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05/10/2020

Le Bon, la Brute et le Renard

roman, rentrée littéraire, road trip, etats-unis, chine

 

Le Bon, la Brute et le Renard

Christian GARCIN

Actes Sud, 2020, 325 p., 21€50

 

Le détective-chaman Zuo Luo, "Zorro" chinois spécialiste du sauvetage de demoiselles en danger et  son acolyte Bec-de-Canard, plus fin qu’il n’y parait, sont invités dans l’ouest américain pour rechercher la fille disparue de Big Meinfei. Les trois Chinois enquêtent dans le désert du Nevada, dans une compétition inconsciente avec deux flics locaux. Contrairement à son habitude, Zuo Luo ne maîtrise rien, et se laisse mener par son enquête, envahi du sentiment de son inutilité dans ce pays dont il ne comprend ni la langue ni les usages…

De son côté, un journaliste chinois et auteur réticent, Chen Wanglin, est envoyé en France par son patron, dont la fille s’est évaporée. Occasion d’un regard décalé sur Paris et sur Marseille, pas si différents, au fond, de certaines ruelles chinoises.

Qui est le Bon, qui est la Brute, et qui le Renard ? Entre joutes de poésie chinoise et réflexions sur de possibles mondes parallèles, les personnages se laissent entraîner dans un jeu de miroir semi-conscient. Existent-ils autrement que comme personnages de fiction ? Sont-ils les acteurs ou les jouets de leur vie ? Servent-ils, enfin, à quelque chose ?

Dans ce "Road trip taoïste", un sans-abri peut vous offrir une anthologie de poésie classique chinoise, et une policière américaine cultivée porter le même nom (finnois) qu’un bar de Guangzhou. Lire ce roman pour sa thématique policière mènerait à une déception. En revanche sa construction, son ton, ses dialogues savoureux et les nombreux thèmes abordés en font un roman attachant et original.

Aline

"Tu lisais, toi, enfant ? demanda Bec-de-Canard. - Jusqu’à douze-treize ans, oui.

- Et après ? - Après j’ai été adolescent et je suis devenu con.

- Ouais, moi pareil. Plus tard on s’en rend compte, et on passe le reste de notre vie à essayer de redevenir aussi subtil, curieux, intelligent, malin et ouvert à tout qu’on l’était jusqu’à douze-treize ans. - Ça dépend des individus. Moi je suis devenu con plus tôt. A onze ans, maximum.

- C’est que tes hormones ont travaillé avant les miennes. J’étais peut-être un peu en retard pour mon âge. Et toi, Menfei ? - Moi j’ai toujours été con." (p. 202)

 

"Ai-je un corps ou n’en ai-je pas / Suis-je moi ou ne le suis-je pas / Ainsi ma pensée s’interroge / Assis contre la falaise le temps s’écoule lentement / Entre mes pieds poussent les herbes vertes / Sur le haut de ma tête tombe la poussière rouge " (Han Shan, p. 191)

30/03/2020

Ici n'est plus ici

roman étranger, indiens, etats-unisIci n’est plus ici

Tommy ORANGE

Albin Michel (Terres d’Amérique), 2019, 334 p., 21.90€

Traduit de l’américain There There par Stéphane Roques

 

Dans un prologue factuel, l’auteur rappelle en quelques épisodes comment les Indiens ont été exterminés et spoliés par les colons, comment ils ont été parqués dans des réserves, puis incités par l’Indian Relocation Act à s’installer dans les villes à la fin des années 1950.

Il s’attache ensuite au portrait d’une douzaine de ces « Indiens des villes » dans un roman kaléidoscope, où tous les personnages convergent peu à peu (pour des raisons parfois opposées) vers le grand pow-wow d’Oakland, rassemblement annuel où les Indiens (éparpillés le restant de l’année entre les réserves et les villes) viennent célébrer leurs traditions, chants et danses ancestraux.

