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07/07/2019

Bouillon Africain

Lectures variées, autour d'auteurs de différents pays d'Afrique noire.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalEt le ciel a oublié de pleuvoir

Mbarek BEYROUK

Musée Dapper (Littérature), 2006, 124 p., 10€

Aux confins du Sahara, trois personnes racontent tour à tour la tragédie dont elles sont les acteurs. Mahmoud, ancien esclave échappé, qui a gravi les marches de l’Etat ; Béchir, chef de village aux traditions ancestrales, qui refuse l’évolution de la société ; Lolla, femme libre qui refuse un mariage de force avec Béchir et quitte le village le soir de ses noces.

Une écriture poétique et imagée, pour dresser le constat d’une société mauritanienne entre tradition et modernité.

Mauritanien, Mbarek Ould Beyrouk est né en 1957. Après des études de droit, il se lance dans la presse, et fonde en 1988 le premier périodique indépendant de son pays. Et le ciel a oublié de pleuvoir est son premier roman.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalAux Etats-Unis d’Afrique

Abdourahmane WABERI

J.C. Lattes, 2006, 233 p., 15.20€

La Fédération des Etats-Unis d'Afrique prospère, autour de la riche capitale d’Asmara, en Erythrée,  indifférente au sort des millions de réfugiés caucasiens qui se pressent à ses frontières.  Maya, arrachée il y a longtemps à la misère de sa Normandie natale, repart pourtant vers l’Europe à la recherche de ses origines.

Fiction parfois difficile à suivre, renversant la situation actuelle entre Nord et Sud, ce pamphlet a le mérite de nous placer face à nos préjugés.

Né en 1965 à Djibouti, Abdourahman A. Waberi est l'auteur de plusieurs recueils de nouvelles et romans dont Le Pays sans ombre, Cahier nomade et Balbala, salués par la critique, récompensés par de nombreux prix et traduits en une huitaine de langues.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalUn si beau diplôme

Scholastique MUKASONGA

Gallimard (Blanche), 185 p., 18€

Parcours autobiographique d’une femme née au Rwanda dans une famille de bergers pauvres. Encouragée par son père à suivre une éducation poussée, elle a poursuivi sa scolarité, interne dans des institutions religieuses,  puis en exil, afin d’obtenir un diplôme, supposé sésame pour une vie meilleure. Une grande partie de sa famille a été assassinée pendant les massacres entre Hutus et Tutsis. Elle est confrontée à plusieurs pays étrangers, dont la France, différente de l’image qu’elle s’en faisait.

Elle vit actuellement en Normandie avec son mari, français. Son roman Notre-Dame du Nil a obtenu le prix Renaudot en 2012.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalCelles qui attendent

Fatou DIOME

Flammarion, 2010, 329 p., 20.30€

Deux mères Sénégalaises, Arame et Bougna, encouragent leurs fils à partir pour l’Espagne à bord d’une pirogue pour échapper à la misère. Récit fait du point de vue de celles qui attendent des nouvelles : les mères, et les jeunes épouses des deux émigrés.

Beau roman, facile à lire et instructif.

Née au Sénégal, Fatou Diome est arrivée en France en 1994 et vit à Strasbourg. Elle est l'auteur d'un recueil de nouvelles et de plusieurs romans, dont Le Ventre de l'Atlantique (2003), qui s’intéresse au même sujet, mais du point de vue d’une jeune Sénégalaise installée en France, qui tente de faire comprendre à ses frères la réalité de l’immigration.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalAvenue YAKUBU

Jowhor Ile

Christian Bourgois (Littérature étrangère), 2017, 304 p., 20€

Nigeria. A Port Harcourt en 1995, le destin d’une famille bascule lorsque Paul, le fils aîné, ne rentre pas chez lui un jour de manifestation. L’écriture présente des longueurs, alternant  entre ce qui s’est passé avant la disparition, la vie des parents (qui ont connu la guerre du Biafra), et ce qui lui succède. 

Jowhor Ile est né en 1980 à Obagi et a grandi à Port Harcourt au Nigeria. Encouragé par la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, il publie ses nouvelles dans les magazines littéraires à Londres, puis enseigne aux Etats-Unis. Avenue yakubu est son premier roman.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalCitoyen de seconde zone

Buchi EMECHETA

Gaïa, 1994

Parcours du Nigeria à l’Angleterre. Dans les années 1940, quand le Nigeria était une colonie anglaise, les immigrés nigérians étaient issus de couches sociales favorisées, venus étudier en Angleterre. La génération suivante d’immigrés est moins favorisée. Le roman, largement autobiographique, s’attache à la vie d’Adah, fille de paysans qui réussit à émigrer à Londres. A double titre « citoyenne de seconde zone » en tant que femme et en tant qu’étrangère, elle fait preuve d’une grande ténacité pour obtenir son autonomie et élever ses cinq enfants. Un roman qui honore la résistance des femmes.

