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26/11/2016

Le jardin des brumes du soir

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Tan Twan Eng

Flammarion 2016, 437 p., 22€

Traduit de The Garden of Evening Mists par Philippe Giraudon

 

Juge à la cour suprême de Malaisie, Yun Ling Teoh prend sa retraite anticipée et quitte Kuala Lumpur pour revenir dans les Cameron Highlands, pour la première fois depuis 36 ans. En retrouvant la plantation de thé de Majuba, et surtout la maison et le jardin de Yugiri, elle se décide enfin à laisser remonter ses souvenirs, avant qu’ils ne disparaissent.

" Où que je me trouve, j’entends les échos de bruits depuis longtemps passés." " D’innombrables chauves-souris sortent des centaines de grottes criblant ces versants. Je les regarde plonger dans les brumes sans aucune hésitation, en se fiant aux échos et aux silences au milieu desquels elles volent. Je me demande si nous sommes tous pareils, si nous gouvernons notre vie en interprétant les silences entre les paroles, en analysant les échos en retour de notre mémoire afin de reconnaître le terrain et de comprendre le monde qui nous entoure ? "

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Cameron Highlands, août 2017

" Sur un sommet du centre de la Malaisie vivait jadis un homme qui avait été jardinier de l’Empereur… " Au début des années 1950, Yun Ling (ou « Forêt des nuages » en chinois) se rend auprès de Nakumura Arimoto, ancien jardinier de l’Empereur exilé dans son jardin de Yugiri. Malgré sa haine des Japonais, elle vient lui demander de créer un jardin à la mémoire de sa sœur, morte dans un camp japonais. Dans leurs pires moments d’internement, les deux sœurs s’évadaient en faisant les plans de leur jardin imaginaire. Paradoxalement, Yun Ling trouve un certain apaisement auprès de ce maître japonais, qui lui transmet son savoir dans le " jardin des brumes du soir ", tandis qu’à l’extérieur la guérilla communiste monte en intensité.

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Cameron Highlands, août 2017

L’histoire complexe de la Malaisie affleure dans ce récit, où les conquêtes successives ont laissé une population multiethnique : aborigènes « Orang Asli », Boers, Anglais, Chinois et Indiens. Mais l’un des sujets centraux en est aussi, selon moi, la mémoire : vivre avec ses souvenirs, oublier, pardonner et se pardonner. Après avoir longtemps voulu oublier ses années difficiles, c’est lorsqu’elle commence à perdre ses souvenirs que Yun Ling essaie de les retenir.

L’écriture mesurée et le rythme assez lent demandent une grande attention, car l’auteur évoque plus qu’il ne raconte. Comme dans le jardin japonais placé au centre du récit, le roman est beaucoup plus riche qu’il ne semble au premier coup d’œil, et se prête à des interprétations à de multiples niveaux. Les secrets d’Arimoto ne font qu’affleurer, comme ces rochers décorant le bassin, dont la plus grande partie est cachée. La vie de ce maître est un chef d’œuvre de dissimulation, à l’aune de son art du shakkei (paysage emprunté) : dissimuler une partie du paysage permet de le révéler selon la perspective, et intégrer le paysage de faire paraître le jardin plus grand qu’il ne l’est… D’ailleurs la fin du récit ne donne pas de réponses à toutes les questions de Yun Ling...  ou du lecteur.

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Tan Twan Eng est né en 1972 à Penang, en Malaisie. Il a fait des études de droit en Angleterre, et exercé comme avocat à Kuala Lumpur, avant de se consacrer à l’écriture. Le Jardin des brumes du soir, son second roman, a été finaliste du Man Booker Prize en 2012 et lauréat de plusieurs prix.

21/11/2016

Juliette

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Juliette, la mode au bout des doigts

Gwenaële Barussaud

Fleurus (Les lumières de Paris), 2015

 

Juliette, 15 ans, est la fille d’un canut de la Croix Rousse qui tisse de belles soieries. Parce qu’elle est atteinte de tuberculose, elle doit quitter l’atelier, et grâce à l’intervention d’un oncle, elle « monte » à Paris où elle est embauchée comme vendeuse dans un grand magasin de mode «L’élégance Parisienne ».