Coincés entre deux cultures, les personnages de Tommy Orange sont touchants, fragiles : Orvil Read Feather, n’a que sa peau  dorée, ses cheveux noirs et son nom rigolo pour attester de son origine, et découvre les danses traditionnelles sur Youtube ; Thomas Franck trouve une raison de ne pas boire avec les mélopées des anciens accompagnées du grand tambour ; Opal Viola Victoria Bear élève courageusement  ses trois petits-neveux ; Blue tente d’échapper à une relation toxique en se jetant à corps perdu dans l’organisation du pow-wow ; des petits voyous, des buveurs, des repentis,… pleins de rage et de vitalité.

Dene Oxendene, sorte d’alter ego de Tommy Orange (né comme lui d’une mère blanche et d’un père Cheyenne/Arapaho de l’Oklahoma) s’attelle à un projet de recueil de témoignages d’Indiens vivant à Oakland et explique son objectif, qui pourrait bien correspondre à celui de l'auteur :

« Ce que je veux faire, c’est attester de l’histoire de certains Indiens d’Oakland. Je veux poser une caméra face à eux, transcrire ce qu’ils disent pendant qu’ils parlent, s’ils le veulent, les laisser écrire, tout récit que je pourrai recueillir, les laisser seuls pendant qu’ils racontent leur histoire, sans les mettre en scène, sans les manipuler ni leur imposer un sujet. Je veux qu’ils puissent dire ce qu’ils veulent. Laisser le contenu guider la vision. Il y a tant d’histoires…. depuis trop longtemps notre communauté est ignorée et demeure invisible…

Nous n’avons jamais vu l’histoire urbaine des Indiens. Ce que nous avons vu regorge de toutes sortes de stéréotypes qui font que personne ne s’intéresse à l’histoire des Indiens d’Amérique…  à cause de la façon dont elle est décrite, elle prend un tour pitoyable et nous perpétuons cela, sauf que non, tout ça c’est des conneries, parce que le tableau d’ensemble n’est pas pitoyable, et que les histoires individuelles qu’on rencontre ne sont pas pitoyables, ni faibles, n’appellent pas la pitié, elles sont pleines d’une vraie passion, d’une rage, et c’est une des choses que j’apporte au projet, parce que c’est ce que je ressens moi aussi, c’est cette énergie-là que je lui apporterai. » (p.52)

Le titre fait référence à une citation de Gertrude Stein à propos de son ancien quartier populaire d’Oakland, ayant tellement changé qu’il n’était plus vraiment là. De même, la terre ancestrale des Indiens est toujours présente, mais plus vraiment là, enfouie sous le verre, le béton, le fer et l’acier : ici n’est plus ici.

Ce premier roman, exigeant, a rencontré un grand succès aux Etats-Unis. Finaliste du Pulitzer et du National Book Award, il a reçu le PEN/Hemingway Award.

Aline

15/02/2020

Les patriotes

roman étranger, Russie, Etats-Unis,

Les patriotes

Sana KRASIKOV

Albin Michel (Terres d’Amérique), 2019, 593 p., 23.90€

Traduit de l’américain The Patriots (2017) par Sarah Gurcel

 

Née en Ukraine en 1979, Sana Krasikov a grandi dans l’ancienne République Soviétique de Géorgie, avant d’émigrer aux Etats-Unis avec sa famille. Pour ce livre, pensé et écrit entre 2005 et 2017, elle s’est inspirée de l’histoire de la mère d’un ami, Pauline Friedman, dont elle a pu récupérer les dossiers déclassifiés par la Loubianka. La première scène du roman est directement transposée de la vie de cet ami : le moment où, adolescent, il a retrouvé sur le quai d’une gare sa mère de retour du goulag.

Ce récit kaléidoscope, situé entre 1934 et 2008, couvre trois générations d’une même famille. La perspective varie selon le narrateur et l’époque.

1932, après la grande dépression, Florence Fein – New-Yorkaise d’origine juive russe, embarque pour l’Europe "construire le paradis rouge".  "Florence elle-même n’était pas certaine de savoir après quel rêve elle courait : celui d’une humanité soviétique en général, ou celui d’un homme aux yeux noirs en particulier."  "Elle n’était pas vraiment communiste. Insatisfaite, c’est tout. Elle voulait faire de sa vie quelque chose de grandiose" et aspirait à un idéal d’égalité, une meilleure vie pour tous.

