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12/04/2021

Dans la peau de l'ours

roman policier, thriller, écologie, amérique

 

Dans la gueule de l’ours

James A. McLaughlin

Ed. Rue de l’Echiquier, 2020, 448 p., 23€

Traduit de l’américain Bearskin par Brice Mathieussent

 

Rice Moore, biologiste de formation, plus doué pour plonger dans les ennuis que pour en sortir, s’est mis au vert au fin fond des Appalaches dans une réserve naturelle. Son poste d’homme à tout faire et de garde-forestier n’est pourtant pas une sinécure.  Ses efforts pour protéger le milieu naturel sont confrontés à l’hostilité des locaux qui n’apprécient pas qu’on limite leur chasse, y compris celle de la faune protégée.

Lorsqu’il découvre un braconnage organisé de vésicules et de pattes d’ours, il décide de s’attaquer au trafic à sa façon abrupte. Soucieux de conserver son anonymat pour rester loin des radars de la police comme des cartels de drogue mexicains, il se met lui-même en danger dans cette enquête.

Très beau roman de "Nature Writing", qui comporte des aspects policiers pour son enquête, mais aussi un regard critique sur la population (mâle) des recoins isolés des Appalaches, et une recherche approfondie sur la faune et l’intégration à la vie sauvage, voire l’imprégnation au milieu naturel. Deux femmes seulement sont présentes dans ce roman, deux personnalités fortes, mais blessées par la brutalité des hommes. La sauvagerie présente tout au long de ce thriller écologique n’est pas celle des animaux.

Prix Edgar-Allan-Poe 2019 du meilleur premier roman, Grand prix de littérature policière 2020.

Aline

05/03/2021

L'amitié est un cadeau à se faire

roman, cavale, amérique, roman policier

 

L’amitié est un cadeau à se faire

William BOYLE

Gallmeister (Americana), 2020, 377 p., 23€80

Traduit de l’américain A Friend is a Gift you give yourself par Simon Baril

 

Prenez quelques personnages au caractère affirmé :

-Rena, la veuve de Vic le Tendre, chef mafioso de Brooklyn exécuté sur son perron alors qu’il dégustait son expresso. Toute sa vie, elle a fermé les yeux sur ses activités illégales ;

-Lucia, ado qui n’attend qu’une étincelle pour commencer sa rébellion ;

-Adrienne, fille deRena et mère de Lucia ;

-Lacey, ancienne star du porno, la soixantaine pétillante ;

-Un vieux séducteur libidineux, un mafioso qui veut disparaître avec la galette, un assassin au marteau complètement givré, et des chauffeurs en tous genres…

Ajoutez un cendrier un peu lourd, une mallette pleine de dollars appartenant à la mafia et quelques belles américaines  – les voitures- Impala, Eldorado ou Town Car, adorées par leurs propriétaires. Et mélangez le tout pour obtenir une cavale déjantée à la Tarantino.

Avec tout cela, le titre de ce roman pourrait sembler bien trompeur. Mais non, car l’auteur prend le temps, entre deux courses-poursuites, de développer ses personnages. Et au bout du compte, ce sont bien l’amitié et le soutien entre femmes qui se révèlent salvateurs. Un roman -policier ou pas- qui se lit d’une traite et laisse à bout de souffle, le sourire aux lèvres. Bien rythmé, drôle et jouissif.

Aline

19/02/2021

Les dynamiteurs

roman noir, Amérique

Les dynamiteurs

Benjamin Whitmer

Gallmeister (Americana), 2020, 392 p., 24€20

Traduit de l’américain par Jacques Mailhos

 

1895, le vice règne à Denver, ville minée par la pauvreté et la violence. Sam aide de son mieux Cora à nourrir et protéger une bande d’orphelins. Installés dans une usine désaffectée, les adolescents  doivent défendre ce « foyer » contre les clochards violents et vicieux. Une nuit, un géant monstrueusement défiguré les aide à faire fuir leurs attaquants. Sam, qui sait lire, est le seul à pouvoir communiquer avec Goodnight, et se laisse peu à peu embringuer dans les combines des « têtes de nœud ». Pour nourrir les plus jeunes, il rentre malgré lui dans le monde violent des adultes.

