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22/06/2020

Les jungles rouges du Cambodge

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Les Jungles rouges

Jean-Noël ORENGO

Grasset, 2019, 272 p., 19€

 

L’auteur mêle habilement histoire et fiction dans ce roman qui retrace l'histoire de l'Asie du Sud-Est et plus particulièrement du Cambodge, de la période coloniale des années 1920 à nos jours.

Le récit débute en 1924 à Phnom Penh où André et Clara Malraux sont astreints à résidence dans l’attente de  leur procès pour vol de statues. Pour se sortir de cette situation, André Malraux, jamais à court d’idées, décide de faire de son procès celui du système colonial, et de créer un journal  « L’Indochine » dénonçant les méfaits de la colonisation. Ils entraînent dans cette aventure leur boy Xu, sa femme Thuy, Paul Monin, avocat au service des révolutionnaires chinois et un journaliste vietnamien radical Hjinn. Ils dénoncent l’arrogance du colonisateur, les scandales immobiliers, les compromissions,  la corruption des colons et aussi des élites cambodgiennes et s’attirent des haines féroces. Au fil des mois, des dissensions apparaissent dans le groupe, la pression extérieure devient de plus en plus forte et c’est la faillite.

L’amitié que manifestaient les Malraux pour Xu et Thuy ne résiste pas ; ils ne tiennent pas leur promesse de les faire venir avec eux à Paris et les abandonnent à leur sort. Mis au ban de la société, Xu et Thuy survivent. Thuy meurt en donnant naissance à un fils Xa Prasith.  Son père rejoint des combattants anti-français et grâce à l’argent envoyé par Clara qui espère ainsi atténuer sa culpabilité, Xu Prasith fait ses études au lycée français d’Hanoï. Dans les années 1950, un reste de mauvaise conscience pousse le couple Malraux à l’inviter à venir terminer ses études à Paris.

Le jeune homme se lie d’amitié avec Saloth Sâr venu également étudier dans la capitale. Le futur Pol Pot se politise au contact des intellectuels français, découvre le marxisme et a le sentiment grandissant d’avoir un rôle à jouer dans l’avenir de son pays. Toujours dans l’ombre, Xa Prasith, son fervent admirateur  va l’aider à obtenir et garder le pouvoir.

On assiste à la désagrégation de la société coloniale et à la montée des idées révolutionnaires, auxquelles adhèrent de plus en plus de Cambodgiens et, en avril 1975 c’est la chute de Phnom Penh. Des centaines de personnes se réfugient à l’Ambassade de France et parmi elles Xa Prasith et sa petite fille Phalla âgée de 6 mois. Il la confie à des Français, car,  comme il l’explique à Marie et Maxime La Rochelle, un couple d’intellectuels en poste au Cambodge, il a été désavoué par Pol Pot dont il ne partage pas la violence. Rejeté par lui, il a déserté et c’est un homme en fuite qui se cache, et craint que son enfant ne connaisse un sort tragique. Il leur raconte ce qu’a été sa vie pour qu’ils puissent ensuite en faire part à sa fille. A travers son récit, il apparaît comme un héros, dévasté par la tragédie.

Phalla se construit dans l'admiration de son père, figure mythique. Adulte, elle trace sa voie dans le milieu artistique et, en  1996, aux Beaux-Arts de Paris, elle rencontre Jean Douchy avec qui elle a une courte liaison. Tous deux sont fascinés par le destin de ce père mystérieux. Quelques années plus tard, en 2016, Jean Douchy devenu marchand d'art, est contacté  par une jeune cambodgienne après avoir mis en vente des photos datant de la dictature de Pol Pot. Une révélation finale  bouleverse tout ce qu’il croyait savoir sur Xa Prasith.

Jean-Noël Orengo a écrit un livre foisonnant, dense et passionnant. Il donne beaucoup de réalisme au personnage ambigu de Xu Prasith. Sa description des milieux intellectuels parisiens qui ont fortement influencé de futurs dictateurs, est très juste. De même il montre très bien l’évolution de Pol Pot et la dérive terrible de sa vision politique qui va aboutir à l’extermination d’un peuple.

C’est un roman aux multiples intervenants, un brassage d’époques et de personnages fictifs et réels, une intrigue complexe, une fascination pour l’Asie.

"Les jungles rouges" c’est aussi ces terres "hantées habitées des pires créatures de la terre, minuscules et voraces, de félins fous et surtout d'esprits, de fantômes, une armée de l'au-delà. Des jungles rouge meurtre, comme la couleur des pistes de ce pays menant vers les populations les plus reculées, les moins visitées de la colonie".

Un long poème anticolonial et révolutionnaire "Comme vous mais pas tout à fait comme vous" imprimé en 1910 à Saïgon sous un pseudonyme et signé Khmer Daeum (Khmeer premier) accompagne le récit :

"Comme vous je suis éprise de liberté

mais pas tout à fait comme vous je m’y emploie

car m’en ayant privée c’est vous que je combats"

Annie P.