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16/01/2017

Destiny

roman, exil, migrant

 

Destiny

Pierrette Fleutiaux

Actes Sud (Domaine français) 2016

 

Dans un couloir du métro parisien, Anne  est interpelée par le dénuement de Destiny, enceinte et noire,  et l’accompagne à l’hôpital. Entre l’aidante et l’aidée se tisse peu à peu une relation fragile, meublée d’incompréhension. Le contraste est si grand qu’on ne saisit même pas ce qui les pousse l’une vers l’autre : la grand-mère blanche « bien sous tous rapports », et la jeune réfugiée Nigériane, à l’histoire tragique, au regard foudroyant.   

« Anne a rencontré Destiny avec en elle tout un monde de références culturelles qui clignotent incessamment, au milieu desquelles elle avance son tout petit véhicule d’expérience personnelle. L’expérience personnelle est tout ce que possède Destiny, mais c’est un océan, dont jamais Anne ne pourra explorer toutes les dimensions. »

L’écart entre elles est constant, et Anne, malgré ses efforts, peine à assimiler les codes différents de la jeune migrante, à comprendre sa méfiance et ses mensonges. Mais « vérité et mensonge ne sont pas des concepts de référence très utiles quand on côtoie les miséreux du monde ».  Rien n’est gagné dans le parcours de Destiny, entre Gare de Lyon, aide d’urgence du 115, hôpitaux et hôtels  miteux.

Un livre nécessaire. Pas très littéraire, ni recherchée, son écriture –au présent- est forte de son message. Elle constate, bouscule. Substitue une personne et son histoire aux généralités sur « les migrants », et sans angélisme admet les difficultés d’une rencontre réelle.

« La bienveillance croît avec le bien-être. Que le monde fasse un pas vers l’exclu, et l’exclu fait aussitôt un pas vers le monde. »

Aline

09/01/2017

Soyez imprudents les enfants

roman, famille

 

Soyez imprudents les enfants

Véronique Ovaldé

Flammarion, 2016

 

Une rencontre à la librairie Murmure des Mots en décembre m’a donné très envie de me plonger dans ce roman. Véronique Ovaldé est une conteuse formidable, capable de captiver son auditoire en déroulant les fils emmêlés de plusieurs histoires.  Pour ce roman, elle nous indique deux de ses fils conducteurs :

La nécessité de prendre des risques

Pour vivre pleinement, vient un moment où il faut « être imprudent », et se lancer, à la façon de Gabriele Bartolome, fils de lingère, parti en exploration avec son ami d’enfance  Pierre Savorgnan de Brazza. Au contraire, ceux qui n’ont pas vécu leurs rêves finissent mal : aigris et méchant, comme le « vieux salopard de grand-père… qui avait espéré devenir chanteur d’opéra et partir en Amérique, mais qui n’avait jamais bougé de Bilbao et avait été peintre en bâtiment toute sa vie. Ma mère l’appelait Mobutu ». Ou dans un état de mélancolie chronique (comme le père de la narratrice) ou de femme au foyer sans horizon (comme sa mère). Atanasia ne veut en aucun cas les imiter.

La mythologie familiale qui compose chacun

«Le sang n’est rien, ce qui est important, c’est le lien », répéte l'Amatxi (la grand-mère) d’Atanasia, qui lui transmet, en enroulant sa pelote de laine et en déroulant telle une Parque les fils de  l’histoire fondatrice des ancêtres Bartolomé, entre l’Espagne franquiste, l’exploration coloniale en Afrique et au Brésil, la Grande peste du XVIIe….

L’histoire familiale de l’auteur elle-même remonte au pays basque espagnol, quitté à l’époque franquiste pour émigrer  -en France et ailleurs- dans des conditions difficiles. En l’occurrence, Véronique Ovaldé situe le centre de son roman dans la province basque espagnole du Gipuzkoa, dans la bourgade imaginaire d’Uburuk, « ville modèle » dirigé par le caudillo « Papa Tijuano » sous Franco.

Atanasia, dont la curiosité n’a pas pu être étanchée après la mort de sa grand-mère, cherche à  reconstituer le puzzle de son histoire familiale pleine de trous, et se lance dans une quête obsédée de l’énigmatique peintre Roberto Diaz Uribe.