Tous les personnages évoluent dans un Denver désespérément corrompu, où la violence des truands répond à celle de la police et des Pinkerton. L’auteur dresse une fresque très noire des villes américaines en voie de « civilisation » au moment où certains élus tentent d’établir leur loi, entre pionniers, mineurs, tables de jeux, saloons,…  On pense au Dickens des orphelins devant survivre dans les bas-fonds de Londres, et au Steinbeck de l’Amérique désespérée. L’écriture est prenante, les rebondissements tiennent en haleine.

Aline

13/07/2020

Désolations

roman étranger, amérique

 

Désolations

David VANN

Gallmeister (Totem), 2017

(traduit de l’américain par Laura Derajinski)

 

Comme dans Sukkwan Island, David Vann nous emmène dans des contrées glacées, voire désolées d’Alaska, dans une nature dure et sauvage où la solitude qui en émane est étrangement palpable.

Irène, mariée à Gary et mère de deux enfants maintenant adultes, Mark et Rhoda, aborde la cinquantaine dans un état de totale tension avec son mari. Après avoir vécu au bord du Skilak Lake, dans une maison isolée avec pour seul voisin leur fils Mark, Gary n’a de cesse de réaliser un rêve, construire lui-même une cabane sur Caribou Island, se couper du monde et des autres, projet rejetée par Irène mais qu’elle se sent obligée d’accepter car elle ne peut envisager une séparation.

Gary se lance dans cette construction sans aucune préparation, aucun plan, aucune notion technique, à un moment où s’annonce un hiver précoce et violent qui rendra l’îlot encore plus inaccessible. L’amertume, les reproches, la culpabilité, l’hostilité qu’ils manifestent l’un envers l’autre vont se cristalliser autour de cette décision.

Le premier transport de rondins en bateau que Gary ne veut pas reporter malgré une pluie battante et un vent glacial provoque chez Irène une douleur incessante et une terrible migraine qui ne la quittera pas. Irène porte en elle une souffrance refoulée, la vision de sa mère pendue dans l’entrée de sa maison alors qu’elle n’avait que 10 ans. Cette douleur non dite resurgit inconsciemment dans ce moment où les relations avec Gary se délitent et où elle comprend qu’il n’y a plus d’espoir.

Leurs enfants ne sont pas d’une grande aide. Mark, pêcheur saisonnier, grand fumeur de joints, se soucie peu d’eux. Rhoda, la trentaine cherche une échappatoire à sa vie morose en fantasmant sur son mariage avec Jim qui lui apporterait une vie aisée. Elle rêve d’une cérémonie merveilleuse loin d’Anchorage dans une île lointaine paradisiaque ; ce serait le début d’une nouvelle vie. Seulement Jim ne semble pas du tout pressé et le sera encore moins après sa rencontre avec Monique, une fille indépendante, libre et sans scrupules.

Sur le fil de la douleur intime, de l'auto apitoiement, et même de l'égoïsme, les personnages vivent à côté d'eux-mêmes.  Pas de bonheur pour les uns et les autres, pas ou peu d’amour, pas de moments de joie, mais de la solitude et de la souffrance en accord avec l’environnement froid, gris, parfois hostile. On assiste dans ce huis clos à la montée inexorable de la tragédie.

David Vann explore et ausculte avec brio les tréfonds du désespoir humain et excelle dans la description des tensions interpersonnelles sous-jacentes, du mal-être et de la désespérance. Il réussit admirablement à faire ressentir avec beaucoup d’intensité l’atmosphère pesante et la dérive progressive des sentiments. Un roman sombre et fort.

Annie P.

28/05/2020

Le "nature writing" avec les éditions Gallmeister

Le Nature Writing, "écrits sur la nature" est un genre littéraire né aux États-Unis, qui remonte à Henry D. Thoreau. Les éditions Gallmeister sont spécialisées dans ce genre, qui mêle récit et observation de la nature. Les auteurs américains décrivent et interrogent les beautés et les contradictions de leur immense territoire et de ses habitants. Détectives privés de la côte Ouest ou guides de pêches de la côte Est, traders new-yorkais ou cow-boys mélancoliques sont autant de représentations d’une Amérique plurielle. Voici une sélection de titres que nous avons apprécié ces dernières années. Vous pouvez les emprunter à la bibliothèque de Soucieu. (Ou pour certains les télécharger sur le site de la Médiathèque du Rhône)