Très vite Juliette s’apercevra qu’elle a un vrai talent pour dessiner des modèles de robes et elle deviendra la créatrice de mode de Cordélia la fille d’un riche industriel.

Ce roman fait penser un peu à ceux de Zola avec la description de la pauvreté des canuts qui n’arrivent plus à vivre de leur travail car les parisiennes préfèrent acheter des tissus de mauvaise qualité mais moins chers. Très belle description de Paris sous Napoléon III où la misère côtoie l’excentricité et la frivolité de la bourgeoisie nouvelle et ancienne.

Nicole L.

14/11/2016

Wonder lover

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Malcolm Knox

Asphalte, 2016

Traduit de l’anglais The Wonder Lover par Patricia Barbe-Giraud

 

John Wonder voyage dans le monde entier pour authentifier des records, pour des organismes de type Guinness des records. C’est un homme absolument  terne, à la mémoire phénoménale, passionné par les faits et les chiffres.  Une personnalité parfaite pour son travail de Certificateur en chef –parfaite aussi pour organiser sa triple vie.

En effet, il a trois familles différentes, qu’il visite à intervalle régulier, s’appliquant alors à être le meilleur père possible pour ses deux enfants, qui dans chaque famille portent les mêmes prénoms, Adam et Evie. Il aime leur mère, s’occupe des tâches ménagères, change les couches, et surtout raconte des histoires à ses enfants, s'inspirant des récits qu’il a authentifiés. Ces moments fondateurs sont sans doute ceux qui expliquent l’attachement des enfants à leur père.

" Quand nous étions petits, notre père s’asseyait sur l’un de nos lits, le soir, et déchargeait son sac à histoires. Il éteignait notre lampe. Il ne commençait pas tant que nous n’avions pas les yeux fermés. « J’attends », annonçait-il. Même dans le noir, s’il soupçonnait une seule paupière de se soulever d’un millimètre, un seul de ses enfants de se jouer de lui, il répétait : « J’attends. »

Notre père connaissait un tas de choses venant des confins de l’univers, du centre de la Terre, tgant de choses sur tant d’endroits que cela ne faisait pas l’ombre d’un doute pour nous, à l’autre bout du lit : il le saurait forcément si nous tentions de l’épier. Une fois, alors que nous marchionsde nuit sur un sentier escarpé, nous nous étions plaints de ne rien y voir et l’avions supplié de nous porter. Du doigt, notre père avait montré la lune et demandé : « Quelle distance ? » Nous avions répondu en choreur : « Trois cent quatre-vingt-quatre mille quatre cents kilomètres. ». Il avait hoché la tête et repris : « Si vous arrivez à voir aussi loin, vous êtes tout à fait capables de voir la terre sous vos pieds. »

« J’attends. » Nous obéissions à l’injonction de notre père. Nous renoncions vite à tricher, et les histoires finissaient toujours par arriver…. Notre père nous parlait des deux hommes qui avaient joué aux échecs sans interruption pendant cinquante-trois ans, de la femme qui avait fait quatre-vingt-dix-neuf tours de hula-hoop à la suite et des vingt mille enfants qui, ensemble, avaient construit un mille-patte en Lego mesurant mille quatre cents mètres de long… Ses paroles nous berçaient aisni jusqu’à ce que nous nous endormions, sa voix tamisée nous faisant traverser sans encombre le fleuve jusqu’au pays des rêves. Jamais nous n’ouvrions les yeux, même pas une attoseconde."

Le roman est original, surtout par sa narration, menée par un chœur d’enfants : les 6 enfants de John Wonder, racontant l’histoire après-coup. Ainsi, ils connaissent les défauts de John Wonder, mais lui pardonnent, et l’aiment  pour le temps précieux passé avec eux. Dès le début, ils annoncent que l’équilibre savamment instauré par John Wonder va basculer.

L’élément perturbateur est –c’est dommage- assez convenu : John Wonder va tomber amoureux une fois de trop, et d’une jeune Lolita encore ! Au reste, l’ensemble du roman pourrait être assez conventionnel (un homme polygame) si ce n’était pour l’ampleur de la tromperie, et le métier de John Wonder, qui permet d’introduire des personnages tout à fait atypiques. Telle la femme la plus vieille du monde, ainsi que l’acquéreur  de son contrat de viager, détenteurs chacun d’un record authentifié chaque année par notre grand Certificateur.