La narration à tiroirs jongle avec les lieux, les dates et les personnages. Atanasia passe fréquemment de la première à la troisième personne, ce qui est déstabilisant à la lecture. Je l’interprète comme une façon de se distancier, avant de franchement s’imaginer en sujet de documentaire comme elle le fait fréquemment. En tout cas, cela m’a empêchée de m’immerger dans le récit, comme j’aime le faire, même si j'ai totalement adhéré aux thèmes abordés. Sylvie F., elle,  a eu un grand coup de cœur pour ce roman, dont la narration lui évoque Gabriel Garcia Marquez et  les grands auteurs sud-américains, prolifiques et généreux.

Aline

04/01/2017

La traversée du continent

roman étranger, CanadaLa traversée du continent

Michel TREMBLAY

Actes sud, 2007

Au début du vingtième siècle, Rhéauna, dite Nana, 10 ans vit à Maria, petite communauté francophone et catholique dans les plaines (anglophones et protestantes) de la Saskatchewan, où l’on « entend pousser le blé d’Inde ». Elle est heureuse, entre ses grands-parents et ses deux petites sœurs, lorsqu'une lettre de sa mère, qu’elle connaît à peine, réclame qu’elle la rejoigne à Montréal.

Elle doit alors entreprendre la longue traversée du continent vers l’est. Avec elle, on découvre les plaines du centre du Canada, Saskatchewan et Manitoba, avec les cultures de céréales à perte de vue, des champs qui ondulent comme un océan. Puis c'est l'étonnement devant les villes, avec toutes les commodités, des maisons où on peut même "soaker" dans son bain sans faire chauffer l'eau sur le poêle à bois…

Dans ce premier volet de la Diaspora des Desrosiers, le dramaturge québécois présente le portrait d'une époque, celle des familles canadiennes-françaises qui ont essaimé jusque dans l'Ouest canadien et y vivent dans des conditions difficiles.

Tout au long de son voyage, la petite fille, angoissée mais curieuse, ne demande qu'un peu d'affection de la part de la famille qui l’accueille au passage. Les personnages rencontrés sont brossés avec talent en quelques traits : le jeune étudiant attentionné, aux états d'âme qui lui échappent ; la grand-tante-vieille-fille acariâtre qui se révèle pianiste merveilleuse ; Bébette, l'autre soeur de son grand-père, qui tyranise tout son monde à grand coup de "saperlipopette" ; ou sa belle cousine vivant dans le luxe grâce à son travail de femme "autonome".

Tout au long du récit, le lecteur appréhende  la rencontre avec la mère, inquiet de savoir  comment est cette maman qu'on connaît si peu, et de comprendre pourquoi elle réclame soudain sa fille.

Aline

Michel Tremblay, né en 1942 à Montréal, est dramaturge, romancier et scénariste, mais aussi conteur, traducteur, adaptateur, scénariste de films et de pièces de théâtre, ainsi que parolier. L'utilisation inédite et originale qu'il fait du parler populaire québécois marque le paysage littéraire, si bien que le français familier de Montréal, ou joual, qui lui est rattaché, est parfois désigné comme « la langue de Tremblay ».

Ses récits sont marqués par son enfance, d'origine modeste (quartier du Plateau-Mont-Royal), ses proches, et son homosexualité. En 2007, dans le roman La Traversée du continent, il raconte l'enfance de sa mère et son long voyage entre la Saskatchewan et le Québec. Ce tome peut se lire seul ou comme introduction à la Diaspora des Desrosiers (saga de 9 tomes).

02/01/2017

Homme invisible à la fenêtre

roman étranger, Canada, handicap, peinture

 

Homme invisible à la fenêtre

Monique Proulx

Boréal (1993)

 

Le roman s’ouvre sur une toile gigantesque, opposant  monstres noirs et grimaçants statiques, et tout un ballet d’humains en plein vernissage. Mais la réelle opposition est plutôt celle qui existe entre les acteurs, et celui qui ne se considère plus que comme spectateur, Max.

« Je vis pour peindre…  Je sors peu. Les périples à l’extérieur déstabilisent, embringuent dans des pièces qui exigent une participation. Je joue mal, publiquement, je suis un exécrable acteur. Je fais, par contre, un spectateur excellent, toujours disposé à admirer ce qui est admirable. Il n’y a pas de mal à être spectateur : l’important c’est de connaître l’emploi qui correspond le mieux à ses petits talents. Sans les spectateurs, à quoi serviraient les acteurs ? »

Artiste peintre, centre involontaire autour duquel gravitent amis, admirateurs et modèles. Bienveillant, silencieux, il laisse sa porte ouverte à tous, écoute et peint sans juger. Fermé au passé, il s’est mis en sommeil pour ne pas raviver la douleur de la perte de ses jambes… et de son grand amour. Son statut d’infirme lui confère une forme d’invisibilité, dans son rôle d’observateur inoffensif.

