Vancouver.

Lire aussi Les étoiles s’éteignent à l’aube (éd. Zoé, 2016), ainsi que le roman qu’il préférait dans son œuvre Ragged Company (autour des sans-abri), non encore traduit. Parions que les éditions Zoé, qui ont fait un excellent travail avec ses deux derniers romans, vont continuer les traductions.

Aline

31/01/2018

La nuit des béguines

roman historique

 

La nuit des béguines

Aline KINER

Liana Levi, 2017, 329 p., 22€

 

Au 13ème siècle, sous la protection de Louis IX, des petites communautés de béguines se sont établies à travers le royaume de France. Un grand béguinage a été créé à Paris dans le quartier du Marais pour accueillir des femmes pieuses, veuves ou célibataires. Ce refuge leur offre une alternative à la tutelle d’un époux ou de l’Eglise. Elles peuvent, par choix, vivre, travailler ou étudier comme bon leur semble, libérées de toute autorité hormis celle du roi. Elles forment une communauté de femmes libres et indépendantes.

L’histoire se situe au début du 14ème siècle, au moment où le roi Philippe Le Bel fait arrêter les Templiers, et où l’intolérance se développe. Les béguines, trop libres, trop cultivées, sont dans le collimateur de l’Inquisition. Un événement dramatique va précipiter la fin du béguinage. Marguerite Porete, béguine de Valencienne écrit un manuscrit intitulé « Le Miroir des âmes simples et anéanties ». Elle critique les clercs et théologiens et loue l’amour direct pour Dieu, en dehors de toute institution. Considéré comme hérétique, son manuscrit est brûlé. Cependant Marguerite persiste dans ses convictions et continue à écrire. Arrêtée, elle ne renie rien et est brûlée vive place de Grève à Paris en 1310.

Sur ce fond historique Aline Kiner brosse le portrait de femmes attachantes, à forte personnalité. Maheut, une adolescente rousse (à l’époque ce détail a son importance) mariée contre son gré à un mari violent, qui fuit et trouve refuge dans ce havre de paix ; Isabel la doyenne, herboriste et guérisseuse ; Ade, lettrée, belle et noble que la vie a rendue amère ; et Jeanne du Faut femme entreprenante, négociante en tissus de qualité et responsable d’un atelier de tisseuses, fileuses, brodeuses. Humbert, un moine franciscain, recherche Maheut et son destin va être lié à celui des béguines.

Passionnant, divertissant, très documenté, d’un intérêt historique, culturel et social incontestable, le roman d’Aline Kiner fait découvrir dans cette fresque palpitante un Moyen-Âge méconnu. C’est à la fois un voyage au cœur de Paris, ville grouillante et animée, pleine d’odeurs et de bruits et en même temps la découverte plus intime et délicate, presque secrète, d’un béguinage royal au cœur du Marais.

Ce roman  nous fait vivre cette expérience sociale et spirituelle de l’intérieur, comme un bel hommage rendu à ces femmes d’exception.

Annie

27/01/2018

Gabacho

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Aura Xilonen

Traduit du mexicain Campeon Gabacho  par Julia Chardavoine

Liana Levi,  janvier 2017, 363 p., 22 €

 

Liborio n’a rien à perdre, puisqu’il n’a jamais rien eu. Jeune Mexicain, il a traversé le Rio Grande au péril de sa vie, s’est échappé d’un esclavage moderne dans les champs de coton, et a trouvé provisoirement  asile dans une librairie. Certes, son patron l’agonit d’insultes fleuries à longueur de temps, mais il l’encourage aussi à lire tout ce qui lui tombe sous la main, et à se forger ainsi une culture toute personnelle.

Le roman s’ouvre sur une scène de rue : Liborio fonce à la défense d’une jolie « gisquette » qui le fait rêver depuis longtemps, lorsqu’elle se fait importuner par un petit caïd local, un « fils de pute qui lui a palpé le cul avec ses doigts mycosiques ». Réaction dangereuse lorsque l’on est un clandestin, seul, et pas bien grand. Liborio s’en sort par miracle grâce à un crochet du droit foudroyant, qui va changer sa vie : la bagarre a été filmée, et fait le tour des réseaux sociaux, déchaînant haines, spéculation ou soutiens…

Entrecoupé de flashbacks sur l’itinéraire du jeune Mexicain, le récit est mené tambour battant, dans un langage fleuri. Les dialogues ébouriffants,  puisent –à bon escient- dans les registres les plus littéraires ou les plus crus, parsemés de spanglish, métaphores  et néologismes. Ce style unique fait une bonne partie du charme du roman, ainsi que le personnage de Liborio, dur au cœur tendre, qui ne doit sa survie à sa volonté farouche, à ses poings et à son jeu de jambes.