Dans l’ensemble, j’ai lu ce roman avec grand plaisir, même si j’ai moins aimé la deuxième partie (trop longue), et trouvé que les femmes étaient assez stéréotypées, maintenues à distance par le choix par l’auteur d’une narration en chœur. J’ai grande envie de lire ses autres romans, dont seul Shangrila a été traduit en français pour l'instant. Leurs thèmes semblent tout aussi inédits.

Aline

06/11/2016

La route étroite vers le nord lointain

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Richard Flanagan

Actes Sud (Lettres des Antipodes), 2016

The Narrow Road to the Deep North

Man Booker Prize 2014

 

Un monde de rosée

et dans chaque goutte de rosée

un monde en lutte   (Issa)

 

Empruntant son titre à un récit de voyage du poète Bashō, et introduisant certains chapitres par des haïkus d’auteurs célèbres, l’auteur tisse d’emblée un lien avec la poésie japonaise. Son récit -a priori à l’opposé du haïku (court, contemplatif, aérien…)- en a pourtant l’intensité et la force évocatrice.

A 77 ans, Dorrigo Evans se regarde avec lucidité, sans concessions, et s’interroge sur l’emblème qu’il représente pour ses compatriotes australiens. « Sans s’expliquer pourquoi, il était devenu un héros de la guerre, un chirurgien réputé, le symbole officiel d’une époque et d’une tragédie, à qui l’on consacrait des biographies, des pièces de théâtre et des documentaires… Il se rendait compte qu’il partageait certains traits physiques, comportementaux et historiques du héros de guerre. Mais il n’en était pas un. Il avait simplement mieux réussi à vivre qu’à mourir, et il ne restait plus grand monde à pouvoir parler au nom des anciens prisonniers de guerre. » p. 28

« Perplexe devant le tour donné à son existence », il reprend les fils conducteurs de sa vie, à commencer par son amour lumineux pour l’épouse de son oncle, sans doute la force qui lui aura permis de survivre aux plus extrêmes privations.

Les pages les plus intenses concernent les années passées sur « La Ligne ». Prisonnier de guerre des Japonais au Siam depuis 1943, « C’était difficile, mais pas totalement insensé au début ».  Mais peu à peu, l’obsession japonaise pour la construction d’une ligne ferroviaire stratégique reliant Bangkok à la Birmanie (cf Le pont de la rivière Kwaï), alliée au manque de moyens, transforme les camps de prisonniers en camps de travail de la mort.

« Esclaves nus enchaînés à leur tronçon de la Ligne, sans rien d’autre que des cordes, des perches, des marteaux, des barres de fer, des paniers et des houes… ils avaient commencé à défricher la jungle pour la Ligne, à déblayer la terre pour la Ligne, à briser la roche pour la Ligne, à porter rails et traverses pour construire La ligne. Esclaves nus, ils étaient affamés, battus, et travaillaient au-delà de leurs forces sur la Ligne. Esclaves nus, ils avaient commencé à mourir pour la Ligne. »

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L'auteur offre une vision complexe du personnage de Nakamura, dirigeant japonais sans pitié du camp, fanatique et drogué, capable d’évoquer, la larme à l’œil, les plus beaux poèmes japonais, comme le merveilleux haïbun de Bashō « La route étroite vers le nord lointain », qui selon le colonel Kota, résume en un livre tout le génie de l’âme japonaise. D’où l’exergue du roman, comme un cri d’incompréhension : « Mère, ils écrivent des poèmes »  derrière lequel on pourrait ajouter : et pourtant, ils sont capables des pires atrocités ! Pour Nakamura, la fin justifie les moyens « L’enjeu, ce n’est pas seulement la voie ferrée, bien qu’il faille la construire. Ni même la guerre, bien qu’il faille la gagner. L’enjeu c’est d’apprendre aux Européens qu’ils ne sont pas la race supérieure. Et de nous convaincre que c’est nous. »

Réflexion profonde sur la fabrique d’un héros : Dorrigo, en tant que médecin militaire et qu’officier supérieur australien, tente de son mieux de protéger ses hommes, qui succombent aux mauvais traitements, et aux maladies causées par la malnutrition et l’épuisement.