« Je me souviens de la confiance immédiate de Maggie, sa belle tête fauve si rapprochée de mon épaule, disposée à livrer son âme avant que je la réquisitionne, disant des choses vertigineusement dépourvues de rouerie…. Je me souviens de sa confiance immédiate comme d’une injure en même temps. Il n’y a que les très jeunes enfants, les vieillards bavotants –et les infirmes- dont on ne se méfie pas. »

Monique Proulx dirige le regard de l’artiste pour nous présenter une galerie de portraits, façades sous lesquelles le peintre perçoit l’être intérieur complexe : longue figure pâle d’artiste à succès, Gérald Mortimer, dévoué jusqu’à l’abjection ; Maggie, à la beauté éclatante, déboulant sans prévenir avec ses états d’âme ; Julienne, la mère tenue à distance ; Julius Einhorne, l’énorme propriétaire ; Laurel et sa relation complexe à la mère... Mais c’est quand il fait son auto-portrait avec sa « fidèle Rossinante » qu’il est le plus incisif, lucide et plein d’humour noir.

D’une écriture forte et évocatrice, Monique Proulx, en traçant le portrait de ceux qui entourent Max, parvient à faire ressentir intensément les tourments intérieurs du peintre. Elle dépeint l’importance du regard, qui souvent évite et glisse sur les gens qui gênent (gros, handicapés…) tandis que le peintre, lui, voit la personne et la révèle (jeu du miroir). Ce roman est aussi une histoire d’amitiés et d’amour, profond et douloureux, où le renoncement est une bataille sans cesse renouvelée. Vivre à travers les autres se révèle insuffisant lorsque le passé vient cogner à la fenêtre avec insistance.

Merci Frédérique de m’avoir fait découvrir ce splendide roman !

Aline

Née à Québec en 1952, Monique Proulx se consacre à l’écriture depuis 1980. On lui doit de nombreuses nouvelles, plusieurs dramatiques de soixante minutes diffusées sur Radio-Canada (Un aller simple, et Les gens de la ville), deux pièces de théâtre et plusieurs scénarios. Le film Le sexe des étoiles, tiré de son roman éponyme, a remporté de nombreux prix en 1994. Homme invisible à la fenêtre a inspiré Souvenirs intimes, réalisé en 1999 par Jean Beaudin.

Ses romans : Le sexe des étoiles (1987), Le cœur est un muscle involontaire (2002), Champagne (2008), Ce qu’il reste de moi (2015).

30/12/2016

Les héritiers de la mine

roman étranger, Canada, familleLes héritiers de la mine

Jocelyne Saucier

Denoël (2015)

(Ed. XYZ à Montréal en 2000)

 

Evocation douce-amère d’une famille nombreuse élevée « à la dynamite » par un père obsédé de géologie et de prospection.

Le roman s’ouvre sur la première réunion familiale depuis des années, à l’occasion d’une remise de médaille au père, récompensé pour avoir toujours « prospecté à côté de la chance », conduisant ainsi les autres aux filons et  faisant la richesse des « claims » voisins.

Cette réunion de famille réjouit au plus haut point « leFion »,  le petit dernier, émerveillé par la mythologie familiale et nostalgique d’un âge d’or ou les 21 enfants étaient réunis sous le même toit. Bande de gamins sauvages, élevés tant bien que mal par « La pucelle », la sœur aînée, tandis que la mère passait son temps en couches ou aux fourneaux, les Cardinal -menés par Géronimo- faisaient la loi dans la petite ville minière de la Norco (Northern Consolidated). Ses frères et sœurs, narrateurs suivants, dévoilent d’autres facettes plus nuancées de cette vie en famille. Et s’il y avait une raison à la diaspora familiale ? Et si la réunion du jour dévoilait un secret douloureux ?

Encore un excellent récit de Jocelyne Saucier, à qui nous devions déjà le sensible Il pleuvait des oiseaux. Celui-ci se passe dans le milieu de la prospection minière, avec  un lien fort au paysage et aux « cailloux », et comporte et des scènes d’anthologie, comme la célébration de l’âge de raison des enfants Cardinal : 7 ans, l’âge de l’initiation à la dynamite. Mais c’est avant tout un roman familial.