Brillant roman d'apprentissage -et premier roman- écrit à 19 ans par Aura Xilonen (née au Mexique en 1995) qui poursuit actuellement des études universitaires de cinéma. Julia Chardavoine, dont c’était le premier roman traduit du mexicain au français, a réalisé un remarquable travail de traduction…et de création ! Elle en parle ici.

Aline

16/12/2017

Le sympathisant

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Viet Thanh Nguyen

Belfond, 2017, 23.50 €

Traduit par Clément Baude

 

1975, Saigon est en pleine déroute, un général de l'armée du Sud Vietnam et son ordonnance dressent la liste des rares privilégiés qui pourront bénéficier d’une place dans un des derniers avions à décoller encore de la ville, tandis que la panique gagne la ville. Ce que le général ignore, c'est que son aide de camp est un espion Viet Cong. Empreint de culture américaine, en bon infiltré, il voit les bons côtés du monde occidental tout en conservant sa loyauté aux communistes.

« Je suis un homme à l’esprit double. Simplement je suis capable de voir n’importe quel problème des deux côtés. Quand je constate à quel point je suis incapable de regarder le monde autrement, je me demande s’il faut parler d’un talent. Après tout, un talent est une chose que vous exploitez, et non une chose qui vous exploite. »

Au prix de décisions dramatiques, qu’il sait parfois injustes, il parvient à rester dans l’ombre aux côtés des dirigeants Vietnamiens exilés en Californie, et à transmettre des informations sur leurs chimériques combats dans ses lettres codées aux camarades communistes restés au Vietnam. Il  y sacrifie toute vie personnelle, et même son intégrité. Finalement la seule loyauté qu’il conserve jusqu’au bout est celle qu’il ressent pour ses deux amis d’enfance, ses frères de sang Bon et Man.

« Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double. »  Ainsi commence la longue confession de cet homme, dont l’identité a été double dès le plus jeune âge : bâtard eurasien caché d’un prêtre catholique, ayant grandi à Saigon mais fait ses études aux Etats-Unis, agent double communiste infiltré dans l’armée du Sud-Vietnam.  Piètre assassin, ni volontairement tortionnaire, ni innocent, taxé par les communistes « d’américanisme réactionnaire », il subit à son tour la torture de la rééducation et tente par sa confession de prouver sa loyauté à la cause communiste.

Au passage, l’auteur en profite pour introduire une satire de l’hypocrisie des politiciens américains, et de la mise en scène de l’histoire par la machine de propagande Hollywoodienne.

« Les Français me faisaient pitié, avec leur naïveté à penser qu’il fallait visiter un pays pour l’exploiter. Hollywood était beaucoup plus efficace : il imaginait les pays qu’il voulait exploiter… Cette guerre était la première dont l’histoire serait racontée par les vaincus et non par les vainqueurs, grâce à la machine de propagande la plus efficace jamais créée… »

Mais où se situe la vérité ? où sont les innocents ? « Que font ceux qui luttent contre le pouvoir une fois qu’il ont pris le pouvoir ? Que fait le révolutionnaire une fois que la révolution a triomphé ? Pourquoi ceux qui réclament l’indépendance et la liberté prennent-ils l’indépendance et la liberté des autres ?... Quant à nous, quel temps il nous aura fallu contempler le rien jusqu’à voir quelque chose ! »

Lire sur le site de l'éditeur le dossier édifiant "Viet Thanh Nguyen transcende l'histoire. Aline

27/11/2017

Sapiens

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Sapiens, une brève histoire de l’humanité

Yuval Noah Harari

Albin Michel, 2015

 

Comment expliquer l’immense succès planétaire de ce livre traduit en 42 langues et tiré à 8 millions d’exemplaires ? Tout simplement parce qu’il est passionnant !

Yuval Noah Hariri, professeur d’Histoire à l’Université de Jérusalem (spécialiste du Moyen-Age), brosse, dans une vaste fresque, notre histoire du Néolithique à Google, dans un langage simple et limpide. Il tisse le fil de sa narration de façon chronologique, en partant du début, de la Préhistoire, ce moment où l’Homo sapiens n’était qu’une espèce parmi d’autres, un simple maillon dans la chaîne alimentaire.

