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02/04/2020

Le pays des pas perdus

Albanie, , immigration, émigration

 

Le pays des pas perdus

Gasmend KAPLLANI

Editions Intervalles

Traduit du grec par Françoise Bienfait

 

Encore une fois, Gasmend Kapllani met en scène un  fils de la diaspora albanaise, qui revient dans sa ville natale pour enterrer son père. Après 27 ans d’exil, Karl (pour Marx) revient à Ters, ville imaginaire d’Albanie, dont le nom signifie « erreur », « malchance » ou « ce qui va de travers ».

C’est l’occasion de confronter ses choix de vie avec ceux de son frère Frederik (pour Engels), resté au pays. Tandis que l’aîné, révolté contre son père et la tyrannie communiste,  recherchait la liberté et l’absolu, le second était pragmatique, conciliant, attaché à ses racines et à l’identité albanaise.

"Karl avait vécu sous des cieux différents, parlé et écrit dans d’autres langues, aimé des femmes d’origines diverses. Frédérik avait toujours vécu à Ters, dans le même immeuble, au même étage, dans le même appartement, réalisant ainsi l’idéal paternel d’une continuité sans faille entre les générations –ce qui, selon son père, était la seule chose qui puisse procurer à l’être humain une identité solide et le bonheur…  Il avait toujours gardé confiance dans la philosophie paternelle : « Mieux vaut vivre dans la pire des patries que sur une terre étrangère »". (p. 30)

L’auteur survole quelques turpitudes, lâchetés, lynchages ou moments d’exaltation (déboulonnage de la statue d’Enver Hoxha) dans la ville de Ters. Il évoque assez rapidement le passage de Karl en Grèce fin 1991 avec un faux visa, son séjour à Athènes, et sa réussite en tant qu’écrivain et  «immigré bien intégré».

"Il pensait avoir enfin trouvé une nouvelle patrie où il pourrait faire des rêves d’avenir, où il pourrait se bâtir une nouvelle identité, où il pourrait aimer et vivre, se lancer dans de nouvelles expériences, avoir le droit à l’erreur". (p. 103)

Pour avoir voulu transmettre le témoignage d’une rescapée du massacre des Tchams, mulsulmans albanophones persécutés en Grèce à la fin de la seconde guerre mondiale, il déclenche une tempête en touchant à un tabou national, retombe dans un statut d’étranger indésirable, et doit émigrer à nouveau après des menaces et une agression par des activistes d’Aube dorée.

Kapllani, dans ce récit, a toujours des phrases percutantes, qui touchent juste, et sait alterner réflexions sur l’exil et scènes concrètes, comme le tragi-comique enterrement de Fatima (digne d’une scène de Kusturica). Mais pour moi, il semble avoir accolé des éléments, certes très intéressants, sans les relier par une réelle construction, et sans les approfondir. Peu romancé, sans pathos, proche du témoignage, je l’ai trouvé moins prenant que La dernière page.

Certaines phrases touchent à l’universel.

"Karl et ses compagnons savaient d’où ils étaient partis mais n’avaient pas la moindre idée de l’endroit où ils allaient. Tous trimbalaient dans leur tête une carte magique du monde, dont seul le contour avait un rapport avec la carte réelle." (p. 65)

"Les hommes sont partout les mêmes... La même folie, les mêmes peurs, les mêmes envies, les mêmes rêves. Seul leur dosage varie d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre." (p. 174)

Aline

20/02/2020

Comité de lecture Albanais

La bibliothèque de Soucieu se réjouit d'accueillir ce comité de lecture consacré aux auteurs Albanais, en espérant que ce sera une occasion d’ouverture sur la culture de ce pays que nous connaissons trop mal. Nous avons la chance de profiter de la présence d'Alma, professeure d'histoire et société en Albanie. En prélude à nos lectures, elle fait une courte introduction sur son pays. Elle nous apporte ensuite quelques éclaircissements sur le contexte des livres présentés.