 

amérique,roman étranger,natureVis-à-vis

Peter SWANSON

Gallmeister (Americana), 2020, 392 p., 23.80€

Illustratrice de talent bipolaire, Hen emménage avec son mari Lloyd dans une petite ville proche de Boston. A l'occasion d'un dîner chez les nouveaux voisins, Hen remarque dans le bureau de Matthew un objet lié à un meurtre non résolu qui l'avait obsédée dans sa jeunesse. Persuadée que Matthew est le coupable, elle cherche à trouver des preuves, mais comprend très vite que le tueur sait qu'elle sait... À moins que tout cela ne soit le symptôme d'un nouvel épisode psychotique... ou une trouble coïncidence ? Ce thriller psychologique dévoile peu à peu  manipulations, obsessions, et relations dérangeantes entre les personnages.

 

amérique, roman étranger, natureLa vie en chantier

Pete FROMM

Gallmeister (Americana), 2019, 380 p., 23.60€

Marnie et Taz sont jeunes, joyeux et vibrants d'un amour passionné et fusionnel. Lorsque Marnie apprend qu’elle est enceinte, ils commencent à retaper avec ardeur leur petite maison de Missoula, dans le Montana. Hélas, Marnie meurt à la naissance du bébé, laissant Taz seul face à un deuil insupportable, avec sa fille sur les bras. Il plonge alors tête la première dans le monde de la paternité, un monde de responsabilités et d’insomnies, de doutes et de joies inattendues. Un roman touchant rempli d’espoir et de tendresse !

 

amérique, roman étranger, natureMy absolute Darling

Gabriel TALLENT

Gallmeister (Americana), 2018, 464 p., 24.40€

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

Livre phénomène de l’année 2017 aux États-Unis, ce roman inoubliable sur le combat d’une jeune fille pour son salut marque la naissance d’un nouvel auteur au talent prodigieux.

 

amérique, roman étranger, natureDans la forêt

Jean HEGLAND

Gallmeister (Nature writing), 2017, 304 p., 23.50€

Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans un certain isolement, leur maison familiale étant nichée à l’écart des villes, au cœur de la forêt. Quand le monde moderne s’effondre, que leurs parents disparaissent, que ni les véhicules ni les informations ne circulent plus, elles demeurent vraiment seules. Il leur reste leur passion pour la danse et la lecture, mais il va leur falloir apprendre à devenir autonomes, à survivre, et à faire confiance à la forêt qui les entoure.

Roman sensuel et puissant, où les deux jeunes femmes entraînent avec elles le lecteur vers une vie nouvelle. Lire également la très belle adaptation en bande dessinée par Lomig, chez Sarbacane.

 

amérique,roman étranger,natureUne affaire d’hommes

Todd ROBINSON

Gallmeister (Néo noir), 2017, 368 p., 22 €

Bon polar à l’américaine, avec un détective privé qui boit, cogne et reçoit des beignes, un gros dur un peu sentimental, avec son code de l’honneur et ses vulnérabilités. Une fois passées les premières pages, qui désarçonnent par leur rapide entrée en matière dans le monde de la nuit, on apprécie l’ambiance de ce polar où les apparences sont parfois bien trompeuses…

 

amérique,roman étranger,natureAquarium

David VANN

Gallmeister (Nature writing), 2016, 270 p., 23€

Caitlin, douze ans, vit seule avec sa mère, trimardeuse sur le port de Seattle. La vie n’a pas été facile pour cette femme désabusée. Elles n’ont aucune famille, et sont tout l’une pour l’autre, même si un sympathique Steve commence à faire son apparition de temps en temps. Le soir après l’école, en attendant que sa mère rentre, Caitlin court à l’aquarium et se plonge dans la contemplation des animaux marins. Régulièrement, elle rencontre un vieil homme qui semble comprendre et partager sa passion pour les poissons. Elle se réjouit de ce début d’amitié, jusqu’à ce qu’elle en parle à sa mère, déclenchant une violence proportionnelle à la colère jusqu’ici contenue par sa mère.

La prose cristalline de David Vann nous apprend comment le désir d’amour et l’audace de la jeunesse peuvent guérir les blessures du passé. Aquarium est un pur moment de grâce offert par l’un des plus grands écrivains américains actuels.

 

amérique,roman étranger,natureRetour à Oakpine

Ron CARLSON

Gallmeister (Nature Writing), 2016, 23.10 €, 281 p.