Toute sa vie, son fils Julian essaie de comprendre les choix de sa mère, qui ont été lourds de conséquences pour lui. Pourquoi sa mère at-elle pu continuer à refuser de condamner le système qui a détruit leur famille et l’a envoyée au goulag pendant 7 ans.  Il profite d’un séjour professionnel à Moscou pour réclamer les archives du KGB sur sa mère. Désormais Américain, il essaie de ramener aux Etats-Unis son fils Lenny, qui à son tour a choisi d’émigrer en Russie pour affaires… mais pas seulement.

Chaque génération a un rapport équivoque à ses origines, entre deux nationalités et deux mondes, et les relations entre les générations sont empreintes de d’incompréhension, chacune ayant dû supporter les conséquences des choix de la précédente. La loyauté de chacun des personnages est mise à rude épreuve. Bien que chacun se considère comme une bonne personne, les mauvais choix sont nombreux !

Cette saga m’a fait découvrir le destin des Américains ayant émigré en URSS dans les années 1930, qui se sont retrouvés piégés dans les années Staline. Le regard sur les relations diplomatiques et économiques entre US et Russie n’est pas sans rappeler la situation des années 2010 ! Dans un double discours, les dirigeants et médias américains se méfient de la menace rouge, de l’autre on continue à faire des affaires...

roman étranger,russie,etats-unisLes origines juives des personnages ont leur importance. Les juifs américains, venant d’un pays où l’on peut s’exprimer, partagent l’expérience des juifs russes. Pendant une courte période, après la révolution, et pendant la "Grande guerre patriotique", les origines juives en Russie ont été valorisées, mais dès lors que l’on sombre dans la période Stalinienne, l’identité juive est menacée et réprimée, et la "chasse aux ennemis du peuple" est partout. Pour survivre, il faut calculer tout ce qu’on va faire ou dire.

De nombreux autres personnages gravitent autour de ces trois narrateurs, dans un récit un peu complexe, touffu, mais passionnant. Coup de cœur de Renata et Aline.

08/08/2019

Du côté de Canaan

roman étranger, Irlande, Etat-UnisDu côté de Canaan

Sebastian BARRY

Ed. J. Losfeld (Littérature étrangère), 2012, 274 p., 19.50€

Traduit de l’anglais On Canaan’s Side par Florence Lévy-Paoloni

"Bill n’est plus. Quel bruit fait le cœur d’une femme de 89 ans quand il se brise ? Sans doute guère plus qu’un silence, certainement à peine plus qu’un petit bruit ténu."

Bill est mort. Descendant d’une famille d’hommes Irlandais abîmés par les conflits du XXe siècle.

Bill est mort, et sa grand-mère, Lilly Bere laisse affluer les souvenirs d’une vie qui l’a menée de Wicklow - en Irlande- aux Etats-Unis, terre promise (Canaan) pour les Européens en difficulté. Fille de James Patrick Dunne, chef de la police municipale de Dublin, elle a dû fuir l’Irlande avec son mari, frappé d’un contrat de mort par les indépendantistes.

J’ai beaucoup aimé le récit de Sebastian Barry, sinueux et sobre, qui dévoile peu à peu toutes les vicissitudes de cette femme, liées à l’actualité du siècle en Irlande et aux Etats-Unis. Comme elle l’écrit, Lilly a "eu assez d’histoires pour toute une vie, dans sa propre vie, sans parler de celle de sa patronne, Mme Wolohan." Pour autant, elle ne s’appesantit pas sur les drames, préférant s’appuyer sur les moments de joie.

Pour ne pas gâcher votre lecture, j'évite volontairement de dévoiler les nombreux développements inattendus… Mais j'espère bientôt me plonger dans les autres romans de l'auteur qui développent d’autres personnages de la famille Dunne.