Au sein de cette famille nombreuse sans grandes ressources,  on n'a rien à soi, on partage tout. Le matin on s'habille avec ce que l'on trouve, propre ou sale, on dort dans un coin laissé libre, et on se bat pour sa place (Aheumplace) sur le vieux canapé défoncé. L’important, c’est d’être solidaires par rapport aux villageois ou à la Compagnie. Et gare à ceux qui ne respectent pas les valeurs et les codes du groupe!

Née au Nouveau-Brunswick en 1948, Jocelyne Saucier a étudié au Québec, et travaillé comme journaliste en Abitibi-Témiscamingue (extrême ouest du Québec, proche du nord de l’Ontario), où elle situe la plupart de ses romans.

Aline

27/12/2016

Hell.com

roman étranger,canada,thriller

HELL.COM Toute entrée est définitive

Patrick Senecal

Fleuve noir, 2016

(Ed. Alire, 2009 au Québec)

Le milliardaire Daniel Saul incarne la réussite insolente. Arrogant, il ne reconnait d’autres limites que celles qu’il se fixe, à l’image de son nouveau projet immobilier : le rachat d’églises désertées pour les transformer en lofts de luxe. Son audace a attiré l’attention de Martin Charron, un ancien « camarade » de collège. Mais Charron était à l’époque le souffre-douleur de la bande de Daniel… Maintenant, ce n’est plus lui qui subit, il propose à Daniel de l’initier à de nouveaux plaisir réservés aux hommes de leur caste. Il l‘invite à s’inscrire à un site internet Hell.com qui permet en payant de fortes sommes d’accéder aux fantasmes les plus fous. Mais une fois ouvertes les portes de l’enfer, il est impossible de faire marche arrière…

Auteur québéquois de thrillers, Patrick Sénécal (1967- ) écrit ici un roman cru et violent. Je n’ai pas aimé cet étalage de perversité.

Georgette

26/12/2016

auteurs franco-canadiens

Pour commencer, une petite polémique sur l’utilisation du joual,  présent dans les dialogues de plusieurs auteurs, à commencer par Michel Tremblay. Ce parler fleuri de nos cousins francophones d’outre-Atlantique gêne quelques lectrices, qui le trouvent trop familier pour être présent en littérature. Mais la plupart trouvent qu’il ajoute au charme du texte, lui apportant authenticité et fraîcheur. Oui, cela représente parfois un défi pour « nous autres » français de France, de retrouver la signification d’un mot vieilli autrement que chez nous, ou d’un mot anglais francisé, ou une tournure de phrase à la grammaire étrange. Mais quelle musicalité dans ces dialogues qui font chanter la langue française, et quel meilleur moyen se rapprocher de personnages dont c’est réellement la parlure ?!

 

roman étranger,canadaLe club des miracles relatifs (2016)

Nancy Huston (1953-   )

Science-fiction : dans un monde hostile aux faibles, aux « différents », nait un enfant surdoué, inquiet. Il part à la recherche de son père, parti dans l'Ouest faute de droits de pêche. Est-ce un message écologique ? De nombreux flashbacks rendent la lecture difficile. L’écriture est bizarre dans la mise en page, se veut poétique ? Pas inoubliable.

Par contre, lire absolument Lignes de faille, prix Femina 2006 ! L’histoire va de 2004 à 1944, Ukrainiens, Juifs, Lebensraum, de Haifa à Toronto et New York… en remontant une lignée. Tous les lecteurs du Bouillon l'ont trouvé remarquable ! Plus discutés, voir aussi sur ce blog, Infrarouge (2010) et Danse noire (2013).

 

roman étranger,canadaLe cahier noir (2003)

Michel Tremblay (1942-   )

Dans la série des trois cahiers de Céline, le noir est le premier. Les faits relatés se passent à Montréal, en 1966. Le récit est émaillé d’expressions québécoises. Céline Poulin, 20 ans, travaille comme serveuse dans une brasserie du quartier populaire. Parce qu’elle est naine, elle est rejetée par sa famille, et surtout par sa mère alcoolique, alors que c’est une boule d’énergie, attirée par le théâtre pour être comme les autres. Parallèle entre la tragédie grecque et l’histoire de Céline, femme différente, qui doit se battre plus que les autres. Très dense, parfois comique, le plus souvent tragique.