Amis au lycée, à l’époque rapprochés par leur groupe de musique « Life on Earth », ils se sont peu vus pendant leur vie d’adultes. Certains ont passé toute leur vie à Oakpine, d’autres y reviennent, ramenés à la petite ville par les circonstances. Les souvenirs marquants renaissent, frais comme si la dernière année de lycée datait d’hier. C’est un temps de bilan pour les cinquantenaires mesurant le chemin parcouru ou le temps gâché. C’est aussi l’heure des derniers tournants, le moment de se sentir pleinement vivants, tandis que la génération suivante –la jeunesse dorée- est à son tour confrontée à ses premiers choix d’adultes.

L’auteur du Signal nous offre ici un roman empreint de tendresse et de nostalgie, que le lecteur aimerait faire durer pour profiter un peu plus longtemps de ces hommes forts au cœur tendre, de leur amitié, du bonheur du travail bien fait, des repas partagés, de l’ivresse de la course à pied, et du pouvoir de l’écriture.

 

amérique,roman étranger,natureLes arpenteurs

Kim ZUPAN

Gallmeister (Nature Writing), 2015, 271 p., 23.50€

Ce roman est avant tout le récit d’une relation complexe entre deux hommes aux antipodes l’un de l’autre, un assassin et son geôlier : John Gload, vieux criminel récidiviste, s’est enfin fait pincer et attend son procès dans la prison du Montana.
De l’autre côté des barreaux, un jeune adjoint au shérif est astreint à passer des nuits de surveillance dans la prison. Contrairement à certains collègues, Millimaki essaie d’exercer son métier avec humanité, mais il souffre de sentir sa vie et son mariage, lui échapper.  

D’une beauté puissante, les Arpenteurs explore la frontière floue entre le bien et le mal. Pour l'auteur, qui oppose le huis-clos de la prison aux immenses espaces nord-américains, le Montana sauvage est une présence constante dans le récit, émaillé de descriptions de la nature.

 

amérique,roman étranger,natureDes hommes en devenir

Bruce MACHART

Gallmeister (Nature Writing), 2014, 193 p., 22 €

Recueil de nouvelles, assez noires au premier abord. Chacune de ces histoires, nous fait partager les fêlures d'hommes ordinaires dans des paysages typiquement américains, le plus souvent texans. Des histoires de chiens écrasés, d’accidents, d’enfants morts ou de parents disparus, ou tout simplement de garçons ou d’hommes ordinaires faisant de leur mieux dans des circonstances difficiles. Une écriture très maîtrisée.

 

amérique,roman étranger,natureLes douze tribus d’Hattie

Ayana MATHIS

Gallmeister (Americane), 2013, 313 p., 23.40€

Philadelphie, 1923. Hattie arrive de Géorgie pour fuir le Sud rural et la ségrégation. Aspirant à une vie nouvelle, forte de l'énergie de ses seize ans, elle épouse August. Au fil des années, cinq fils, six filles et une petite-fille naîtront de ce mariage. Douze enfants qui égrèneront, au fil de l'histoire américaine du XXe siècle, leur parcours marqué par le fort tempérament de leur mère, sa combativité et ses failles secrètes. Telles les pièces d'un puzzle, les douze tribus d'Hattie dessinent en creux le portrait d'une mère insaisissable et la condition noire aux Etats-Unis.

 

amérique,roman étranger,natureDésolations

David VANN

Gallmeister (Nature writing), 2011, 296 p., 23.40€

Les enfants ont grandi, le couple bat de l'aile, le mari décide de s'installer sur une île isolée avec sa femme, pas très enthousiaste. Plus la cabane se construit, plus la tension monte... Réflexion sur le couple et le temps qui passe, ce livre enchante aussi par de très belles pages sur l'Alaska. Il est tout aussi fort que Sukkwan Island, même si l'on ne retrouve pas l'aspect de huis-clos morbide du magistral premier roman de David Vann.