Il y a 100 000 ans, la Terre était habitée par au moins six espèces différentes d’hominidés. Une seule a survécu. Nous, les Homo Sapiens. Comment notre espèce a-t-elle réussi à dominer la planète ? Pourquoi nos ancêtres ont-ils uni leurs forces pour créer villes et royaumes ? Comment en sommes-nous arrivés à créer les concepts de religion, de nation, de droits de l’homme ? A dépendre de l’argent, des livres et des lois ? Quel est notre rapport au bonheur ? Sommes nous plus heureux maintenant ? Bien sûr, notre situation s’est améliorée mais nos attentes augmentent car le capitalisme et le consumérisme, ces nouveaux mythes,  nous répètent que nous devons sans cesse en vouloir plus.

Dans ce livre érudit et provocateur Harari raconte avec clarté, précision et humour, cette longue évolution en mêlant histoire, biologie, philosophie et économie ; ses analyses sont pertinentes et novatrices. Il met bien en évidence les répercussions sur nos conditions de vie actuelles de chaque étape importante franchie au cours des siècles. Il souligne la force des mythes pour fédérer l’Humanité et permettre d’avancer ensemble pour le meilleur ou le pire.

A la fin du livre, Yuval Noah Harari aborde l'évolution de la sélection naturelle, et sa fin peut-être toute proche, causée par les recherches menées par les laboratoires du monde entier et pose la question : Les humains veulent-ils utiliser la technologie pour se transformer en dieux ?

Un livre percutant, extrêmement intéressant que je vous recommande particulièrement. A noter que le deuxième livre de Yuval Noah Harari « Homo Deus  une brève histoire de l’avenir » vient de paraître.

Annie

27/10/2017

La horde du contrevent

roman d'anticipationLa Horde du Contrevent

Alain DAMASIO

La Volte, 2004

 

« Imaginez une Terre poncée, avec en son centre une bande de cinq mille kilomètres de large et sur ses franges un miroir de glace à peine rayable, inhabité. Imaginez qu’un vent féroce en rince la surface. Que les villages qui s’y sont accrochés, avec leurs maisons en goutte d’eau, les chars à voile qui la strient, les airpailleurs debout en plein flot, tous résistent. Imaginez qu’en Extrême-Aval ait été formé un bloc d’élite d’une vingtaine d’enfants aptes à remonter au cran, rafale en gueule, leur vie durant, le vent jusqu’à sa source, à ce jour jamais atteinte : l’Extrême-Amont.

Mon nom est Sov Strochnis, scribe. Mon nom est Caracole le troubadour et Oroshi Melicerte, aéromaître. Je m’appelle aussi Golgoth, traceur de la Horde, Arval l’éclaireur et parfois même Larco lorsque je braconne l’azur à la cage volante. Ensemble, nous formons la Horde du Contrevent. Il en a existé trente-trois en huit siècles, toutes infructueuses. Je vous parle au nom de la trente-quatrième : sans doute l’ultime. »

Un livre monde : La 34ème horde du Contrevent, plus rapide qu’aucune l’ayant précédée, partie d’Aberlaas il y a une trentaine d’années, est désormais bien soudée autour de son Traceur, le Golgoth. Le lecteur suit la fin de leurs aventures alors qu’ils commencent à se rapprocher de l’extrémité du monde connu. Le chemin doit impérativement être parcouru à pieds, afin de souder la Horde et la préparer aux dangers croissants qui les attendent lorsqu’ils atteindront (ou pas) la Norska.

« Le combat valait par lui-même, indépendamment du but » p. 30.

L’extrême Amont, but ultime, est censé leur apporter la connaissance suprême, soit celle des 3 dernières sortes de vents (encore inconnus), voire de trouver l’origine même du vent. Les traditions voudraient aussi que leurs vœux soient exaucés, ainsi que ceux des personnes qui les leur ont confiés en chemin. En même temps que le monde et les secrets des vents, ils explorent le sens (souffle) de la vie.

La narration, très riche, alterne rapidement entre les 23 personnages de la Horde. Seul un glyphe indique qui s'exprime : Sol le scribe, chargé de noter les vents et rédiger le carnet de contre, mémoire de la horde ; Oroshi l’aéromaître, experte en connaissance des vents ; Golgoth le traceur, bloc de volonté brute ; Caracole le troubadour, toujours surprenant, qui jongle avec les mots et se nourrit de diversité ; Pietro l'aristocrate, qui lisse les tensions et œuvre à l'unité du groupe. Alain Damasio a su personnaliser chacun, selon sa fonction dans le Pack et ses origines. Ainsi le lecteur perçoit rapidement qui parle en fonction du style, de la syntaxe, du rythme et du vocabulaire employé.

