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07/05/2016

Retour à Oakpine

Etats-Unis, amitiéRetour à Oakpine

Ron CARLSON

Gallmeister (Nature Writing), 2016, 23.10 €, 281 p.

Traduit de Return to Oakpine par Sophie Aslanides

Anciens amis de lycée, à l’époque rapprochés par leur groupe de musique « Life on Earth », ils se sont peu –ou pas- vus pendant leur vie d’adultes. Certains ont passé toute leur vie à Oakpine, d’autres y reviennent, ramenés à la petite ville par les circonstances : Mason, fraîchement divorcé, rentre vendre la maison de ses parents ; Jimmy, malade, sait que le garage aménagé pour lui par sa mère sera sa dernière demeure…

Les souvenirs marquants renaissent, frais comme si la dernière année de lycée datait d’hier. C’est un temps de bilan pour les cinquantenaires mesurant le chemin parcouru ou le temps gâché. Autour de Jimmy, qui ne supporte même plus le poids de sa Fender sur les genoux, Life on Earth se reforme, enrichi par l’intégration de jeunes.

C’est aussi l’heure des derniers tournants, le moment de se sentir pleinement vivants, tandis que la génération suivante –la jeunesse dorée- est à son tour confrontée à ses premiers choix d’adultes.

L’auteur du Signal nous offre ici un roman empreint de tendresse et de nostalgie, que le lecteur aimerait faire durer pour profiter un peu plus longtemps de ces hommes forts au cœur tendre, de leur amitié, du bonheur du travail bien fait, des repas partagés, de l’ivresse de la course à pied, et du pouvoir de l’écriture.

Aline

15/02/2016

Le fils

etats-unisLe fils

Philipp MEYER

Albin Michel, 2015, 688 p. 23.50 €

Traduit de l'américain par Sarah Gurcel

S'attaquant au mythe de la conquête de l'ouest américain, Philipp Meyer donne sa version littéraire de l'histoire du Texas, âpre et violente, au travers de celle de la famille McCullough. Les récits des différentes générations se croisent, pour donner à découvrir peu à peu l’histoire de la famille et l’évolution de la région. Le fondateur, presque une légende, en est le « Colonel Eli », fils de pionniers texans, qui fut pisteur, ranger, puis gros éleveur à la tête d’une immense propriété où il fait régner sa loi.
Quelques dates décisives :
1849, ce qu’il reste de guerriers comanches continue à harceler les blancs, qu’ils soient Mexicains ou Texans, lançant des raids violents contre villages et fermes isolées, volant, violant, scalpant, tuant… C’est lors de l’un de ces raids qu’Eli McCullough, 12 ans, est enlevé par une tribu, dans laquelle il reste comme esclave, puis fils adoptif. Rebaptisé Tiehteti, il s’adapte totalement au mode de vie Comanche déjà très menacé. Ces trois années le marquent durablement.
1915, les éleveurs texans s’entretuent avec les voisins mexicains pour des histoires de vol de bétail, la famille McCullough décime les Garcia… et récupère ses terres !
1917, c’est le début des forages pétroliers, qui feront la fortune des McCullough.

C’est aussi l’évolution des paysages texans, depuis les grandes prairies rendues sèches et stériles par l’élevage intensif, puis ruinés par les forages.
Entre chaque mode de vie se dressent des tensions, chaque génération tend à vouloir préserver le mode de vie qui l’a vu grandir, ou qui l’a précédée : en l’occurrence, Eli regarde avec nostalgie vers l’époque des grandes prairies herbeuses dominées par les bisons et les indiens, dont il n’a connu que l’extrême fin. Son fils Peter regrette la grande époque du ranch et de la paix (relative) avec les voisins Mexicains. Son petit-fils Peter continue à essayer de perpétrer la tradition de l’élevage même lorsqu’elle n’est clairement plus rentable… et s’oppose à l’exploitation pétrolière…

Oubliés les mythes des cow-boys et des Indiens… Les gentils, les méchants… finalement il n’y a que des hommes qui s’emparent par la force de ce qu’ils convoitent. La seule différence, c’est que les Indiens se l’avouent, que cela fait partie de leur philosophie de vie : les plus forts survivent, se multiplient et font vivre leur famille, leur tribu. Tandis que les blancs ou les mexicains se cachent leurs motivations et cherchent des prétextes. Les racines de la violence sont profondément enfoncées, dans ce pays qui s’affirme par les armes, cf la campagne électorale où les candidats de droite paradent à grand renfort d’armes à feu ! On comprend mieux l’inertie -voire l’opposition farouche- rencontrée par le président Obama dans son combat contre les armes à feu ! On comprend mieux aussi le contexte Texan actuel et l’acharnement à défendre les armes !

p. 663 « Les Américains croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde : chacun s’estimait le propriétaire légitime de ce qu’il avait pris à d’autres. Les Mexicains avaient volé la terre aux Indiens, … les Texans avaient volé la terre des Mexicains. Et les Indiens qui s’étaient fait voler leur terre par les Mexicains l’avaient eux-mêmes volée à d’autres Indiens. »

Ce roman est une épopée âpre, souvent cruelle, où se croisent des personnages rudes. Pour autant, l’amour y a aussi sa place. Celui de la terre, bien sûr, mais aussi la passion, qui fleurit là où on ne l’attend pas et n’est pas dénuée de poésie. Même l’intraitable « Colonel Eli » est touché à l’âme par le parfum de sève des bourgeons de peupliers de Virginie, chargé de souvenirs…