 

amérique,roman étranger,natureLittle Bird

Craig JOHNSON

Gallmeister (Noire), 2009, 408 p., 24.30€

Walt Longmire, shérif dans le Wyoming, gère la police du comté avec un mélange d'efficacité et de bonhommie. En fin de carrière, légèrement dépressif depuis la mort de sa femme, il doit enquêter sur le meurtre de Cody Pritchard, un jeune Blanc condamné à une peine légère deux ans auparavant pour le viol collectif d'une jeune Indienne. La clémence du verdict avait attisé les tensions entre les communautés. Inévitablement, les soupçons de Walt Longmire se tournent vers la communauté indienne, et en particulier son meilleur ami, Henry Standing Bear, l'oncle de la victime. Un très bon polar sur fond de tradition indienne et de nature vertigineuse. Walt, tolérant et compréhensif, trait d'union entre les communautés, est un personnage attachant, que l’on retrouve avec plaisir dans d’autres tomes.

 

21/05/2020

Tous les vivants

roman étranger, amérique, musique, ferme

 

Tous les vivants

C. E. MORGAN

Gallimard (Du monde entier), 2020, 240 p., 19€

Traduit de l’américain All the Living par Mathilde Bach

 

Orren a invité Aloma à venir vivre avec lui sur sa ferme, au cœur des montagnes du Kentucky. Lorsqu’elle arrive avec son camion et ses maigres possessions, quelques vêtements et deux caisses de partitions, Aloma déchante. Dans son éducation d’orpheline, en pensionnat religieux où elle a développé son talent pour le piano,  rien ne l’a préparée à s’installer sur une ferme ou à tenir une maison. De son côté, Orren est tendu vers un seul but : faire tourner la ferme, lourde responsabilité qui pèse sur ses épaules depuis la mort récente de sa mère et son frère aîné.  Chacun d’entre eux est le dernier, tout ce qui reste d’une famille, désarmé devant l’ampleur de sa tâche. Alors que la sécheresse décime ses plants de tabac, Orren devient de plus en plus taciturne, tandis qu’Aloma manque de musique et cherche un sens à sa présence. Entre ces deux êtres à fleur de peau, les mots et la tendresse ne viennent plus.

Roman d’apprentissage, où l’importance de la transmission est gravée en creux, et portrait de femme qui cherche à s’adapter sans abandonner ce qui compte pour elle.

Aline

13/10/2017

Ron Rash

Ron Rash

Auteur Américain (Caroline du Sud), né en  1953, professeur au département de langue anglaise de la West Carolina University (WCU).

Auteur de recueils de nouvelles et de poésie,  il est surtout connu en France pour ses romans noirs, parfois à la limite du policier. Ce sont eux que nous avons lus pour ce « bouillon »

 

roman étranger, AmériqueOne Foot in Eden (2002)

Un pied au paradis (Le Masque, 2009)

Appalachian Book of the Year 2002

Roman « noir » à 5 voix, drame « terrien » situé dans la Caroline du Sud des années 1950. Holland Winchester, vétéran de la guerre de Corée, fait le coup de poing dans les bars, brandit sa médaille de héros, et se rend globalement impopulaire. Un jour, il disparaît dans la nature, au fond d’une vallée magnifique et aride, où les derniers paysans essaient d’arracher leur subsistance à la terre, menacée d’être engloutie sous un lac artificiel. Comme les indiens Cherokee ont été chassés par les paysans d’Europe, ceux-ci à leur tour sont destinés à perdre leurs terres.

L’événement est raconté à des époques différentes, par des personnages qui révèlent leur vérité et font progresser la narration : le shérif, Amy la voisine de Holland et son mari Billy, leur fils, et enfin l'adjoint du shérif. Chacun témoigne et refait l'histoire, en mettant à jour ses misères et ses espoirs.

 

roman étranger, AmériqueSaints at the River (2004)

Le Chant de la Tamassee (Seuil, 2016)

Après la noyade accidentelle d’une fille imprudente de 12 ans, ses parents veulent à tout prix récupérer son corps disparu dans les eaux. Un ingénieur astucieux trouve une solution pour détourner le cours de la rivière avec un barrage provisoire, tandis que les écolos refusent cette solution car la rivière est protégée.

 

roman étranger, AmériqueThe World Made Straight (2006) 

Le Monde à l’endroit (Seuil, 2012),

D’après ce roman, David Burris a réalisé un film  avec Minka Kelly, Haley Joel Osment et Jeremy Irvin.