« Big Fella se sentait beaucoup trop petit pour tout ce qu’on voulait lui faire porter. » Mais « on aurait dit qu’il fallait [aux hommes] un Grand Chef, et parce qu’ils en avaient désespérément besoin, leur respect croissant, leurs apartés à voix basse, l’idée qu’ils se faisaient de lui, tout cela le contraignait à se conduire comme celui qu’il savait ne pas être. On aurait dit qu’au lieu de les commander par l’exemple, c’étaient eux qui le commandaient par leur adulation. » p. 61

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Le récit regorge aussi de portraits extrêmement vivants et attachants : « Rabbit » Hendricks et ses dessins, Darky Gardiner « le Prince noir » et ses combines, etc. Squelettes ambulants couverts d’ulcères, chapeau militaire et pagne crasseux, la plupart des prisonniers d’Australie ou de Tasmanie s’entraident « Parce que le courage, la survie, l’amour, toutes ces choses n’étaient pas l’affaire d’un seul homme. Elles étaient l’affaire de tous, sinon elles mouraient et chaque homme avec elle ; ils avaient acquis la conviction qu’abandonner un homme, c’était s’abandonner eux-mêmes ».

« OK d’ac ! » selon l’expression du clairon Jimmy Bigelow.

Désolée, ma chronique est trop longue, mais prenez la peine de passer les premiers chapitres, pour vous accorder au rythme de l’auteur. Voilà un beau, un vrai roman, où la rédemption trouve aussi sa place, et qui vous laisse l’envie de le relire et d’en apprendre plus.

Aline

D’après mes recherches sur Internet, l’auteur semble s’être inspiré des récits de son père, ancien prisonnier de guerre survivant de "la Ligne", ainsi que de la vie du Lieutenant-Colonel E.E. ‘Weary’ Dunlop. De nombreux détails historiques sont regroupés sur ce site commémoratif du gouvernement australien The Thai–Burma Railway and Hellfire Pass.

24/10/2016

Heaven

roman étranger, Japon, harcèlementHeaven

Mieko KAWAKAMI

Actes Sud, 2016, 256 p., 21€

Traduit du japonais par Patrick Honnoré

 

Entre deux adolescents japonais, confrontés chacun de leur côté à de féroces brimades au collège, se développe une fragile amitié. Pendant un temps, Kojima, sale et négligée, dite « la poubelle » et le narrateur, affligé d’un fort strabisme, dit « Le bigleux » ou « Paris-Londres », semblent se comprendre. Leur échange discret de petits mots ou leurs rencontres discrètes sont autant de respirations.

Bien loin de nos références occidentales, l’auteur confronte plusieurs points de vue autour de ces exactions : celui d’un harceleur, et celui des deux victimes, qui vivent le harcèlement de façon entièrement différente. Tandis que Kojima intellectualise la souffrance et la revendique comme une marque de spécificité choisie, le narrateur souhaite juste qu’elle cesse.

Momose, persécuteur sans états d’âme, réfute la notion de bien ou de mal : « On ne le fait pas parce qu’on a le droit. On le fait parce qu’on a envie de le faire…. Ça pourrait être n’importe qui. Par hasard tu es là, par hasard tu te sens l’envie… »

Le harcèlement scolaire, sous un angle japonais terriblement noir. Les personnages offrent peu de prise à l’espoir. Heaven (ou paradis) est le titre d’un tableau évoqué par Kojima, que le narrateur tente vainement d’atteindre…

D'une belle qualité d'écriture, mais glaçant.

Aline

10/10/2016

Désorientale

rentrée littéraire, roman, Iran, immigration

 

Désorientale

Négar DJAVADI

Liana Levi, 2016, 349 p., 22 €

 

Notre être ne se définit pas simplement ici et maintenant, mais se constitue aussi de notre histoire familiale, et de nos souvenirs. L’auteur, en parlant de son père, l’exprime ainsi : « Pour prétendre entrer dans la tête d’un homme, il faut d’abord le connaître, avaler toutes ses vies, toutes ses luttes, tous ses fantômes… » (p.10)

C’est avec beaucoup de circonvolutions que Kimiâ raconte comment elle est arrivée là, dans un couloir de l’hôpital Cochin, un long tube en carton sur les genoux, à attendre son rendez-vous pour une insémination artificielle.