C'est une aventure sans trêve, la progression du groupe au travers des dangers, qui définit peu à peu les contours des protagonistes -toujours par rapport à la horde : leur intense formation encore tout jeunes, leur fonction, leur passion utile à la horde (maîtrise du feu, connaissances botaniques, fauconnerie,...) et leurs relations entre eux.

Avec inventivité, Damasio maîtrise le langage le vocabulaire. Il développe la perception des différents vents, zéphirine, slamino, choon, stèche, grivetz et furvent pour les formes "connues", et se montre très créatif pour le vocabulaire dérivé : pharéole (phare permettant de s'orienter lorsque souffle le blizzard), fréole (frégate du désert) ou drakkair. Sugissent aussi de nombreuses créatures originales, comme les méduses des airs, braconnées à la cage pour leurs composantes gélatineuses. A l'image de Caracole le troubadour, qui mène une extraordinaire joute oratoire (p. 242 et suivantes), il jongle avec les mots.

Pleine de poésie, cette épopée se tient à la limite du récit d’anticipation et du roman d’aventure brut. Grand prix de l'imaginaire 2006, La Horde du Contrevent inspire toute une communauté de fans, en particulier de jeux vidéo (Windwalkers), une tentative de le tourner en film a échoué il y a quelques années, on parle d'une mini série de 6 épisodes...

Un livre qui a fait date. Aline

19/10/2017

Voyageur sous les étoiles

roman étranger, aventure, trésorVoyageur sous les étoiles

Alex CAPUS

Traduit de l’allemand Reisen im Licht der Sterne (2005) par Emanuel Güntzburger

Actes Sud (Littérature allemande) 2017, 21.80 €

 

Un roman passionnant.

Robert Louis Stevenson, célèbre auteur de "L’île au trésor" a passé les dernières années de sa vie sur les îles Samoa dans le Pacifique, où il a fait construire une magnifique demeure au cœur de la jungle. La fortune qu’il affiche ne peut provenir seulement de ses succès littéraires. Et s’il avait découvert le fabuleux trésor de Lima, or, perles, pierres précieuses, confié en 1821 par les autorités espagnoles à un petit brick anglais, le Mary Dear, pour le soustraire aux "hordes révolutionnaires" qui allaient déferler sur la capitale. Le bateau disparut à jamais...

Un épisode parmi d’autres car, notamment en ce début de siècle, de nombreux pirates ont attaqué des bateaux chargés d’or ; tous ces récits se colportaient d’un port à l’autre suscitant envies, convoitises, aventures. Des cartes d’îles de chercheurs de trésor ont circulé, ont été reproduites, vendues parfois pour de fortes sommes et une île en particulier a fait l’objet de tous ces phantasmes : l’île Cocos au large du Costa Rica. Mais malgré des fouilles intensives et répétées tout au long du siècle, nul trésor n’a été découvert... au moins en apparence.

En 1887, Stevenson après avoir passé 10 ans à sillonner l’Europe et les Etats-Unis, marqué par des séjours en sanatoriums et en cures diverses, s’embarque avec son épouse Fanny et son beau-fils Lloyd pour une tournée des îles du Pacifique. Le but du périple est d’écrire des reportages pour des revues américaines. Or -alors que dans ses lettres il ne cesse de dire combien il lui tarde de retrouver l’Ecosse- en arrivant à Samoa, il décide contre toute attente de s’y installer, et il va y rester malgré un climat très néfaste pour sa santé et des relations familiales conflictuelles.

Sa rencontre avec le missionnaire presbytérien William Edward Clarke qui devient son meilleur ami a-t-elle changé le cours de sa vie ? A-t-il découvert le fameux trésor ? Car, surprise, un île dénommée elle aussi île Cocos existe à proximité des îles Samoa.

Alex Capus nous entraîne dans un monde d’aventures inimaginables, où des hommes misent jusqu'à vie dans la recherche d’un trésor.  Au terme d’une enquête très fouillée, il livre un récit haletant et extrêmement bien documenté, et donne des éléments pour répondre aux nombreuses interrogations suscitées par le mode de vie de Stevenson à Samoa. Alors Stevenson, chercheur et découvreur de trésor … ?

Annie

05/09/2017

Plus haut que la mer

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Plus haut que la mer

Francesca MELANDRI

Gallimard, 2015

Une histoire simple et belle écrite avec beaucoup d'émotion et de tendresse.