 

Les Albanais sont très attachés à l’Europe. Ceux qui ont souffert le plus de la dictature sont ceux qui avaient des aspirations européennes.

Les liens à la France sont assez forts aussi. Le dictateur Enver Hoxha avait étudié au lycée français de Korça, comme une bonne partie des élites avant et pendant la dictature, et continué ses études à Paris.

Les difficultés actuelles en Albanie sont en grande partie imputables au vide laissé après la dictature : beaucoup d’intellectuels sont morts ou partis à l’étranger, la loi est mal appliquée, et la corruption a pris beaucoup d’ampleur.

Géographiquement, l’Albanie est un très beau pays. Lord Byron l’a décrit comme « un des plus beaux pays des Balkans ». Montagnes, grands lacs, mer… le tourisme y est florissant.

L’hospitalité Albanaise est réputée ! Nous essayons de nous montrer à la hauteur, grâce à l'aide d'Alma et de toutes les cuisinières qui ont préparé de bons desserts.

 

Livres lus par les participants, par ordre de présentation. (Les livres d'Ismaïl Kadaré sont regroupés dans un article à part.)

 

Gasmend KAPLLANI (1967-....)

Gazmend Kapllaniest né à Lushnjë, en Albanie. Sa famille a été déplacée par le régime communiste d’Enver Hohxa. En 1991, après s’être engagé contre la dictature, il a dû fuir en Grèce pour échapper à la police secrète. Il a enseigné à l’université à Athènes. En 2015, harcelé par les néo fascistes, il capitule devant le refus des autorités grecques de répondre à sa demande de nationalisation et émigre aux Etats-Unis. Ecrivain et journaliste, il enseigne à l’université de Chicago.

 

albanie,comité de lectureJe m’appelle Europe (2010)

Intervalles, 2013, 160 p., 19€

Traduit du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo

Le narrateur revient à Tirana pour le mariage d’un cousin. Il se plonge dans ses souvenirs d’Albanie, et se souvient du moment où il s’était exilé en Grèce, de l’accueil des Grecs -mitigé- et de l’aide qu’il a rencontrée dans le milieu des artistes. Ce récit, inspiré du parcours de l’auteur, témoigne de l’immersion dans une nouvelle culture, de la découverte d’une nouvelle langue. Il raconte son amour pour l’Europe, en même temps qu’une histoire d’amour pour une jeune fille dont c’est le prénom.

Intercalées, des pages en italique reprennent le parcours de migrants de différentes origines, et les difficultés qu’ils traversent. Facile à lire et bien écrit, c’est un roman universel qui permet un travail sur l’exil et l’accueil.

 

albanie,comité de lecture

La dernière page (2012)

Intervalles, 2015, 160 p., 17€

Traduit du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo

Prix du salon du livre des Balkans (Paris, 2015)

Melsi, alter ego de l’auteur, journaliste gréco-albanais, vit à Athènes, où il se sent de moins en moins à sa place, du fait de la xénophobie croissante. Il rentre à Tirana pour y attendre la dépouille de son père, décédé à Shanghaï. Pendant les 22 jours suspendus qu’il passe à Tirana, dans l’appartement de son père, il s’attache à observer la ville autour de lui, à surmonter les tracasseries administratives, et à passer au peigne fin l’appartement de son père, où chaque objet lui parle. La découverte d’un manuscrit de son père « La singulière histoire d’un crypto-juif », le plonge dans l’incertitude quant à son histoire familiale et le pousse à interroger les secrets de son père.

Le récit de Melsi, plutôt intimiste, est entrecoupé de passages historiques retraçant les turpitudes d’une famille juive de Thessalonique, entre la fuite en Albanie en 1943 pour échapper aux allemands, et la fin de la dictature albanaise. L’auteur témoigne de ses liens à l’Albanie et à la Grèce, non sans une certaine amertume par rapport à la Grèce et à l’Albanie.