 

Bonheur d’occasion (1945)

Gabrielle Roy (1909-1983)

Premier roman de cet auteur classique franco-canadien, qui lui a valu une grande notoriété, (Prix Femina en 1947), Bonheur d’occasion s’attache au quotidien et à la misère des petites gens du quartier de Saint Henri à Montréal en 1940, alors que la ville souffre encore des conséquences de la grande dépression.

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Gabrielle Roy et les enfants du quartier Saint Henri, par Conrad Poirier https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=34366565

 

roman étranger,canadaLe bruit des choses vivantes (1991)

Elise Turcotte (1957-   )

Premier roman de l’auteur après plusieurs recueils de poésie. Une très belle histoire à l’écriture poétique –quoique pas très facile d’accès- qui raconte le lien fusionnel entre une jeune mère séparée et sa fillette de 3-4 ans. C’est  presque un huis clos, durant un an, le temps d’une reconstruction, le regard intérieur de cette jeune femme, allant vers une ouverture  sur le monde qui l’entoure.

 

roman étranger,canadaVa savoir (1994)

Réjean Ducharme (1941-   )

Tandis que sa femme (Mamie) s’évite en courant le monde, Rémi Vavasseur s’échine à retaper une vieille maison dans l’espoir –assez mince- qu’elle l’y rejoindra. On trouve aussi dans ce récit : les rapports aux voisins, l’entraide, la relation avec une enfant qui lui rend visite. L’écriture de Réjean Ducharme est particulière, pleine de jeux sur les mots et la syntaxe.

 

roman étranger,canadaUn petit pas pour l’homme (2012)

Stéphane Dompierre (1970-   )

Daniel a 30 ans, et vient juste de larguer sa copine pour entamer une vie libérée de célibataire. Ce petit roman plein d’humour détaille les étapes classiques par lesquelles il passe : phase 1 : ce soir je baise / phase 2 : je ne veux plus voir personne / phase 3 : appelez-moi quelqu'un / phase 4 : on est bien, tout seul / phase 5 : j'suis amoureux. Humour masculin léger… cachant une réelle remise en question.

 

roman étranger,canadaLa petite et le vieux (2010)

Marie-Renée Lavoie (1974-    )

A 8 ans, Hélène se fait appeler Joe, parce qu’elle voudrait, comme un garçon accomplir des exploits.

En attendant, elle se contente d’aider discrètement ses parents en gagnant quelques sous avec la distribution des journaux, et se lie d’amitié avec un vieux voisin au bout du rouleau. Avec un regard frais et tendre d’enfant qui découvre la vie, l’auteur nous parle de la réalité des adultes pas toujours bien rose, dans  la société des années 1980 dans un quartier un peu miteux de Québec. Un récit tendre, généreux et attachant, aux accents québequois savoureux.

 

roman étranger,canadaUn dimanche à la piscine à Kigali (2000)

Gil Courtemanche (1943-2011)

Journaliste et scénariste québequois en Afrique, l’auteur a signé de nombreux documentaires sur le tiers monde. Publié en 2000, l'histoire raconte une relation amoureuse entre un Canadien expatrié d'un certain âge et une jeune Rwandaise à Kigali, la capitale du Rwanda. Toute l'intrigue est construite autour du génocide rwandais de 1994, et de l'épidémie de SIDA.  En 2006, le roman a été adapté au cinéma par Robert Favreau « Un dimanche à Kigali ».

 

roman étranger,canadaLa tournée d’automne (1993)

Jacques Poulin (1937-   )

Le chauffeur du bibliobus, acceptant mal de vieillir, a décidé que cette tournée d’automne serait sa dernière. Mais sa rencontre avec Marie, la cinquantaine, régisseur d’une petite tournée d’artistes, change la donne. On a envie de les suivre dans les villages entre Québec et la côte nord du Saint Laurent. Pudique et intimiste, un roman plein de douceur.

 

Voir aussi Catherine Mavrikakis (1961- ), Samuel Archibald (1978- ), et les critiques de livres de Patrick Sénécal (1967- ), Monique Proulx (1952- ), Jocelyne Saucier (1948- ), et Marie Laberge (1950- )…

26/11/2016

Le jardin des brumes du soir

roman étranger, Malaisie, mémoire, jardin japonaisLe jardin des brumes du soir

Tan Twan Eng

Flammarion 2016, 437 p., 22€

Traduit de The Garden of Evening Mists par Philippe Giraudon

 

Juge à la cour suprême de Malaisie, Yun Ling Teoh prend sa retraite anticipée et quitte Kuala Lumpur pour revenir dans les Cameron Highlands, pour la première fois depuis 36 ans. En retrouvant la plantation de thé de Majuba, et surtout la maison et le jardin de Yugiri, elle se décide enfin à laisser remonter ses souvenirs, avant qu’ils ne disparaissent.