Née au Nigéria, Florence Onyebuchi Emecheta, dite Buchi Emecheta (1944-2017) a émigré en Angleterre en 1962. Elle a été successivement bibliothécaire, travailleuse sociale, chroniqueuse et professeur dans plusieurs universités aux Etats-Unis, au Nigéria et en Angleterre.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalUne Maternité rouge

LAX

Futuropolis, 2019, 144 p., 22€

Du Mali au Louvre, cette superbe bande dessinée suit la destinée d’une statue de maternité Dogon. En 1960, aux temps du Soudan Français, la statuette avait été cachée par un enfant pour la soustraire aux rafles des colonisateurs. En 2015, elle est redécouverte par un jeune chasseur de miel Malien, Alou, qui sera chargé de la protéger et de l’apporter au musée du Louvre, pour la mettre à l’abri des djihadistes. Commence alors pour Alou un dangereux périple parmi les migrants africains. En parallèle, on suit  le quotidien d’un professeur du musée du Louvre, passionné d’art africain.

Liens entre les pays par l’art et la culture.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalLes cigognes sont immortelles

Alain MABANKOU

Seuil (Fiction & Cie), 2018, 292 p., 19.50€

Roman autobiographique. Le jeune Michel, 14 ans, vit à Pointe Noire avec Maman Pauline et Papa Roger. Avec une écriture orale qui tient à l’enfance, l’auteur décrit les petits plaisirs et tracas de l’enfance, jusqu’au moment de l’assassinat du Président Ngouabi à Brazzaville, qui entraîne couvre-feu et arrestations, et exacerbe les oppositions entre ethnies… Lorsque l’un des frères de maman Pauline, accusé de trahison, est tué, elle veut se venger sur le chef de la Révolution du Nord. L’influence soviétique est omniprésente (le titre du roman provient d’une chanson révolutionnaire russe), et on ressent également l’ingérence de la France dans le pays. Plus largement, l’auteur évoque beaucoup des caractéristiques qui empêchent les pays d’Afrique d’avancer.

Auteur congolais, né à Pointe-Noire en 1966, Alain Mabanckou est l'auteur de plusieurs romans, dont Mémoire de porc-épic (Seuil, 2006), pour lequel il a reçu le prix Renaudot ainsi que Petit piment, Lumières de Pointe Noire, Black bazar,… Il vit à cheval entre les Etats-Unis (où il enseigne la littérature francophone) et la France.

 

Ainsi que trois romans, dont vous trouverez les critiques plus détaillées sur ce blog :

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalAmericanah

Chimamanda Ngozie ADICHIE

Gallimard, 2014, 24.50€

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalLa saison des fleurs de flamme

Abubakar Adam IBRAHIM

L'Observatoire, 2018, 422 p., 22€

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalLagos Lady

Leye Adenle

Métailié, 2016, 20€

01/07/2019

Lagos Lady

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Leye ADENLE

Traduit de Easy Motion Tourist par David Fauquemberg

Métailié Noir (bibliothèque anglo-saxone), 2016, 335 p.

 

Polar noir, situé à Lagos, Nigeria.

Guy Collins, petit journaliste anglais venu couvrir les élections présidentielles, néglige les conseils de prudence et sort boire un verre dans le quartier de Victoria Island. Suite à la découverte d’une femme mutilée devant le bar,  il est embarqué au commissariat, où il assiste à des scènes effrayantes. Les policiers s’appliquent plus à préserver la réputation de leur pays à l’étranger qu’à résoudre le meurtre. C’est une belle avocate noire, Amaka, qui vient à son aide : le croyant journaliste à la BBC, elle obtient sa libération, et lui demande d’enquêter pour témoigner sur des disparitions suspectes, et sur les mauvais traitements que subissent les prostituées. Sous l’emprise de cette femme de tête et de convictions, notre pauvre journaliste fait de son mieux pour sortir de cette galère, sans jamais savoir à qui se fier.

Le roman, rédigé en courts chapitres, présente des points de vue différents à chaque chapitre, ce qui embrouille un peu l’intrigue, dotée de nombreux personnages secondaires, souvent équivoques. La ville elle-même semble totalement chaotique, embouteillages, industrie du sexe, corruption, braquages, attaques à main armée voisinant avec  juju et croyances traditionnelles.