Aline

p. 234 : "Je commence à penser que le fait d’écrire tout cela est un labeur aussi dur qu’un jour de lessive en Irlande… Les souvenirs provoquent parfois beaucoup de chagrin, mais une fois qu’ils ont été réveillés vient ensuite une sérénité très étrange… Et je remarque une nouvelle fois que l’expression « il y a longtemps » n’existe pas finalement. Quand on évoque les souvenirs, tout se passe dans le présent, purement et simplement. De sorte que, à mon grand étonnement, les gens que j’ai aimés retrouvent une nouvelle vie."

 
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07/01/2019

Terres fauves

roman, Alaska, états-unis, thrillerTerres fauves

Patrice GAIN

Le mot et le reste, 2018, 19€

 

A la base, David McCae déteste la violence et la solitude. Cet écrivain aime se perdre dans l’activité et la foule de New York. Aussi est-ce à contrecœur qu’il traîne son costume de citadin et ses chaussures en daim jusqu’au fin fond de l’Alaska, pour obéir à son commanditaire qui exige de clore sa biographie sur une interview de Dick Carlson : héros viril des Etats-Unis, vainqueur du 1er sommet de 8000 m conquis par des Américains, Dick Carlson mérite en effet un chapitre dans les mémoires du gouverneur Kearny, qui brigue une réélection.

« Je me demandais ce qui pouvait bien pousser un homme à s’isoler dans cette contrée inhospitalière. A se mettre constamment en danger dans un espace barbare où les plus gros mangent les plus petits sans que ces derniers ne soupçonnent que c’est là leur destin.... Le genre d'endroit où le voisin le plus proche est le Bon Dieu."

Le héros de l'Amérique se révèle plutôt un personnage déplaisant, mégalomaniaque, et David se retrouve bien mal à l’aise en immersion dans une nature hostile en compagnie de son groupe de chasseurs de grizzlys. Incapable d’utiliser une arme, totalement inadapté à cet environnement, il puise dans ses réserves de volonté et d’ingéniosité, et tente de déjouer les pièges pied à pied. Le récit est haletant, dans une spirale descendante où il se retrouve poursuivi par un destin plus fort que lui.

« En arrivant en Alaska j’étais tombé dans un muskeg [marécage] qui m’avalait lentement. Je sentais une force de succion me tirer vers le fond. Me débattre ne changerait rien, sinon accélérer le moment où ma tête disparaitrait… »

La psychologie du personnage est plus fine qu’il n’y parait. Face aux prédateurs, sa naïveté le dessert ; en revanche, elle l’aide à se rapprocher des autres avec empathie. Dans les pires moments, il revient à l’essentiel : sa mère, sa sœur, et le souvenir de son père, GI mort en Afghanistan, qui  le soutient.

Evocation puissante de l’Amérique de Trump, où il vaut mieux être du bon côté du fusil et savoir tirer !

Aline

08/11/2018

Fracking

roman, états-unis, pétrole

 

Fracking

François ROUX

Albin Michel, 2018, 19.50€

 

Entre le titre et la couverture, le sujet est clairement annoncé. Du reste, le récit est très proche du documentaire puisque l’auteur, installé aux Etats-Unis peu avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, se pose en observateur. Ses descriptions et son sens de la formule, parfois, touchent à la citation. Lors d’une réunion politique de Républicains : "Tous les hommes dans cette assemblée tenaient la Constitution pour sacrée, et plus précisément son deuxième amendement. Dans ce pays de chasseurs et de ranchers, tous les hommes présents – et une grande majorité de femmes- avaient appris à marcher en s’appuyant sur un fusil. Leur troisième jambe, disait-on couramment!" Ou, en lien avec Ruth, bigote rigide : "Ici, vous étiez croyant ou vous n'étiez pas grand chose".

A quelques mois des élections présidentielles, toutes les tendances se croisent à Middletown, petite ville imaginaire du Dakota du Nord. L’auteur suit plusieurs personnages, mettant en avant de multiples fractures : fractures entre les personnes d’orientations politiques différentes ; fractures entre des familles qui jusqu’ici vivaient dans une tradition d’hospitalité et d’entraide pour surmonter des conditions de vie rudes. Enfin, l’élément déclencheur, l’utilisation de la « fracturation hydraulique », technique mise au point depuis quelques années pour extraire les hydrocarbures de schiste en injectant dans la roche des tonnes d’eau, de sable et d’adjuvants chimiques.