Ouverture du roman : « à l’instar de certains amours, certains pays sont une aberration : ils n’auraient jamais dû exister. Etre né et avoir vécu dans un tel pays procure un désenchantement assez proche de ce que l’on éprouve quand on a gâché sa vie avec une personne qui n’est pas la bonne. »

L’écriture est fluide, observatrice, dans un style simple et précis qui n’empêche pas un certain art de la formule et de l’image.

 

Fatos KONGOLI (1944-....)

Né en 1944 à Elbasan, au centre de l’Albanie, Fatos Kongoli a étudié les mathématiques en Chine, durant l'alliance sino-albanaise. Il a été ensuite professeur, puis a travaillé dans la presse et l'édition. Il a préféré n'écrire qu'après la chute du régime communiste.

 

albanie,comité de lecture

L’ombre de l’autre

Rivages, 1998, 20€

Traduit de l'albanais par Edmond Tupja

Festim Gurabardhi travaille dans une maison d'édition de Tirana. Ce sont les dernières années du régime communiste albanais. Il règne une ambiance cauchemardesque de corruption, d’hypocrisie, et de délation. Depuis son enfance, Festim craint une dénonciation de la part d’un de ses camarades, devenu juge.  Se dédoublant pour cacher un passé familial jugé sombre par le parti, Fatim vit un cauchemar perpétuel à force vivre « dans l’ombre d’un autre ».

Un roman très noir, métaphore de la schizophrénie du régime dictatorial albanais. Le narrateur se dédouble pour se raconter, utilisant le « Je » ou le « Il » selon les chapitres.

Le procédé de dédoublement, est l’un de ceux utilisés par les écrivains albanais sous la dictature, il a été aussi utilisé par Ismaïl Kadaré. Autres procédés : raconter des rêves, faire passer un message par un « il » dont on se distancie, par un enfant…

 

Carmine ABATE (1954-....)

Carmine Abate est un écrivain italien de culture arberèche, qui a vécu en Allemagne et en Italie. Les Arberèches (en albanais Arbëresh) sont des Albanais vivant dans le sud de l’Italie. Ils s’y sont établis au 15e et 16e s, fuyant l’occupation ottomane à la suite de la mort du héros albanais Skanderbeg, puis  le massacre par Ali Pasha de 6000 Albanais qui avaient refusé de se convertir à l’islam. Les Arberèches ont conservé depuis cette époque une forte identité albanaise. Ils parlent un dialecte albanais du sud de l'Albanie, resté assez proche de l’albanais ancien.

 

albanie,comité de lecture

La mosaïque de la grande époque

Seuil (Cadre Vert), 2008, 293 p., 21,80€

Traduit de l’italien Il mosaico del tempo grande (2006) par Nathalie Baue

Au XVe siècle, un groupe d’Albanais du village de Hora part du Durrës (port de Tirana) pour s’installer en Calabre, où ils créent un petit village. Le pope collecte toutes les richesses de la communauté pour édifier une belle église, mais à sa mort, l’or a disparu.

Sous la dictature d’Enver Hoxha, les héritiers des familles d’origine sont toujours au village. Antonio (descendant du pope) profite d’un voyage organisé en Albanie pour tenter de découvrir le vieux village d’origine de sa famille, et s’éprend d’une danseuse, Drita, avec laquelle il s’installe en Hollande pour échapper à la police albanaise.

Gojàri, artiste mosaïste, est le point de charnière entre les différentes époques. Il raconte avec les abacules (tesselles) de ses mosaïques toute l’histoire des habitants de Hora depuis les origines, y compris les parties cachées.

Beaucoup d’amour, quelques morts, et le mystère de la recherche de l’or du 15e s disparu. Carmine Abate rédige son récit comme une mosaïque, sans se préoccuper de l’ordre chronologique, croisant les récits et les époques, entre le XVe siècle et nos jours, en passant par la chute du régime du leader communiste albanais Enver Hoxha et le drame des immigrés albanais échoués sur les rives italiennes au début des années 1990. L’utilisation de dialectes italien, calabrais et arbarèche gêne un peu la lecture.