Aline

30/10/2015

Les arpenteurs

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Les arpenteurs
Kim ZUPAN
Gallmeister (Nature Writing), 2015, 23.50€
Traduit de l’américain The Ploughmen par Laura Derajinski

Ce roman est avant tout le récit d’une relation complexe entre deux hommes aux antipodes l’un de l’autre, un assassin et son geôlier :

John Gload, vieux criminel récidiviste, s’est enfin fait pincer et attend son procès dans la prison du Montana.
De l’autre côté des barreaux, un jeune adjoint au shérif est astreint à passer des nuits de surveillance dans la prison. Valentine Millimaki essaie d’exercer son métier avec humanité (contrairement à certains collègues !), mais souffre de sentir sa vie et son mariage, lui échapper chaque jour un peu plus.

"Dans le cadre de ses fonctions au bureau du shérif, il passait son temps à enquêter sur des délits ruraux et endurait son quota d’heures requises dans le vieux bâtiment de la prison adjacent au tribunal du comté. Mais il préférait le travail sur le terrain, au grand air, avec son chien de berger de trois ans [Tom] à pister les disparus dans la forêt, la broussaille, les canyons abrupts, des terres vierges, ces coins oubliés ou non référencés sur les cartes qui ne donnaient qu’une approximation de notre place en ce monde.
Il les retrouvait parfois, écorchés ou couverts d’ecchymoses, boitant sur une cheville fracturée, ou d’autres encore à un stade avancé d’hypothermie… Mais depuis plus d’un an, maintenant, il n’avait retrouvé que des cadavres."

Hanté par son armée de fantômes personnels, Millimaki est un homme vulnérable. Peu à peu, souffrant tous deux d’insomnie, John Gload et lui ont de longues conversations, et en viennent à une certaine compréhension l’un de l’autre… peut-être parce qu’ils partagent, chacun à sa façon, une proximité excessive avec la mort. …A moins que tout cela ne soit que manipulation de la part de John Gload !
"Je ne sais pas si j’ai ce qu’on peut appeler une âme, Val, mais je sais la reconnaître chez les autres. Vous en avez une. Je l’ai vue toute barbouillée sur votre visage dès que je vous ai croisé".

D’une beauté puissante, les Arpenteurs explore la frontière floue entre le bien et le mal. Pour l'auteur, qui oppose le huis-clos de la prison aux immenses espaces nord-américains, le Montana sauvage est une présence constante dans le récit, émaillé de descriptions de la nature. Malgré sa longueur et sa noirceur, j'ai été emportée par la puissance de ce roman et la complexité de ses personnages.

Kim Zupan a exercé de nombreux métiers, il a fait des rodéos, travaillé comme pêcheur, charpentier, enseignant…

Aline

25/11/2014

Nos disparus

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Tim GAUTREAUX

Seuil, août 2014, 539 p, 23€

Traduit de l’américain The Missing par Marc Amfreville

Sam Simoneaux, cajun de l’Arkansas, est un gars décent, élevé dans le respect de la vie par son "Nonc". Débarqué en France le jour de l’Armistice de la Grande Guerre, il ne connaît que le froid et le déminage désordonné des champs de l’Argonne. Il revient aux Etats-Unis avec le souvenir lancinant d’une fillette française blessée, qu’il a dû abandonner quasi sans aide, et qui l’a surnommé Lucky : le chanceux.

"Sam était rentré d’Europe avec l’idée qu’il ne fallait pas trop se fier aux apparences, et que le monde était un endroit beaucoup plus dangereux qu’il ne l’avait cru. Comme la plupart de ses camarades, il n’avait pas vraiment compris ce qu’il avait traversé." Page 15 : arrivée dans les champs de l’Argonne, où il faudrait une vie pour tout déminer.

De retour à la Nouvelle Orléans, marié, chef de rayon aux Grands Magasins Krine, il occupe une position plutôt enviable jusqu’au jour où il est tenu pour responsable de l’enlèvement d’une fillette. Culpabilisé par la douleur de sa famille, il entreprend de retrouver la petite Lily Weller en remontant avec eux le Mississipi sur l’Ambassador, le bateau dancing où ils travaillent comme musiciens. Au gré des escales, il enquête jusque dans les bayous, et glane des renseignements, non seulement sur la petite Lily, mais aussi sur son propre passé. Car lui aussi promène dans sa tête son lot de disparus, et va à la rencontre de ceux qui lui manquent (Le titre anglais « missing » évoque la disparition, mais aussi le manque).

Les heures de navigation sur le fleuve font revivre l’époque où une excursion  ou une soirée dancing à bord d’un bateau avec orchestre (noir ou blanc selon le public) était le rêve d’un soir ou d’une journée pour des populations isolées ; une rare distraction au milieu de la misère crasse, lourdement arrosée d’alcool de contrebande, quitte à finir en bagarres ; mais aussi la découverte du jazz, de la musique qui swingue, des danseurs déchaînés,…

p. 118 et suite

Je me suis régalée avec ce roman évocateur, empreint de nostalgie, à la fois enquête, peinture d'une société âpre, hymne à la musique, et réflexion sur la culpabilité, la responsabilité, la vengeance…

"[Son oncle Claude] lui avait appris qu’on avait peu de chances de revenir sur les actions de sa vie, qu’elles soient bonnes ou mauvaises."

Aline