"Les ressources en hydrocarbures du sous-sol schisteux, jusqu’alors inexploitables en raison d’impossibilités techniques de forage, l’étaient soudain devenues grâce à la mise au point de la fracturation hydraulique, dont le recours massif avait débuté il y a tout juste quatre ans et qui laissait la porte ouverte à toutes sortes de spéculations et de convoitises. Avec le fracking, le rêve d’indépendance énergétique de l’Amérique allait enfin se réaliser…"

Dans ce pays jusqu’ici consacré à l’élevage, c’est une révolution qui oppose :

- ceux qui en profitent, en premier lieu les compagnies pétrolières, mais aussi ceux à qui elles offrent un travail bien rémunéré, comme Joe Jenson -devenu chef de chantier ;

- ceux qui se résignent, comme les voisins –qui ont déménagé et vendu le sous-sol ;

- ceux qui se battent, comme les activistes écologistes ou les Amérindiens, opposés au "Black Snake" le pipeline prévu sur les réserves ;

- et enfin, ceux qui en meurent, comme  la famille Wilson, dont le bétail dépérit, ou meurt renversé par les chauffards des poids lourds. "Ce que Karen exécrait…, c’était ce foutu pétrole, ces pompes à balancier qui, inlassablement, bousillaient les entrailles de la terre depuis dix ans, depuis que la région était devenue ce que les journaux avaient appelé « le nouvel eldorado de l’or noir ». Dispersés jusqu’à deux kilomètres à la ronde, certains à moins de 200 mètres de leur habitation, il y avait très exactement 23 puits dans leur voisinage immédiat… De près, le bruit était intolérable, et avec la distance, il devenait obsédant". Sans parler de l’intoxication des fermiers, et de l’eau glauque couleur de terre et inflammable qui sort du robinet !

Le côté « reportage » et l’écriture assez factuelle du roman sont compensés par les récits plus personnels des protagonistes. J’ai juste été un peu frustrée par la fin, qui peut-être appelle une suite.

Aline

30/06/2018

Thug life

roman étranger,états-unisThe Hate U Give

(La haine qu'on donne)

Angie Thomas

Nathan, avril 2018, 494 p., 17.95€

Traduit de l'américain par Nathalie Bru

Starr, 16 ans, vit dans un quartier noir défavorisé des Etats-Unis, où la violence menace tous les jours, entre guerre des gangs et descentes de police musclées. Seule témoin d'une grosse bavure policière, elle s'appuie sur ceux qui l'entourent et l'aiment pour surmonter sa peur, s'affirmer et défendre ses convictions.

L'avis d'Eva, 15 ans :

"J'ai énormément aimé ce livre. Je pense qu'il m'a marquée à vie. Il est écrit à la première personne, ce qui m'a permis de rentrer dans l'histoire tout de suite. Et le sujet -la vie des noirs aux Etats-Unis- est passionnant car pour certaines personnes, la vie se passe réellement comme ça.

En une phrase, The Hate U Give a changé ma vision du monde. Et je pense qu'il changera la vôtre. J'avais déjà entendu ce genre d'histoire, mais le fait de lire ce roman  m'a fait prendre encore plus conscience du problème. Malgré la gravité du sujet, je tiens à dire que c'est aussi un livre où on rigole, et qu'il est écrit de façon fluide, donc pas compliqué à lire.

En comme, je vous conseille de le lire."

Et voilà, c'est fait. Merci Eva pour ce super conseil de lecture ! Le personnage de Starr est une belle rencontre, et son entourage aussi. J'ai eu un peu de mal à rentrer dans le livre à cause du langage partiellement "gangsta" de la première scène, mais ensuite j'étais scotchée par l'actualité du thème, la façon positive de le traiter malgré sa gravité, et la façon dont il fait réfléchir aux  préjugés.