 

albanie,comité de lecture

La Moto de Skanderbeg

Le Seuil (Cadre Vert), 2003, 256 p., 20.30€

Traduit de l’italien La moto di Scanderbeg (1999)

Prix littéraire Racalmare Leonardo Sciascia

Le personnage principal, Giovanni Alessi est écartelé entre son passé dans le village arbarèche de Nouvel Hora, et sa vie actuelle en Allemagne. Un jour, Stefano Santori, un garçon de Hora devenu historien réapparait dans sa vie. Grâce à lui, Giovanni renoue avec ses origines ; il revit son histoire et celle de son père, Skanderbeg, qui au lendemain de la guerre, arpentait les routes et les chemins sur sa splendide moto Guzzi Dondolino. Et, remontant plus loin encore, il évoque la geste du Grand Skanderbeg, le héros de la résistance albanaise contre les Turcs qui, au soir de sa défaite, conseilla à son peuple l'exil en terre italienne.

Annie a trouvé le roman trop difficile à suivre, entre les lieux très variés, et la chronologie non respectée.

 

Originaire de Krujë (Albanie), Skanderberg était un grand général du 15e s., d’abord pour l’armée turque. En 1443, Skanderbeg déclare l’indépendance de l’Albanie, hissant son drapeau rouge à l'aigle noir. Il est le seul à avoir réuni les Princes du nord et du sud (Chacun pris séparément, nous sommes une brindille, mais en fagot, on ne nous brise pas), créant la petite Albanie, qui résistera 25 ans aux Ottomans (1443-1468). Héros national albanais, il a été nommé Chevalier de la Chrétienté, pour avoir  empêché les Ottomans de passer par Durrës, la voie la plus courte pour envahir l’Europe. Son histoire est reprise dans Les tambours de la pluis, d’Ismaïl Kadare.

 

Dritëro AGOLLI  (1931-2017)

Né en 1931 dans le village de Menkulas, dans le Sud de l’Albanie, Dritëro Agolli a fait des études de philologie et de journalisme à l’université de Léningrad. Longtemps, il a été journaliste au service du régime. De 1973 à 1992, il a été président de l’Union des artistes et écrivains albanais. Membre du Parlement, Dritëro Agolli a aussi été une figure marquante du Parti socialiste albanais. Son première recueil, Poèmes de la route a été publié en 1958. Il écrit également des nouvelles et des romans, satire d'un système auquel il appartenait.

 

albanie,comité de lectureL’homme au canon (1975)

Le Serpent à plumes (Motifs), 1998, 200 p., 6.10€

Traduit de l’albanais. Première édition en France par les éditions du Passeur  en 1994.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, en Albanie, la lutte qui oppose les nationalistes aux communistes, et tous aux armées Italienne et Allemande, se mêle à la lutte qui oppose les 4 principales familles d’un village, de vendetta en vendetta. Mato Gruda trouve du matériel militaire abandonné par l’armée en déroute, et s'approprie un canon allemand. Sa femme s'oppose à l’utilisation du canon, mais il décide que ce sera l'instrument de sa vengeance contre la famille qui a assassiné la sienne. Il n’imagine pas les conséquences, car c’est son meilleur ami qui est accusé.

Jusqu’où est-on prêt à aller pour se venger ?  Quelles en sont les répercussions ? Une belle découverte, roman qui se lit bien.

 

Lek PERVIZI (1929-….)

Né à Kurbi en Albanie dans une famille noble, Lek Pervizi a suivi des études artistiques à Rome et s'est consacré à la poésie dès son jeune âge, en composant des poèmes lyriques. Rentré en Albanie en 1943, sans savoir que le pays allait devenir communiste. En 1944, sa famille subit les foudres de la dictature communiste, entre prisons, persécutions et camps d’internement. Lek Pervizi y échappe pendant les cinq premières années du régime. Artiste peintre, poète et écrivain engagé, opposant résolu au régime communiste, Lek Pervizi va subir des décennies de persécutions dans les camps de concentration et les prisons d’Albanie. Il se réfugie en Belgique en 1990. Il n’a pas pu écrire ce récit en albanais, mais est passé par l’Italien.