L’auteur traite d’un sujet grave, l’industrie du sexe, et les maltraitances faites aux femmes, souvent jeunes,  mais en fait surtout un polar haletant et décalé : les personnages de petits truands, caricaturaux, permettent de prendre du recul, comme dans le cinéma de Tarantino. Sans dévoiler la fin du roman, je dirais qu'elle est un peu convenue, contrairement au reste du récit.

La phrase de clôture ouvre sur un nouveau suspense. Le tome 2 est paru en anglais sous le tire « When trouble sleeps ».

Leye Adenle est né au Nigéria en 1975, et vit à Londres où il travaille comme chef de projet et acteur. Lagos Lady est son premier roman, il a reçu le prix Marianne / Un aller-retour dans le noir.

Aline

 

21/03/2019

La saison des fleurs de flamme

La saison des fleurs de flamme.jpg

 

La saison des fleurs de flamme

Abubakar Adam Ibrahim

L'Observatoire, 2018, 422 p., 22€

 

L’auteur, journaliste de 39 ans, est issu du peuple Haoussa présent dans le nord du Nigéria, une région où la religion musulmane se respecte strictement. Ce premier roman (Nigeria Prize for Literature 2016) est tout ensemble un plaidoyer pour la liberté et l’indépendance d’aimer et un brûlot contre une corruption politique généralisée.

Le Nigéria fait parfois la Une des journaux à l’occasion d’événements dramatiques tels que la guerre civile entre musulmans et chrétiens, les exactions du mouvement islamiste intégriste de Boko Haram mais que sait-on vraiment de ce pays le plus peuplé et le plus riche d’Afrique ?

Cette flamboyante saga romanesque nous fait découvrir la vie quotidienne de ses habitants et notamment la condition féminine, dans cette société musulmane pleine de paradoxes et de contraintes et écartelée entre archaïsme et modernité.

Abubakar Adam Ibrahim narre une passion amoureuse scandaleuse entre Binta, veuve quinquagénaire plusieurs fois grand-mère et Reza, jeune dealer de 25 ans son cadet. Binta est une musulmane respectable, qui se rend chaque jour à la madrasa et prie, la main sur le Coran, pour ses enfants et petits-enfants. Elle s’occupe de sa petite-fille Ummi, délaissée par sa mère et de sa nièce Fa’iza  adolescente à la mise provocante, grande lectrice de romans à l’eau de rose. En réalité ce comportement superficiel cache un traumatisme profond provoqué par la mort de son père et de son frère lors de la guerre civile.

Reza, jeune chef de bande, règne sur San Siro, un îlot déshérité d’Abuja servant de repère pour les fugueurs et les dealers. Ce trafiquant de drogues sert également d’homme de main à un politicien sans scrupules, prêt à tout pour être élu.

Rien ne prédisposait ces deux-là à se rencontrer.  Mais un jour, Binta surprend  Reza en plein cambriolage de sa maison. Elle est effrayée et en même temps attirée par cet homme. Il lui rappelle son fils Yaro happé par le monde de la drogue, assassiné en pleine jeunesse et envers lequel elle ressent une douloureuse culpabilité. En effet, elle a reproduit avec Yaro les lois ancestrales observées dans sa communauté, qui interdisent aux mères de montrer leur affection à leur premier-né –bien qu’elle ait senti chez lui un grand besoin d’affection.

Reza, abandonné par sa mère à la naissance a aussi vécu une jeunesse douloureuse. Derrière sa violence, il cache un cœur chaviré par son absence. Il a rencontré sa mère deux fois et a été fasciné  par sa beauté et sa tristesse. Il ressent pour Binta une attirance irrépressible et ambigüe. En s’abandonnant à cette passion, Binta qui n’a jamais eu aucun droit sur son corps et a vécu sans amour et dans la dépendance de son époux décide à 55 ans d’assumer son désir. Elle découvre les plaisirs de la sexualité et de l’amour, donné et reçu.

Au-delà de cette histoire d’amour illicite, au-delà de la déflagration qu’elle va déclencher dans la famille de Binta, l’auteur porte un regard sans concession sur la société nigériane, sur le poids de la famille et des traditions, sur la jeunesse qui aspire à un autre avenir mais sans beaucoup d’espoir. Avec une écriture rythmée, parfois poétique, il fait souffler un vent léger d’audace et de liberté.

La culture populaire Haoussa avec les senteurs de la cuisine, les couleurs des textiles, la musique jouée dans les rues, les proverbes savoureux qui ouvrent chaque chapitre,  apporte une note de légèreté dans ce récit. Un roman à découvrir.