Elle raconte son enfance,  en Iran dans les années 1970, avec des parents intellectuels opposants au régime du Shah. La pression de SAVAK, la police secrète, les espoirs portés par la Révolution, puis la terreur à nouveau sous le régime des « gardiens de la Révolution ». La migration à pied et à cheval via les montagnes du Kurdistan et la Turquie pour se réfugier en France… et l’adaptation à notre pays, bien différent, au quotidien, de la France fantasmée depuis Téhéran !

Petite fille bizarrement liée à sa grand-mère Nour, qu’elle n’a pourtant pas connue, Kimiâ est dépositaire d’une partie des histoires de famille contées par l’Oncle numéro 2 pendant les soirées de couvre-feu à Téhéran : l’ancêtre Montazemolmolk et son harem au pied des montagnes d’Alborz dans une province reculée du nord de la Perse nommée Mazandaran, la recherche d’une lignée d’enfants aux yeux bleus, du bleu étonnant de la mer Caspienne (lorsqu’elle était encore bleue), la grand-mère arménienne…  Cette culture qui la fonde, et qu’elle a pourtant laissée de côté pour pouvoir vivre en France, revient à l’assaut pendant les heures d’attente.

Ce roman a le mérite d’offrir un regard différent sur le contexte géopolitique iranien, sur l’héritage  perse, et sur les dissidents iraniens des années 1970-80.

J’ai été touchée par les réflexions sur l’exil et la difficulté de se construire  dans une culture différente. Les 3 sœurs, Mina, Leïli et Kimiâ ont trouvé des façons différentes de s’adapter à leur pays d’accueil, et Kimiâ expose ses choix personnels, opposés à ceux de ses sœurs.

 « L’Iran avait acquis sa réputation de pays moyenâgeux, fanatique, en guerre contre l’Occident. En ce début des années 1980, les Français ne faisaient pas vraiment la différence entre nous et les hezbollahis. Les professeurs  et les élèves nous posaient des questions incongrues et parfois blessantes qui témoignaient surtout de leur ignorance… agissant comme de l’acide sur cette part [de Mina] qui idéalisait la France depuis l’enfance. » (p. 272)

« Pour s’intégrer à une culture, il faut, je vous le certifie, se désintégrer d’abord, du moins partiellement, de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier. Tous ceux qui appellent les immigrés à faire des « efforts d’intégration » n’osent pas les regarder en face pour leur demander de commencer par faire ces nécessaires « efforts de désintégration ». Ils exigent d’eux d’arriver en haut de la montagne sans passer par l’ascension. » (p. 114)

« à vrai dire, rien ne ressemble plus à l’exil que la naissance. S’arracher par instinct de survie ou par nécessité, avec violence et espoir, à sa demeure première, à sa coque protectrice, pour être propulsé dans un monde inconnu où il faut s’accommoder sans cesse des regards curieux. Aucun exil n’est coupé du chemin qui y mène, du canal utérin, sombre trait d’union entre le passé et l’avenir, qui une fois franchi se referme et condamne à l’errance ». (p. 144)

"[Sara]était démunie, ne sachant plus comment être mère. Sans doute ne savait-elle plus qui nous étions, ni ce qu’elle était en droit d’attendre, maintenant qu’en guise de terre promise nous nous trouvions au bout d’une impasse. Le déracinement avait fait de nous non seulement des étrangers chez les autres, mais des étrangers les uns pour les autres. On croit communément que les grandes douleurs resserrent les liens. Ce n’est pas vrai de l’exil. La survie est une affaire personnelle. » (p.273)

Pour moi, la quantité de sujets abordés dans ce roman impose au récit un trop grand nombre de flashbacks et flashforward. Au reste, l’auteur l’annonce dans son prologue : « [Ma mémoire] charrie tant d’histoires, de mensonges, de langues, d’illusions, de vies rythmées par des exils et des morts, des morts et des exils, que je ne sais trop comment en démêler les fils ». (p.11)

De plus, j’avoue avoir été détournée de ma lecture par l'agacement dû aux fautes de conjugaison ou d'accord. N’y a-t-il plus de relecteurs aux éditions Liana Lévi ? Peut-on proposer aux sélections des prix littéraires un livre comportant des coquilles ???  Car oui, Désorientale fait partie de la sélection 2016 du prix littéraire du Monde, du prix roman Fnac et du prix Femina !