 

albanie,comité de lecture

Dans les cercles de l’enfer

L’Harmattan (Lettres d’Albanie), 2014, 136 p., 14€

Gens, le héros du récit, a fait des études en Italie. Rentré en Albanie en 1943 sans savoir que le pays allait devenir un pays communiste, il s’échappe pendant un temps en Grèce.  De retour en Albanie, il passe 10 ans de prison et 32 ans d’internement au travail forcé dans un camp de concentration. Accusé d’avoir aidé les Albanais-Grecs opposants au régime, il subit des tortures pendant cinq ans par des analphabètes.

C’est simple à lire, mais le récit est très dur, tragique comme la réalité l’a été.

La question se pose : « Mais pourquoi les Albanais ont-ils supporté la dictature pendant 50 ans ? »

 

Ornela VORPSI (1968-….)

Ornela Vorpsi, née à Tirana en Albanie, a étudié les beaux-arts à Tirana puis Milan. Depuis 1997 elle réside à Paris. Romancière, photographe, peintre et vidéaste. Ecrivaine d'expression albanaise, italienne et française, elle est également photographe, peintre et vidéaste.

 

albanie,comité de lecture

Ci-gît l’amour fou

Actes Sud, 2012, 192 p., 18.50€

Amour, mort et folie sont les trois thèmes intriqués dans ce roman. La jeune Tamar adore sa mère, mais passe beaucoup de temps dans la famille voisine, chez Maria, qui a neuf garçons ! Tamar dit « Je suis née pour observer ». Et pour observer, elle observe… les garçons -dont Dolfi, beau à faire se damner toutes les femmes du quartier. L’une des admiratrices de Dolfi meurt, dans des circonstances énigmatiques. Cet événement fait basculer Tamar, déjà affectée par le suicide de son frère, dont sa mère ne s’était jamais remise.

Un roman contemporain, sur la démesure de l’amour fou, qui n’apporte pas d’éclairage particulier sur l’Albanie.

Bouillon albanais : Ismaïl Kadaré

Né en 1936 à Gjirokastër, dans le Sud de l'Albanie, Ismaïl Kadaré étudie les lettres à l'université de Tirana et à l'Institut de littérature Gorki de Moscou. En 1960, la rupture avec l'Union soviétique l'oblige à revenir en Albanie où il entame une carrière de journaliste et écrit de la poésie. En 1963, la parution de son roman Le Général de l’armée morte lui apporte la renommée, d’abord en Albanie, puis à l’étranger grâce à la traduction française de Jusuf Vrioni. En 1972, nommé député albanais sans même l’avoir demandé, il est contraint d’adhérer au Parti communiste albanais (gouvernemental). Il poursuit un temps sa carrière d’écrivain sans heurts, malgré la charge corrosive de ses textes contre la dictature. Kadare finit par être qualifié d’« ennemi » lors du Plénum des écrivains en 1982 mais aucune sanction n’est prise à son encontre. Entré en disgrâce pour ses écrits subversifs, conçus comme une critique détournée du régime, il est contraint d’éditer ses romans à l’étranger. Se sentant menacé, il émigre en France où il obtient l’asile politique en octobre 1990.

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Kadaré est considéré comme l'un des plus grands écrivains et intellectuels européens du XXe siècle et comme une voix universelle contre le totalitarisme. Il est l'auteur albanais le plus lu à l'étranger, et a reçu de nombreux prix prestigieux, dont le Man-Booker Prize en 2005.