Annie

17/08/2016

Les pêcheurs

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Chigozie Obioma

L’Olivier, 2016, 297 p., 21.50€

Traduit de l’anglais The Fishermen par Serge Chauvin.

"Moi, Benjamin, j’étais une phalène : cette fragile créature ailée qui se prélasse dans la lumière, mais ne tarde pas à perdre ses ailes et à tomber au sol. Je n’avais jamais vécu sans mes frères. J’avais grandi en les observant, et je me contentais de suivre leurs traces… aucune idée concrète ne prenait forme dans mon esprit sans avoir d’abord flotté dans leur tête."

1996 à 2003, au Nigéria, dans une ambiance où coexistent modernité et croyances, Ben raconte la vie de la famille Agwe au travers du manque. Dans sa famille de 6 enfants, mais surtout dernier d’une série de 4 garçons très proches, il ne réalise la beauté de leur unité que lorsqu’elle vole en éclats. L'autorité parentale semblait bien établie et le monde était en ordre jusqu'au moment où le père, sévère et exigeant pour ses enfants promis à des études supérieures, a été muté dans une ville éloignée. Le jour où -suite à une petite désobéissance qui aurait dû demeurer sans conséquence- une malédiction vient empoisonner leur esprit et semer la zizanie entre les frères...

Si le récit rappelle une tragédie par son évolution inéluctable, l'auteur utilise plutôt un mode de narration africain. Chaque court chapitre est introduit par une phrase imagée représentant les personnages :

"Ikenna était un python : un serpent sauvage devenu monstrueux prédateur. Il subissait une métamorphose…

Notre mère était une fauconnière : celle qui veillait, postée sur les collines, pour repousser tous les maux qui semblaient menacer ses enfants. Elle possédait un double de nos âmes dans les poches de la sienne…

Obembe était un limier : le chien qui exhumait les choses, les examinait, les identifiait. Il mûrissait perpétuellement de nouvelles idées, qui, en temps voulu, finissaient par éclore, pourvues d’ailes et prêtes à l’envol…

La haine est une sangsue : cette créature qui vous colle à la peau, se nourrit de vous et vide votre esprit de sa sève. Elle vous transforme, et ne vous laisse pas avant d’avoir aspiré votre dernière goutte de paix…

L’espoir était un têtard : cette créature qu’on capturait et qu’on rapportait dans une boîte de conserve, mais qui, même dans l’eau appropriée, ne tardait pas à mourir...

David et Nkem étaient des aigrettes."

 

Chigozie Obioma, d’ethnie Igbo,  est né au Nigéria en 1986. Il a fait ses études supérieures à Chypre, et réside aujourd'hui aux Etats-Unis, où il enseigne la littérature. Les Pêcheurs, son premier roman,  a connu un immense succès mondial. Il qualifie lui-même son roman de tragédie igbo et de roman d'apprentissage, centré sur le sentiment de fraternité. On peut aussi faire une lecture à double niveau et interpréter ce texte comme une parabole des méfaits de la colonisation.

Aline

08/05/2015

Americanah

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Chimamandah Ngozi Adichie

Gallimard, 2014, 24.50€

Traduit de l’américain par Anne Damour

 

Ifemelu réalise le rêve des étudiants nigérians de partir aux Etats-Unis ou en Angleterre, et d’échapper aux grèves incessantes qui gangrènent leur université, à la corruption et au manque de débouchés. Obinze, son grand amour, passionné d’Amérique, pense obtenir rapidement un visa pour la rejoindre. Dès l’arrivée, quel choc de réaliser l’importance de la couleur noire de sa peau ! La perception de soi est modifiée lorsque la personne est classée en fonction de sa nuance de noir et du degré de frisure de ses cheveux…

S’inspirant de ses désillusions et de son expérience de la diaspora nigériane, Ifemelu trouve sa place en rédigeant un blog : des déceptions des immigrés nigérians confrontés à un racisme parfois insidieux, de la difficulté à trouver un job ou un revenu et à se faire une place de citoyen à part entière, des tensions entre noirs américains et noirs africains, du snobisme des origines et des accents,…  L’auteur –et Ifemelu avec elle- s’inspire avec ironie des conversations de salons de coiffure et de l’influence des magazines féminins pour montrer la dictature de l’apparence. La façon d’afficher ses cheveux crépus ou de les lisser en particulier peut se révéler cruciale pour s’affirmer - ou inversement pour se conformer aux normes dominantes.