Elevé à la dure par son père, cultivateur de tabac, Travis Shelton, 17 ans, travaille quarante-cinq heures par semaine dans une épicerie. Pour se détendre, il pêche la truite. Par hasard, il tombe sur un champ de marijuana, dont il coupe quelques plans. Attrapé et puni par les trafiquants, il passe sa convalescence chez un prof déchu, fasciné par l’époque de la guerre de Sécession, qui a laissé des traces jusque dans la région.

Tirant toujours le meilleur parti des décors naturels des Appalaches, Ron Rash a l'art de faire cohabiter dans ses pages la violence et l'humanité, le passé des Etats Unis et son histoire plus récente.

 

roman étranger, AmériqueSerena (2008) 

Serena (Le Masque, 2011)

Adapté au cinéma en 2014, avec Jennifer Lawrence, Bradley Cooper et Sam Reid

Dans les années 1930, Serena et son mari forestier exploitent la forêt, coupant tous les arbres pour faire plus d’argent. A leur appât du gain forcené s’opposent des partisans de la protection de la nature. Ron Rash met en scène une héroïne dure, véritable prédatrice prenant un malin plaisir à faire plier ceux qui croisent son chemin.

 

roman étranger, AmériqueThe Cove (2012) 

Une terre d’ombre (Seuil, 2014)

Prix de la Fiction Américaine 2012, et Grand prix de littérature policière 2014

Vivant au fond d’une vallée sombre, dans un coin paumé,  la famille de Hank et Laurel semble marquée par le destin. Les parents sont morts jeunes. Laurel, à cause d'une marque de naissance, concentre la superstition des habitants du coin paumé. Mise à l’écart et humilié, elle a dû quitter l’école à regret, et passe sa vie dans une profonde solitude.

« La falaise la dominait de toute sa hauteur, et elle avait beau avoir les yeux baissés, elle sentait sa présence. Même dans la maison elle la sentait, comme si son ombre était tellement dense qu’elle s’infiltrait dans le bois. Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère, qui soutenait qu’il n’y avait pas d’endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge. Un lieu maudit, aussi, pensait la plupart des habitants du comté, maudit bien avant que le père de Laurel n’achète ces terres. Les Cherokee avaient évité ce vallon, et dans la première famille blanche à s’y être installée tout le monde était mort de varicelle. On racontait des histoires de chasseurs qui étaient entrés là et qu’on n’avait plus jamais revus, un lieu où erraient fantômes et esprits ».

Cette morne existence est d’abord ranimée par le retour de la Grande Guerre de son frère Hank, mutilé mais acharné à se reconstruire une vie, puis bouleversée par l’arrivée de Walter, vagabond mutique tirant de sa flute des sons merveilleux. Laurel va vivre elle aussi son histoire d’amour, mais le lecteur pressent que le drame se prépare – sur fond de haine des Boches.

Ron Rash fait ici une peinture sombre des relations humaines fondées sur l’ignorance, la cruauté et la soif de vengeance.  Bêtise et patriotisme ne font pas bon ménage...

 

Above the Waterfall (2015)

Non traduit ?

 

roman étranger, AmériqueThe Risen (2016) 

Par le vent pleuré (Seuil, 2017)

En exergue  « Alors commença le châtiment » Dostoïevski. Ainsi que des références à « Look homeward, Angel », Thomas Woolf.

Dans une petite ville des Appalaches, la rivière vient de déposer les ossements d’une jeune femme dont personne n’avait plus entendu parler depuis des décennies. Son histoire est racontée par Eugène, forcé de se confronter à son passé et à celui de son frère Bill après cette macabre découverte.  A l’époque, Ligeia était venue de Floride séjourner  chez son oncle et sa tante, car ses parents n’en pouvaient plus, et avait séduit Eugène et Bill…

Ron Rash fait une peinture noire des communautés isolées, à l’ombre des Appalaches. Il  évoque la cellule familiale, l’émancipation, et le poids du passé.

 

Tous les lecteurs présents apprécient les romans de Ron Rash, pour son rapport à la nature, et la façon dont l’histoire (des Etats-Unis) entre en résonnance avec la vie de ses personnages. La vie fuse parfois, mais dominée par la tragédie et une certaine noirceur.

Remarque : nous avons préféré les traductions d'Isabelle Reinharez pour la plupart des ouvrages à celle de Béatrice Vierne (Serena).