Le titre fait référence, je le précise pour les personnes aussi ignares que moi en rap, au nom du groupe de Tupac, THUG LIFE : The Hate U Give Little Infants Fucks Everybody... Expliqué par Khalil, cela donne : "Ce que la société nous fait subir quand on est gamin lui pète ensuite à la gueule". Sages paroles.

Aline

27/01/2018

Gabacho

roman étranger, Mexique, Etats-UnisGabacho

Aura Xilonen

Traduit du mexicain Campeon Gabacho  par Julia Chardavoine

Liana Levi,  janvier 2017, 363 p., 22 €

 

Liborio n’a rien à perdre, puisqu’il n’a jamais rien eu. Jeune Mexicain, il a traversé le Rio Grande au péril de sa vie, s’est échappé d’un esclavage moderne dans les champs de coton, et a trouvé provisoirement  asile dans une librairie. Certes, son patron l’agonit d’insultes fleuries à longueur de temps, mais il l’encourage aussi à lire tout ce qui lui tombe sous la main, et à se forger ainsi une culture toute personnelle.

Le roman s’ouvre sur une scène de rue : Liborio fonce à la défense d’une jolie « gisquette » qui le fait rêver depuis longtemps, lorsqu’elle se fait importuner par un petit caïd local, un « fils de pute qui lui a palpé le cul avec ses doigts mycosiques ». Réaction dangereuse lorsque l’on est un clandestin, seul, et pas bien grand. Liborio s’en sort par miracle grâce à un crochet du droit foudroyant, qui va changer sa vie : la bagarre a été filmée, et fait le tour des réseaux sociaux, déchaînant haines, spéculation ou soutiens…

Entrecoupé de flashbacks sur l’itinéraire du jeune Mexicain, le récit est mené tambour battant, dans un langage fleuri. Les dialogues ébouriffants,  puisent –à bon escient- dans les registres les plus littéraires ou les plus crus, parsemés de spanglish, métaphores  et néologismes. Ce style unique fait une bonne partie du charme du roman, ainsi que le personnage de Liborio, dur au cœur tendre, qui ne doit sa survie à sa volonté farouche, à ses poings et à son jeu de jambes.

Brillant roman d'apprentissage -et premier roman- écrit à 19 ans par Aura Xilonen (née au Mexique en 1995) qui poursuit actuellement des études universitaires de cinéma. Julia Chardavoine, dont c’était le premier roman traduit du mexicain au français, a réalisé un remarquable travail de traduction…et de création ! Elle en parle ici.

Aline

07/05/2016

Retour à Oakpine

Etats-Unis, amitiéRetour à Oakpine

Ron CARLSON

Gallmeister (Nature Writing), 2016, 23.10 €, 281 p.

Traduit de Return to Oakpine par Sophie Aslanides

Anciens amis de lycée, à l’époque rapprochés par leur groupe de musique « Life on Earth », ils se sont peu –ou pas- vus pendant leur vie d’adultes. Certains ont passé toute leur vie à Oakpine, d’autres y reviennent, ramenés à la petite ville par les circonstances : Mason, fraîchement divorcé, rentre vendre la maison de ses parents ; Jimmy, malade, sait que le garage aménagé pour lui par sa mère sera sa dernière demeure…

Les souvenirs marquants renaissent, frais comme si la dernière année de lycée datait d’hier. C’est un temps de bilan pour les cinquantenaires mesurant le chemin parcouru ou le temps gâché. Autour de Jimmy, qui ne supporte même plus le poids de sa Fender sur les genoux, Life on Earth se reforme, enrichi par l’intégration de jeunes.

C’est aussi l’heure des derniers tournants, le moment de se sentir pleinement vivants, tandis que la génération suivante –la jeunesse dorée- est à son tour confrontée à ses premiers choix d’adultes.

L’auteur du Signal nous offre ici un roman empreint de tendresse et de nostalgie, que le lecteur aimerait faire durer pour profiter un peu plus longtemps de ces hommes forts au cœur tendre, de leur amitié, du bonheur du travail bien fait, des repas partagés, de l’ivresse de la course à pied, et du pouvoir de l’écriture.