Lisez-le, et faites-vous votre opinion. Aline.

"Mon père, Darius Sadr, le Maître de la page blanche, Le Téméraire, Le Révolutionnaire, disait de sa voix songeuse / visionnaire : « On écoute mieux avec les yeux qu’avec les oreilles. Les oreilles sont des puits creux, bons pour les bavardages. Si tu as quelque chose à dire, écris-le. » (p.19)

03/10/2016

Le tyran meurt au 4e coup

roman étranger, dictatureLe tyran  meurt au 4e coup

Jorge IBARGÜENGOITIA

Ed. du Tripode, 2016, 18€

Traduit de l'espagnol (Mexique) Maten al leon par François Minaudier, dessins de Samuel Pouvereau.

Sur Arepa, île imaginaire des Caraïbes, le Président Belunzaran, « Enfant Héros de la guerre d’indépendance », arrive à la fin de son 4e mandat, et n’a aucune intention d’abandonner le pouvoir.  Le candidat de l’opposition est fort opportunément poignardé, laissant les « modérés » désemparés. Comment s’opposer dès lors au tyran ? C’est un expatrié, extérieur aux querelles de clocher et sans « passif » politique, qui est invité à se présenter contre le tyran. Mais le plus sûr moyen d’empêcher Belunzaran de transformer son mandat en présidence à vie… c’est encore de l’assassiner. Les tentatives se succèdent, toutes plus maladroites les unes que les autres !

Dans cette farce politique, aucun personnage n’est vraiment pris au sérieux. L’auteur campe un monde politique grand-guignolesque, et des batailles entre puissants qui ne se préoccupent absolument pas du peuple.

Aline

26/09/2016

L'échange

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Eugenia ALMEIDA

Metailié (bibliothèque hispano-américaine), 2016, 248 p., 18€

Traduit de l’espagnol (Argentine) La tensión del umbral par  François Gaudry

 

A la sortie d’un café, une femme menace un homme d’un pistolet, puis retourne son arme contre elle et se tire une balle dans la poitrine ! Manifestement, un suicide, juste un dossier à classer pour la police, même si l’homme d’abord menacé a disparu avant l’arrivée des autorités.

Pourtant, Guyot, journaliste, ne peut pas lâcher l’affaire : la vision de cette jeune femme le hante, il lui faut comprendre ce qui l’a amenée à un geste aussi dramatique. Ami avec un policier, il commence par obtenir quelques informations, mais l’affaire est enterrée au plus vite, et les témoins ont la mémoire étrangement courte… En fait, tous ceux qui lui parlent ou pourraient lui transmettre des renseignements connaissent un sort fâcheux, et les documents – comme une rubrique nécrologique apparemment anodine- disparaissent.

Guyot s’entête, malgré tous les signaux de danger ; semblant totalement imperméable aux conseils et menaces,  il accumule obstinément les petits indices… tandis que la tension monte autour de lui.

Il faut dire que nous sommes en Argentine. Plus de 30 ans après la dictature des  années 1980, ses remous se font encore sentir. Les liens entre police et journalistes sont étroits, et les anciens de la police secrète pas complètement retraités. Le culte du secret règne toujours, et les mécanismes de la violence se déclenchent encore pour protéger les anciens dirigeants occultes.

L’écriture de ce roman est très fluide, chapitres courts et dialogues s’enchaînent assez vite, et la tension est bien construite. Je l’ai lu d’une seule traite, assez captivée. Pour autant il ne m’a pas semblé  entièrement satisfaisant pour des lecteurs français : les liens entre passé et présent sont trop peu explicites pour qui connaît mal le contexte historique. Du coup, l’intrigue paraît un peu inachevée, voire pas entièrement plausible. Question de culture ?