L’un des rares écrivains albanais à avoir survécu à Tirana malgré des écrits critiques du régime, il a peut-être été protégé en partie par ses origines à Gjirokastër, qu'il partage avec le dictateur Enver Hoxha. Sa renommée internationale aussi sans doute, puisque Enver Hoxha se targuait d’être un grand intellectuel, et voulait semble-t-il profiter de la publication des œuvres de Kadaré en France pour  y faire publier les siennes.

Kadaré a également su ruser avec la censure, en rédigeant des romans à double-fond, en utilisant des narrateurs multiples ou distanciés (enfant, fantôme), des rêves, les contes et la mythologie, et manier l’ironie, que ne comprenait pas la machine étatique -ce qui lui a permis de porter la critique plus loin que d’autres.

Alma nous conseille de lire plutôt ses œuvres récentes, celles écrites sous la dictature étant souvent cryptées, truffées de doubles sens, et faisant appel à un contexte que nous ne possédons pas. Voici les livres que nous avons lus, par ordre de présentation :

 

albanie, comité de lectureLa fille d’Agamemnon (1985)

Fayard, 2003, 144 p., 16€

Traduit de l’albanais par Tedi Papavrami

Nous sommes en Albanie, dans les dernières années du régime communiste. Le narrateur a pour maîtresse la fille d'un haut fonctionnaire. Mais le parti la convainc de mettre fin à cette liaison. Bouleversante histoire d’un amour mis en pièces par les rouages glacés de la machine étatique. L'amant désespéré médite sur sa disgrâce, évoquant tout à tour Iphigénie sacrifiée par son père Agamemnon, et Staline refusant d'échanger des prisonniers allemands contre son fils captif.

Ce roman a été écrit clandestinement en 1985 à Tirana et envoyé en France. Se lit facilement.

 

albanie, comité de lectureL’entravée, requiem pour Linda B. (2010)

Fayard (Littérature étrangère), 2010, 205 p., 18.20€

Traduit de l’albanais par Tedi Papavrami

Dramaturge albanais sous la dictature d’Enver Hoxha, Rudian Stefa est convoqué par le parti, sans en connaître la raison. Dans un climat lourd de doute et de suspicion, il se questionne sur la cause de cette convocation – et les interrogateurs ne font rien pour le rassurer. Est-ce en raison d’une dispute avec son amie qui a dégénéré, d’un personnage qu’il aurait introduit dans sa pièce de théâtre ? En fait, il est convoqué parce qu’un de ses livres dédicacé a été retrouvé chez Linda B., une jeune femme « reléguée » qui s’est suicidée. Dans un climat lourd de doutes et de suspicion, le narrateur enquête pour connaître les raisons du suicide de Linda, et ce qui la reliait à lui.

Linda B. était une jeune fille qui rêve de visiter Tirana. Mais c'est précisément ce qui lui était impossible, en tant qu’assignée à résidence. Son seul "espoir" pour aller à la capitale : se voir dépister un cancer du sein, et être autorisée à se déplacer pour les soins ! Sa condition de reléguée évoque celle d'Eurydice, "entravée" aux enfers.

Le roman est basé sur les brouillons d’une jeune fille qui a existé, maîtresse d’école, qui a été déclassée suite à la vengeance d’un officiel du parti auquel elle s’était refusée. Le livre est volontairement un peu difficile d’accès, procédé utilisé pour décourager les censeurs.

 

albanie, comité de lectureTrois chants funèbres pour le Kosovo (1998)

Fayard (Sciences humaines et sociales), 1998, 122 p., 12€

Traduit de l’albanais par Tedi Papavrami

Il existe en ce monde une région où une vieille tragédie continue à projeter sans relâche, de façon cyclique, de nouvelles tragédies. Cette terre porte le nom innocent de " Champ des merles ", autrement dit Kosovo. En 1389, une coalition balkano-chrétienne composée de Serbes, de Bosniaques, d'Albanais et de Roumains fut écrasée par l'armée ottomane du sultan Mourad. Cette défaite a été exploitée à maintes reprises par des politiciens nationalistes. Autour de l’impossible compréhension et unité entre les peuples des Balkans, Serbes, Bosniaques, Albanais, et Roumains.