Aline

15/02/2016

Le fils

etats-unisLe fils

Philipp MEYER

Albin Michel, 2015, 688 p. 23.50 €

Traduit de l'américain par Sarah Gurcel

S'attaquant au mythe de la conquête de l'ouest américain, Philipp Meyer donne sa version littéraire de l'histoire du Texas, âpre et violente, au travers de celle de la famille McCullough. Les récits des différentes générations se croisent, pour donner à découvrir peu à peu l’histoire de la famille et l’évolution de la région. Le fondateur, presque une légende, en est le « Colonel Eli », fils de pionniers texans, qui fut pisteur, ranger, puis gros éleveur à la tête d’une immense propriété où il fait régner sa loi.
Quelques dates décisives :
1849, ce qu’il reste de guerriers comanches continue à harceler les blancs, qu’ils soient Mexicains ou Texans, lançant des raids violents contre villages et fermes isolées, volant, violant, scalpant, tuant… C’est lors de l’un de ces raids qu’Eli McCullough, 12 ans, est enlevé par une tribu, dans laquelle il reste comme esclave, puis fils adoptif. Rebaptisé Tiehteti, il s’adapte totalement au mode de vie Comanche déjà très menacé. Ces trois années le marquent durablement.
1915, les éleveurs texans s’entretuent avec les voisins mexicains pour des histoires de vol de bétail, la famille McCullough décime les Garcia… et récupère ses terres !
1917, c’est le début des forages pétroliers, qui feront la fortune des McCullough.

C’est aussi l’évolution des paysages texans, depuis les grandes prairies rendues sèches et stériles par l’élevage intensif, puis ruinés par les forages.
Entre chaque mode de vie se dressent des tensions, chaque génération tend à vouloir préserver le mode de vie qui l’a vu grandir, ou qui l’a précédée : en l’occurrence, Eli regarde avec nostalgie vers l’époque des grandes prairies herbeuses dominées par les bisons et les indiens, dont il n’a connu que l’extrême fin. Son fils Peter regrette la grande époque du ranch et de la paix (relative) avec les voisins Mexicains. Son petit-fils Peter continue à essayer de perpétrer la tradition de l’élevage même lorsqu’elle n’est clairement plus rentable… et s’oppose à l’exploitation pétrolière…

Oubliés les mythes des cow-boys et des Indiens… Les gentils, les méchants… finalement il n’y a que des hommes qui s’emparent par la force de ce qu’ils convoitent. La seule différence, c’est que les Indiens se l’avouent, que cela fait partie de leur philosophie de vie : les plus forts survivent, se multiplient et font vivre leur famille, leur tribu. Tandis que les blancs ou les mexicains se cachent leurs motivations et cherchent des prétextes. Les racines de la violence sont profondément enfoncées, dans ce pays qui s’affirme par les armes, cf la campagne électorale où les candidats de droite paradent à grand renfort d’armes à feu ! On comprend mieux l’inertie -voire l’opposition farouche- rencontrée par le président Obama dans son combat contre les armes à feu ! On comprend mieux aussi le contexte Texan actuel et l’acharnement à défendre les armes !

p. 663 « Les Américains croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde : chacun s’estimait le propriétaire légitime de ce qu’il avait pris à d’autres. Les Mexicains avaient volé la terre aux Indiens, … les Texans avaient volé la terre des Mexicains. Et les Indiens qui s’étaient fait voler leur terre par les Mexicains l’avaient eux-mêmes volée à d’autres Indiens. »

Ce roman est une épopée âpre, souvent cruelle, où se croisent des personnages rudes. Pour autant, l’amour y a aussi sa place. Celui de la terre, bien sûr, mais aussi la passion, qui fleurit là où on ne l’attend pas et n’est pas dénuée de poésie. Même l’intraitable « Colonel Eli » est touché à l’âme par le parfum de sève des bourgeons de peupliers de Virginie, chargé de souvenirs…

Aline