" Où que je me trouve, j’entends les échos de bruits depuis longtemps passés." " D’innombrables chauves-souris sortent des centaines de grottes criblant ces versants. Je les regarde plonger dans les brumes sans aucune hésitation, en se fiant aux échos et aux silences au milieu desquels elles volent. Je me demande si nous sommes tous pareils, si nous gouvernons notre vie en interprétant les silences entre les paroles, en analysant les échos en retour de notre mémoire afin de reconnaître le terrain et de comprendre le monde qui nous entoure ? "

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Cameron Highlands, août 2017

" Sur un sommet du centre de la Malaisie vivait jadis un homme qui avait été jardinier de l’Empereur… " Au début des années 1950, Yun Ling (ou « Forêt des nuages » en chinois) se rend auprès de Nakumura Arimoto, ancien jardinier de l’Empereur exilé dans son jardin de Yugiri. Malgré sa haine des Japonais, elle vient lui demander de créer un jardin à la mémoire de sa sœur, morte dans un camp japonais. Dans leurs pires moments d’internement, les deux sœurs s’évadaient en faisant les plans de leur jardin imaginaire. Paradoxalement, Yun Ling trouve un certain apaisement auprès de ce maître japonais, qui lui transmet son savoir dans le " jardin des brumes du soir ", tandis qu’à l’extérieur la guérilla communiste monte en intensité.

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Cameron Highlands, août 2017

L’histoire complexe de la Malaisie affleure dans ce récit, où les conquêtes successives ont laissé une population multiethnique : aborigènes « Orang Asli », Boers, Anglais, Chinois et Indiens. Mais l’un des sujets centraux en est aussi, selon moi, la mémoire : vivre avec ses souvenirs, oublier, pardonner et se pardonner. Après avoir longtemps voulu oublier ses années difficiles, c’est lorsqu’elle commence à perdre ses souvenirs que Yun Ling essaie de les retenir.

L’écriture mesurée et le rythme assez lent demandent une grande attention, car l’auteur évoque plus qu’il ne raconte. Comme dans le jardin japonais placé au centre du récit, le roman est beaucoup plus riche qu’il ne semble au premier coup d’œil, et se prête à des interprétations à de multiples niveaux. Les secrets d’Arimoto ne font qu’affleurer, comme ces rochers décorant le bassin, dont la plus grande partie est cachée. La vie de ce maître est un chef d’œuvre de dissimulation, à l’aune de son art du shakkei (paysage emprunté) : dissimuler une partie du paysage permet de le révéler selon la perspective, et intégrer le paysage de faire paraître le jardin plus grand qu’il ne l’est… D’ailleurs la fin du récit ne donne pas de réponses à toutes les questions de Yun Ling...  ou du lecteur.

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Tan Twan Eng est né en 1972 à Penang, en Malaisie. Il a fait des études de droit en Angleterre, et exercé comme avocat à Kuala Lumpur, avant de se consacrer à l’écriture. Le Jardin des brumes du soir, son second roman, a été finaliste du Man Booker Prize en 2012 et lauréat de plusieurs prix.

21/11/2016

Juliette

roman, mode

 

Juliette, la mode au bout des doigts

Gwenaële Barussaud

Fleurus (Les lumières de Paris), 2015

 

Juliette, 15 ans, est la fille d’un canut de la Croix Rousse qui tisse de belles soieries. Parce qu’elle est atteinte de tuberculose, elle doit quitter l’atelier, et grâce à l’intervention d’un oncle, elle « monte » à Paris où elle est embauchée comme vendeuse dans un grand magasin de mode «L’élégance Parisienne ».

Très vite Juliette s’apercevra qu’elle a un vrai talent pour dessiner des modèles de robes et elle deviendra la créatrice de mode de Cordélia la fille d’un riche industriel.

Ce roman fait penser un peu à ceux de Zola avec la description de la pauvreté des canuts qui n’arrivent plus à vivre de leur travail car les parisiennes préfèrent acheter des tissus de mauvaise qualité mais moins chers. Très belle description de Paris sous Napoléon III où la misère côtoie l’excentricité et la frivolité de la bourgeoisie nouvelle et ancienne.