Aline

25/09/2016

La fille au revolver

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Amy STEWART

Ed. 10/18 (Grands détectives), 480 p., 8.80€

Traduit de l’américain Girl waits with gun par Elisabeth Kern

 

Basé sur l’histoire vraie de Constance Kopp, l’une des premières femmes shérifs-adjoints d’Amérique, c’est le récit drôle et édifiant d’une jeune fille prête à tout pour protéger sa famille.

Dans le fin fond du New-Jersey, Constance et ses deux sœurs sont isolées du monde. Leur vie bascule lorsque le propriétaire d’une fabrique de soie renverse leur carriole au volant de son automobile. Ce qui n’aurait été qu’un banal litige devient une bataille rangée avec des voyous habitués au chantage et à l’intimidation. Elles pourront compter sur l’aide d’un shérif progressiste qui confiera à Constance un revolver et une étoile en ce début du XXe siècle, dans cette Amérique puritaine où les hôtels sont unisexe (pour les femmes seules) et où les patrons de l’industrie jouissent d’une impunité et d’un « droit de cuissage » sur leurs employées.

Portraits de femmes courageuses, déterminées à obtenir justice et à préserver un secret de famille.

Georgette

18/09/2016

Moi Gulwali, réfugié à 12 ans

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Moi Gulwali, réfugié à 12 ans

Propos recueillis par Nadene Ghouri

Hachette Témoignages, 2016, 445 p.

 

Né en 1994 en Afghanistan, Gulwali a quelques années quand il voit arriver au pouvoir les Talibans. A la mort de son père, lors d’une attaque américaine, sa mère reçoit quotidiennement la visite d’un groupe de Talibans bien décidés à faire de ses deux plus grand fils (Gulwali, 12 ans et Hazrat, 14 ans) des terroristes. Prenant peur, sans les en informer, elle confie ses deux fils à des passeurs pour qu’ils puissent rejoindre l’Europe où ils seront en sécurité.

« J’ai jeté un coup d’œil à ma mère pour me rassurer. Elle nous a fixé mon frère Hazrat et moi avec tant d’intensité que j’ai pensé que son regard de feu allait me transpercer le crâne.

- Soyez courageux. C’est pour votre bien !

Et alors elle m’a dit quelque chose qui m’a gelé le cœur :

- Aussi mal que les choses tournent, ne revenez jamais»

Commence alors l’aventure la plus dure de sa vie. Très vite Gulwali est séparé de son frère dont il n’aura plus de nouvelles. S’enchaînent alors passeurs, faim, soif, maltraitance, torture, kilomètres (à pied, à cheval, en train ou en camion). Il parcourt en tout 20 000 km pendant 1 an, rencontre 25 passeurs et utilise 6 moyens de transports différents. A 13 ans, dans un état pitoyable, il pose enfin les pieds sur le sol anglais. Mineur, il est pris en charge par une famille, fait des études, s’engage dans des associations et dans la politique et va jusqu’à porter la flamme olympique lors des JO de 2012 en Angleterre.

Gulwali 1.jpgGulwali 2.jpg Au-delà d’un récit dur et éprouvant sur les conditions des réfugiés (il reste un bon moment dans la jungle de Calais), c’est aussi une histoire intérieure qui se joue. Pendant ses 12 premières années en Afghanistan, Gulwali suit les modes de vies et les pensées de son pays. Il est dur avec les femmes de sa famille, voire presque violent (insultes, rabaissement, surveillance extrême de ses tantes et de sa mère quant au port du voile et de la burqua …). Son voyage lui permet de se rendre compte des conditions de vie des femmes de son pays par rapport à celles des femmes européennes, non voilées  et libres. Au début très choqué, il assimile petit à petit la culture européenne et tout ce qu’elle comporte au niveau des libertés individuelles. Aujourd’hui, il en est convaincu, il faut faire bouger les choses en Afghanistan. Il compte bien étudier, s’engager politiquement et revenir chez lui militer contre l’oppression des Talibans.

« Il existe un dicton Pachtoune : « Il n’y a pas assez de place dans cette vie pour l’amour » Je me demande comment les gens en trouvent pour la haine. »

Les remerciements à la fin du livre sont beaucoup tournés autour des gens qui tout au long de son voyage lui ont tendu la main.

Céline