 

Après l’empire Ottoman, beaucoup d’Albanais se sont convertis à l’islam. Le Sud, proche de la Grèce, était plutôt orthodoxe, tandis que le Nord, du côté de l'Italie, suivait le rite catholique latin.

 

albanie,comité de lectureQui a ramené Doruntine ? (1980)

Fayard (Littérature étrangère), 1986, 182 p., 18€

Dans un village de l’Albanie médiévale, Dorountine s’est mariée à plus de 6 jours de cheval, donc loin ! Son frère Constantin avait fait la promesse solennelle « la besa » (parole donnée que l’on doit tenir au-delà de la mort) à sa maman de la ramener lorsqu’elle le voudrait. Or tous les frères de Doruntine sont morts, ils n’ont donc pas pu la ramener. L’inspecteur local enquête pour savoir qui l’a ramenée. Constantin serait-il sorti de sa tombe pour tenir la parole donnée à sa mère quand il était en vie ?

Kadaré puise dans le patrimoine légendaire de son pays la substance d'un "thriller" hors d'âge, plein de brumes, de chevauchées nocturnes et de pierres tombales déplacées.

 

La Besa fait partie du Kanun, code coutumier remontant au XVe s, qui définit les règles fondamentales, précises comme celles d’un contrat de mariage. Les deux plus importantes étant:

  • L’hospitalité, même si l’on possède peu, a minima du pain et du sel
  • La parole donnée (code d’honneur)

La "reprise du sang" (vendetta) est réapparue après la dictature, en partie à cause des défaillances d’application de la loi.

 

albanie,comité de lectureLa poupée (2015)

Fayard (Littérature générale), 2015, 160 p., 16€

Traduit de l’albanais par Tedi Papavrami

Histoire de la mère d’Ismaïl Kadaré, de famille bourgeoise de Gjirokastër, qui vivait relativement cloîtrée dans la vaste maison familiale du clan Kadaré.

Récit assez intimiste.

 

Pendant la dictature communiste, le Nord et le Sud du pays n’ont pas reçu le même traitement le nord a été plus opprimé.

 

albanie,comité de lectureL’aigle (1995)

Fayard (Libres), 1996, 120 p., 12€

Max est un employé de banque sans histoire, si ce n'est qu'un jour, lors d'une réunion, il n'a pas dit ce qu'il aurait fallu dire comme il aurait dû le dire. En allant chercher des cigarettes, il tombe dans un trou, sorte de purgatoire, où sont exilés tous ceux qui n’ont pas « marché droit » par rapport au régime. On raconte que des aigles géants permettraient de s'échapper de ce monde du néant. Qui sait...

Dans cette allégorie surréaliste qui ressemble à un conte cruel, Kadaré dénonce le régime de Hoxha et les milliers de personnes persécutées et tuées.

 

albanie,comité de lectureVie, jeu et mort de Lul Mazrek (2003)

Fayard (Littérature étrangère), 2002, 20.30€

Traduit de l’albanais Eta, loja dhe vdekja e Lul Mazrekut par Tedi Papavrami

Dans les années 1980, Lul Mazrek vit dans un village albanais où la vie culturelle est quasiment inexistante, et rêve de faire du théâtre. Sa demande d’admission   dans une école de théâtre à Tirana est refusée, et –comble de malchance- il reçoit sa convocation pour le service militaire dans une station balnéaire du sud du pays, proche de la frontière grecque. Ses amis le poussent à en profiter pour s’évader, tandis que lui espère pouvoir jouer pour les soldats. Sa mission ? lutter contre les tentatives d’évasion ! Vjollcia elle est une jeune fille intelligente et très belle, embarquée par le parti dans une sombre histoire. Comme souvent dans les œuvres de Kadaré, l'antiquité grecque joue un rôle important.

Récit réécrit après la dictature, inspiré d’une histoire vraie, témoignage de l’absurdité de la dictature communiste.