25/09/2016

La fille au revolver

roman étranger, amérique, justice, secret de familleLa fille au revolver

Amy STEWART

Ed. 10/18 (Grands détectives), 480 p., 8.80€

Traduit de l’américain Girl waits with gun par Elisabeth Kern

 

Basé sur l’histoire vraie de Constance Kopp, l’une des premières femmes shérifs-adjoints d’Amérique, c’est le récit drôle et édifiant d’une jeune fille prête à tout pour protéger sa famille.

Dans le fin fond du New-Jersey, Constance et ses deux sœurs sont isolées du monde. Leur vie bascule lorsque le propriétaire d’une fabrique de soie renverse leur carriole au volant de son automobile. Ce qui n’aurait été qu’un banal litige devient une bataille rangée avec des voyous habitués au chantage et à l’intimidation. Elles pourront compter sur l’aide d’un shérif progressiste qui confiera à Constance un revolver et une étoile en ce début du XXe siècle, dans cette Amérique puritaine où les hôtels sont unisexe (pour les femmes seules) et où les patrons de l’industrie jouissent d’une impunité et d’un « droit de cuissage » sur leurs employées.

Portraits de femmes courageuses, déterminées à obtenir justice et à préserver un secret de famille.

Georgette

28/09/2014

Bruce Machart

nouvelles,amérique,rencontre d'auteurDes hommes en devenir

Bruce Machart

Ed. Gallmeister (Nature Writing), 2014, 22 €

Traduit de l’américain Men in the Making par François Happe

Recueil de nouvelles, très américaines, et assez noires au premier abord.

Chacune de ces histoires, nous fait partager les fêlures d'hommes ordinaires dans des paysages typiquement américains, le plus souvent texans. Des histoires de chiens écrasés, d’accidents, d’enfants morts ou de parents disparus, ou tout simplement de garçons ou d’hommes ordinaires faisant de leur mieux dans des circonstances difficiles.

On n’oubliera pas Raymond, dans La seule chose agréable que j’ai entendue, aide-soignant qui agit de son mieux, avec compassion, au service des grands brûlés, alors que sa vie personnelle part en petits morceaux. Ou Dean Covin, convoyeur médical, qui prend le temps de se recueillir sur toutes les personnes dont il a transporté les restes, dans Ce qui vous fait défaut.

Ou à l’inverse le terrible grand-père texan de la nouvelle On ne parle pas comme ça au Texas, qui tente d’imposer  valeurs « viriles » à son petit-fils en visite : lorsque l’enfant lui dit "Je suis désolé" , il rétorque : "On ne parle pas comme ça au Texas. Au Texas, on ne mâche pas ses mots, tu sais, c’est une chose qui ne se fait pas." "Par contre, ce qui se faisait, au Texas, apparemment, c’était de mettre un fusil dans les mains d’un enfant de neuf ans qui a la gueule de bois". (p. 90)

nouvelles,amérique,rencontre d'auteur

Bruce Machart, rencontré le 24/09 à la librairie Murmure des Mots, nous a dit rechercher dans l’écriture la même chose que dans la lecture : découvrir ce qui va se passer, se laisser prendre et surprendre par l’histoire et les personnages, sans savoir d’avance comment ça va finir. Il s’inspire de ce qui l’entoure, d’histoires entendues, de personnages ou de situations rencontrés. Engrange les histoires, les ressentis, les failles, jusqu’à ce plusieurs lui semblent s’accorder, se compléter. Pour Le sillage de l’oubli, son premier roman, l’élément déclencheur a été une histoire racontée par son père lorsqu’il était enfant, d’un homme pauvre et cruel, qui attelait ses fils à la charrue, à tel point qu’ils ont grandi le cou de travers. Cela lui semblait trop extrême pour être possible, et il s’est demandé s’il serait capable de rendre vraisemblable une telle histoire… (et n’a appris que plus tard qu’elle était vraie). De même, son roman en cours d’écriture a été inspiré par un moment de sa vie où il s’est interrogé sur les effets de la maladie d’Alzheimer, mais cela n’en compose qu’une petite part.