Ce roman se passe dans les années 1970 en Italie secouée par la violence des brigades rouges. Luisa et Paolo ne se connaissent pas. Ils prennent le bateau qui les conduit sur une île au large de la côte italienne où a été installé un quartier de haute sécurité pour détenus dangereux, politiques ou de droit commun.

Luisa, agricultrice,est une femme simple, qui travaille durement à la campagne et élève seule ses cinq enfants. Son mari, un homme violent, a commis un meurtre sous le coup de la colère et a également tué un surveillant en prison.

Paolo est veuf, professeur de philosophie. Son fils a tué de sang froid plusieurs personnes pour des raisons idéologiques. Paolo a abandonné son poste d'enseignant se reprochant d'avoir peut-être, par ses idées, poussé son fils dans la voie de la violence. Un abîme s’est creusé entre eux.

Le retour de Luisa et Paolo est différé en raison d'un accident de voiture qui les empêche de prendre le bateau parti sans les attendre pour éviter une forte tempête. Ils doivent passer la nuit sur l'île, surveillés par le gardien Pierfrancesco. Celui-ci, marié, père de deux enfants s’est laissé entraîner dans une spirale de violence liée à son travail. Il s’enferme dans le mutisme, laissant sa femme désemparée.

Pas de péripéties spectaculaires mais une forme de douceur, de tendresse s’installe entre eux et va les amener, dans ce huit clos, à se libérer de qui les oppresse, à apporter un apaisement dans leurs vies abîmées. Cette nuit constitue pour eux une révélation et un nouveau départ.

Francesca Melandri parvient étonnamment dans cet univers carcéral très violent à faire émerger beaucoup de tendresse et d’amour.

Un très beau roman.

Annie (voir autre critique)

 

 

Marina Bellezza

roman étranger, Italie

Marina Bellezza

Silvia AVALLONE

Liana Levi, 2014

J’avais été enthousiasmée par le premier roman de Silvia Avallone, D’acier, qui avait remporté un vif succès. Marina Bellezza est de la même facture et se lit avec autant de plaisir.

Silvia Avallone situe son histoire dans la vallée du Piémont qu’elle connaît bien. Autrefois prospère grâce à l’industrie lainière, elle est désertée suite à la crise et à la délocalisation des entreprises. Pas d’avenir dans cette région.

Pourtant Andréa, le fils mal aimé du maire, rêve de reprendre l’élevage de vaches dans la ferme de son grand père et est sûr de pouvoir vivre grâce à la fabrication d’un fromage de qualité. Il aime passionnément Marina et voudrait l’entraîner avec lui dans cette aventure. Mais elle envisage un avenir complètement différent. Elle est belle, a une voix magnifique et veut devenir célèbre et riche quelque soit le prix à payer. Consciente de ses atouts physiques qu'elle montre effrontément, et de sa belle voix, elle se lance dans une "carrière" de chanteuse dans les fêtes de la région. Choisie pour participer à une émission de télé-réalité qui peut lui apporter la gloire, elle n’a aucun scrupule. Tous ses actes sont motivés par son ambition : gare à qui veut se mettre en travers de son chemin.

Pourtant on sent chez elle une fragilité qui affleure parfois. Chacun porte en lui une blessure. Marina a souffert et souffre encore de l’abandon de son père qui l’a laissée avec une mère alcoolique. Elle voue pourtant une admiration totale à cet homme volage qui sait jouer de sa séduction ; il se manifeste de temps en temps mais la laisse toujours déçue, en manque de son amour.

Andréa s’est toujours senti inférieur à son frère plus brillant que lui et préféré de ses parents, un frère qui a réussi et s’est expatrié aux USA. Un lien profond les unit mais leur histoire les a meurtris. Une passion dévorante les unit, une fièvre qu’ils se promettent à chaque fois d’éteindre...

Les personnages principaux croisent d’autres protagonistes : la colocataire de Marina amoureuse éperdue d’Andrea, les amis d’Andréa ou encore l’impresario de Marina qui veut en faire la nouvelle star italienne. On s’attache aux personnages avec leurs blessures, leurs contradictions, leurs tensions et leurs déchirements .

L’auteure dépeint avec beaucoup de justesse le monde de paillettes du show-biz mais aussi le basculement économique et social de la société. Elle raconte le désir de réappropriation consciente et respectueuse de la terre par de jeunes agriculteurs, un retour à la terre qui n’est pas un recul mais la volonté de développer un nouveau modèle économique basé sur des savoirs faire ancestraux qui, en Italie et ailleurs, séduit de plus en plus de jeunes.

C’est un très beau roman qu’on ne lâche pas.

Annie P.