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19/09/2014

Prières pour celles qui furent volées

roman étranger, Mexique, drogue, enlèvementPrières pour celles qui furent volées Jennifer Clément Flammarion, août 2014, 269 p., 20 € Traduit de « Prayers for the Stolen » par Patricia Reznikov   « Viens, on va te faire laide ». Dès la première phrase, le lecteur est happé par le récit.  Au Mexique,  la terre montagneuse du Guerrero semble maudite. Tous les hommes sont partis. S’ils ne se sont pas enrôlés dans les trafics de drogue, ils ont tenté leur chance en traversant le Rio Bravo pour rejoindre les Etats-Unis. Ne restent que des femmes qui tentent de survivre dans les montagnes, et de protéger leurs filles en les enlaidissant afin qu’elles n’attirent pas l’œil des prédateurs des cartels de la drogue.  p. 139 « C’était devenu le but de tout le monde, de ne jamais revenir. Autrefois, il y avait eu une vraie communauté qui habitait dans ces montagnes, mais tout s’était terminé quand ils avaient construit l’autoroute du soleil qui reliait Mexico à Acapulco. »  Ladydi, la narratrice, est l’une de ces filles déguisées en garçons toute leur enfance, puis enlaidie à l’adolescence et cachée dans un trou à la moindre alerte : « Dans nos montagnes, il ne naissait que des garçons. Lorsque j’étais enfant, ma mère m’habillait en garçon et m’appelait Gamin… en tant que fille, j’aurais été volée. Si les trafiquants de drogue apprenaient qu’il y avait une jolie fille dans le coin, ils arrivaient sur nos terres dans leurs 4X4 noirs et emportaient la gamine. A la télévision, je regardais les filles se faire belles, mais ça n’arrivait jamais chez moi. En grandissant, j’ai pris l’habitude de frotter un feutre jaune ou noir sur l’émail blanc de mes dents pour qu’elles aient l’air pourri. » « C’est la mère de Paula qui avait eu l’idée de creuser des trous… Ma mère disait que l’état du Guerrero devenait une vraie garenne à lapins, avec des filles cachées dans tous les coins. Dès que quelqu’un entendait le bruit d’un 4X4 ou apercevait un point noir dans le lointain, toutes les filles se cachaient dans les trous. »  Nous nous attachons à la vie quotidienne de Ladydi et ses copines Paula, Maria et Estefani. Malgré la misère, les pères manquants, les mères aigries ou alcooliques, et toutes les tensions qui les entourent, elles sont réconfortées par leur amitié et de bons moments à l’école. Mais Paula est bien trop belle pour être cachée sous le boisseau…  Au-delà des filles volées, l’auteur évoque aussi les règlements de comptes, et la corruption ou l’incurie des personnes mêmes chargées de lutter contre le trafic de drogue. p. 53  « Nous connaissions toutes le bruit que font les hélicoptères de l’armée qui approchent. Nous connaissions aussi l’odeur du Paraquat*, mélangé au parfum des papayes et des pommes. Ma mère disait : ces escrocs sont payés par les trafiquants pour ne pas arroser les pavots avec leur fichu Paraquat, alors ils le balancent n’importe où sur la montagne et ça tombe sur nous ! »  Un récit brûlant et désespérant, éclairé néanmoins par la détermination de ces femmes, et leur solidarité entre elles. L’écriture est à la fois très abordable, avec ses phrases courtes et percutantes, et très évocatrice. Les paysages et les personnages restent longtemps en tête après la lecture. L’auteur vit actuellement à Mexico City. Aline  * herbicide très toxiquePrières pour celles qui furent volées

Jennifer Clément

Flammarion, août 2014, 269 p., 20 €

Traduit de "Prayers for the Stolen" par Patricia Reznikov

 

"Viens, on va te faire laide".

Dès la première phrase, le lecteur est happé par le récit.

Au Mexique,  la terre montagneuse du Guerrero semble maudite. Tous les hommes sont partis. S’ils ne se sont pas enrôlés dans les trafics de drogue, ils ont tenté leur chance en traversant le Rio Bravo pour rejoindre les Etats-Unis. Ne restent que des femmes qui tentent de survivre dans les montagnes, et de protéger leurs filles en les enlaidissant afin qu’elles n’attirent pas l’œil des prédateurs des cartels de la drogue.

p. 139 "C’était devenu le but de tout le monde, de ne jamais revenir. Autrefois, il y avait eu une vraie communauté qui habitait dans ces montagnes, mais tout s’était terminé quand ils avaient construit l’autoroute du soleil qui reliait Mexico à Acapulco."

Ladydi, la narratrice, est l’une de ces filles déguisées en garçons toute leur enfance, puis enlaidie à l’adolescence et cachée dans un trou à la moindre alerte :

"Dans nos montagnes, il ne naissait que des garçons. Lorsque j’étais enfant, ma mère m’habillait en garçon et m’appelait Gamin… en tant que fille, j’aurais été volée. Si les trafiquants de drogue apprenaient qu’il y avait une jolie fille dans le coin, ils arrivaient sur nos terres dans leurs 4X4 noirs et emportaient la gamine. A la télévision, je regardais les filles se faire belles, mais ça n’arrivait jamais chez moi. En grandissant, j’ai pris l’habitude de frotter un feutre jaune ou noir sur l’émail blanc de mes dents pour qu’elles aient l’air pourri."

"C’est la mère de Paula qui avait eu l’idée de creuser des trous… Ma mère disait que l’état du Guerrero devenait une vraie garenne à lapins, avec des filles cachées dans tous les coins. Dès que quelqu’un entendait le bruit d’un 4X4 ou apercevait un point noir dans le lointain, toutes les filles se cachaient dans les trous."

Nous nous attachons à la vie quotidienne de Ladydi et ses copines Paula, Maria et Estefani. Malgré la misère, les pères manquants, les mères aigries ou alcooliques, et toutes les tensions qui les entourent, elles sont réconfortées par leur amitié et de bons moments à l’école. Mais Paula est bien trop belle pour être cachée sous le boisseau…

Au-delà des filles volées, l’auteur évoque aussi les règlements de comptes, et la corruption ou l’incurie des personnes mêmes chargées de lutter contre le trafic de drogue.

p. 53  "Nous connaissions toutes le bruit que font les hélicoptères de l’armée qui approchent. Nous connaissions aussi l’odeur du Paraquat*, mélangé au parfum des papayes et des pommes. Ma mère disait : ces escrocs sont payés par les trafiquants pour ne pas arroser les pavots avec leur fichu Paraquat, alors ils le balancent n’importe où sur la montagne et ça tombe sur nous !"

Un récit brûlant et désespérant, éclairé néanmoins par la détermination de ces femmes, et leur solidarité entre elles. L’écriture est à la fois très abordable, avec ses phrases courtes et percutantes, et très évocatrice. Les paysages et les personnages restent longtemps en tête après la lecture. L’auteur vit actuellement à Mexico City.

Aline

* herbicide très toxique