Lorsqu’il commence ses histoires, il s’attache beaucoup à ses personnages, sans savoir où ceux-ci vont le mener, ni avoir de fin en vue. Si ses personnages –nature comprise- sont aussi marquants, c’est peut-être parce qu’il les décrit au travers de tous les sens : regard, toucher, odeurs, goûts, bruits. En lisant Le dernier à être resté en Arkansas, le lecteur est frappé par les odeurs des résineux, la texture de l’écorce, le gel, la bière, la graisse de la monstrueuse écorceuse,… Dans Parce qu’il ne veut pas se souvenir, il évoque ainsi l’ambiance moite des nuits texanes : "Encore une de ces nuits de Houston, si chaude et si humide que vous pourriez accrocher des sachets de thé aux branches des arbres et les laisser infuser" (p. 57). Les hommes n’expriment pas leurs sentiments, a fortiori les Texans, donc l'auteur ne les exprime pas en mots, mais plutôt via des attitudes du corps, partant du principe que les expressions physiques seront plus parlantes, plus fiables que le cœur ou l’esprit, qui peuvent mentir.

A propos des titres de ses œuvres, Bruce Machart nous a fait part de son goût pour les mots enrichis par des significations multiples, rendues du mieux possible par un travail de traduction extrêmement fin. Monument fait ainsi référence aussi bien aux monuments et lieux que l’on aimerait avoir visités, au petit souvenir envoyé de Paris, qu’à la croix élevée par les MADD (Mothers Against Drinking Drivers) en souvenir du petit Kevin fauché par  une voiture. Tandis que la traduction du Sillage de l’oubli, en anglais The Wake of Forgiveness, a dû abandonner les multiples significations de « Wake » (veillée, éveil, épiphanie, sillage) et adoucir Forgiveness (pardon) en oubli pour éviter les connotations plus religieuses du Pardon en français.

nouvelles,amérique,rencontre d'auteurNé au Texas dans une famille nombreuse de fermiers d’origine Tchèque et allemande, Bruce Machart a rencontré un assez beau succès aux US, sauf sans doute au Texas, qui est son lieu de cœur, ou de référence, même s’il vit et enseigne au Massachussetts, plus libéral (comprendre : plus à gauche). Ses chiffres de ventes en France sont équivalents à ceux des Etats-Unis, ce qui peut surprendre, mais s’explique par le travail approfondi de son éditeur et des libraires, et le bouche à oreille. Même son recueil de nouvelles a rencontré du succès alors que ce n’est pas un genre très lu. Il les a écrites indépendamment,  puis s’est rendu compte qu’elles sont reliées par un thème : apprendre à devenir un homme, malgré ses failles.

"Etre un homme, un homme accompli, c’est faire en permanence l’expérience du manque."

Pour reprendre, comme lui, l’image développée dans Monument des enfants qui se réconfortent l'un l'autre de leurs terribles pertes, entre soleil et pénombre, derrière le store à lamelles : toute personne oscille entre ombre et lumière. Ses nouvelles sont plutôt noires, mais avec une part de lumineux. Pour se réconcilier avec ce genre pas toujours apprécié.

Aline

23/09/2013

La drôle de vie de Bibow Bradley

roman,amérique,guerre du vietnam"La vie affligeante de Bibow Bradley" aurait été un titre bien mieux adapté à ce récit. Robert Bradley, troisième du nom, après Bob le grand-père et Rob le père, tous deux tenanciers d'un bar minable, a "passé les premières années de son existence à tourner autour du bar de Franklin Grove", ville paumée de l'Illinois. Son éducation s'est faite plutôt à écouter les poivrots qu'à l'école, parce que "Chez les Bradley, on travaille pas avec sa tête !"

En juin 1964, il est envoyé au Vietnam, d'où en toute logique il aurait dû revenir sans un bras, puisque son grand-père était revenu de sa guerre (Normandie) sans un œil et son père de la sienne (Corée) sans une jambe. Sauf que Bibow a un don particulier, qui manque de le faire passer en cour martiale… mais finit par le faire repérer par la CIA, pour laquelle il remplit sans conviction de lamentables missions.

 

L'ensemble du livre est rédigé dans un langage familier qui pourrait donner une fausse impression de simplicité. Bibow obéit sans comprendre, puisqu'on ne lui explique jamais rien (ou feint de ne pas comprendre) mais  les critiques de l'Amérique profonde et du système sont implicites, et le lecteur se régale de ce double niveau de lecture.

 

La drôle de vie de Bibow Bradley

Axl Cendres

Sarbacane (EXPRIM'), 2012, 205 p., 15.50€

 

Pépite du Roman adolescent européen en 2012 au salon de Montreuil.