Nicole L.

14/11/2016

Wonder lover

roman étranger, AustralieWonder lover

Malcolm Knox

Asphalte, 2016

Traduit de l’anglais The Wonder Lover par Patricia Barbe-Giraud

 

John Wonder voyage dans le monde entier pour authentifier des records, pour des organismes de type Guinness des records. C’est un homme absolument  terne, à la mémoire phénoménale, passionné par les faits et les chiffres.  Une personnalité parfaite pour son travail de Certificateur en chef –parfaite aussi pour organiser sa triple vie.

En effet, il a trois familles différentes, qu’il visite à intervalle régulier, s’appliquant alors à être le meilleur père possible pour ses deux enfants, qui dans chaque famille portent les mêmes prénoms, Adam et Evie. Il aime leur mère, s’occupe des tâches ménagères, change les couches, et surtout raconte des histoires à ses enfants, s'inspirant des récits qu’il a authentifiés. Ces moments fondateurs sont sans doute ceux qui expliquent l’attachement des enfants à leur père.

" Quand nous étions petits, notre père s’asseyait sur l’un de nos lits, le soir, et déchargeait son sac à histoires. Il éteignait notre lampe. Il ne commençait pas tant que nous n’avions pas les yeux fermés. « J’attends », annonçait-il. Même dans le noir, s’il soupçonnait une seule paupière de se soulever d’un millimètre, un seul de ses enfants de se jouer de lui, il répétait : « J’attends. »

Notre père connaissait un tas de choses venant des confins de l’univers, du centre de la Terre, tgant de choses sur tant d’endroits que cela ne faisait pas l’ombre d’un doute pour nous, à l’autre bout du lit : il le saurait forcément si nous tentions de l’épier. Une fois, alors que nous marchionsde nuit sur un sentier escarpé, nous nous étions plaints de ne rien y voir et l’avions supplié de nous porter. Du doigt, notre père avait montré la lune et demandé : « Quelle distance ? » Nous avions répondu en choreur : « Trois cent quatre-vingt-quatre mille quatre cents kilomètres. ». Il avait hoché la tête et repris : « Si vous arrivez à voir aussi loin, vous êtes tout à fait capables de voir la terre sous vos pieds. »

« J’attends. » Nous obéissions à l’injonction de notre père. Nous renoncions vite à tricher, et les histoires finissaient toujours par arriver…. Notre père nous parlait des deux hommes qui avaient joué aux échecs sans interruption pendant cinquante-trois ans, de la femme qui avait fait quatre-vingt-dix-neuf tours de hula-hoop à la suite et des vingt mille enfants qui, ensemble, avaient construit un mille-patte en Lego mesurant mille quatre cents mètres de long… Ses paroles nous berçaient aisni jusqu’à ce que nous nous endormions, sa voix tamisée nous faisant traverser sans encombre le fleuve jusqu’au pays des rêves. Jamais nous n’ouvrions les yeux, même pas une attoseconde."

Le roman est original, surtout par sa narration, menée par un chœur d’enfants : les 6 enfants de John Wonder, racontant l’histoire après-coup. Ainsi, ils connaissent les défauts de John Wonder, mais lui pardonnent, et l’aiment  pour le temps précieux passé avec eux. Dès le début, ils annoncent que l’équilibre savamment instauré par John Wonder va basculer.

L’élément perturbateur est –c’est dommage- assez convenu : John Wonder va tomber amoureux une fois de trop, et d’une jeune Lolita encore ! Au reste, l’ensemble du roman pourrait être assez conventionnel (un homme polygame) si ce n’était pour l’ampleur de la tromperie, et le métier de John Wonder, qui permet d’introduire des personnages tout à fait atypiques. Telle la femme la plus vieille du monde, ainsi que l’acquéreur  de son contrat de viager, détenteurs chacun d’un record authentifié chaque année par notre grand Certificateur.

Dans l’ensemble, j’ai lu ce roman avec grand plaisir, même si j’ai moins aimé la deuxième partie (trop longue), et trouvé que les femmes étaient assez stéréotypées, maintenues à distance par le choix par l’auteur d’une narration en chœur. J’ai grande envie de lire ses autres romans, dont seul Shangrila a été traduit en français pour l'instant. Leurs thèmes semblent tout aussi inédits.

Aline