Le récit alterne entre l’évolution d’Ifemelu, sa vie amoureuse et familiale, et des extraits de son blog ; les deux se complètent pour donner une idée très révélatrice du ressenti des noirs émigrés dans les pays anglo-saxons. En contrepoint, le parcours d'Obinze, qui partage la déchéance des sans-papiers au Royaume Uni, complète l’analyse de l’auteur, fine et lucide. Le titre, Americanah, à prononcer en traînant sur la dernière syllabe, fait référence au surnom ironique donné par les Nigérians aux expatriés qui affichent leur "américanisation". Au passage, je salue le choix par les éditions Gallimard d’une jaquette sobre, qui évoque avec humour le sujet du roman.

Prévoir quand même un long week-end pluvieux pour se plonger dans cette lecture assez dense !

Aline 

27/12/2014

Le ravissement des innocents

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Taiye SELASI

Gallimard (Du monde entier), juin 2014, 365 p, 21.90€

Traduit de l’anglais Ghana must go par Sylvie Schneiter

"Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre". Ancien chirurgien chevronné, il se perd dans la contemplation de son jardin et dans ses souvenirs au lieu d’aller chercher ses médicaments lorsque vient  l’infarctus… Kweku et Fola, autrefois couple magique, amoureux, symbole de la réussite d’immigrés africains brillants aux Etats-Unis. Ensemble, ils ont eu quatre enfants, chéris et pleins de qualités. Et pourtant, la famille est éparpillée depuis des années...

Dans une construction habile, l’auteur remonte le cours du temps par petites touches, s’attardant sur quelques moments déterminants pour chaque membre de la famille. Fola, femme forte et intelligente, Olu, le fils parfait, chirurgien à son tour ; les jumeaux, la belle Taiwo et son frère  Kehinde, autrefois si proches qu’ils s’entendaient penser ; et Sadie, la petite dernière, la jalouse. Tous se rendent au Ghana pour les funérailles. Ce voyage, à la fois retrouvailles et  retour aux racines familiales, est révélateur pour chacun.

Un premier roman, exigeant et d'une grande puissance, autour d'une famille cosmopolite, qui a vécu beaucoup de migrations, comme Fola partie du Nigeria après l’assassinat de son père. A propos de l’anonymat conféré à son père par la mort, de l’indifférence qui la transforme d’une fille en deuil  en un élément de l’histoire :

"Oui, cela se tenait, le début de la guerre au Nigeria, bien sûr.  Sans tenir compte que les Haoussas ciblaient les Ibos, ni que son père était un Yoruba, sa grand-mère une blanche, les domestiques des Fulanis. Dix morts, un seul Ibo, des détails mineurs auxquels personne n’attachait d’importance. Elle le sentit en Amérique, à son arrivée en Pennsylvanie : ses camarades de classe et ses professeurs considéraient que l’événement, pour tragique qu’il fût, était normal en quelque sorte. Elle avait cessé d’être Folasadé Somayina Savage pour devenir la représentante d’une nation générique ravagée par la guerre. Sans attributs. Ni odeur de rhum. Ni posters des Beatles. Ni couverture en tissu kente jetée sur un grand lit. Ni portraits. Rien qu’une nation ravagée par la guerre, désespérante, inhumaine, aussi humide et chaude que n’importe quelle autre nation ravagée par la guerre du monde… Après tout, on n’arrêtait pas de trucider les pères aux larges épaules et aux cheveux de laine d’enfants originaires de pays chauds ravagés par la guerre, n’est-ce pas ?...

Elle ne regrettait pas Lagos, la splendeur, la vie formidable, l’impression de richesse – mais son identité livrée à l’absurdité de l’histoire, l’étroitesse et la naïveté de son ancienne individualité. Puis elle cesserait de s’intéresser aux détails, à l’idée que les attributs conféraient une forme à l’existence. Une maison ou une autre, un passeport ou un autre, Baltimore, Boston, Lagos ou Accra, vêtements élégants ou de seconde main, fleuriste ou avocate, la mort ou la vie – en fin de compte, rien n’avait beaucoup d’importance. S’il était possible de mourir sans identité, dissocié du moindre contexte, on pouvait vivre de cette façon."

La première partie du roman pose les personnages, elle est donc un peu plus difficile d'accès, le temps de s'y retrouver dans l'arbre généalogique (fourni p. 13) et les différents noms. Ensuite, le lecteur essaie de comprendre comment la famille a pu éclater aussi complètement, et ce que peuvent guérir les retrouvailles. Un livre à lire et à relire, pour les pensées que prête l'auteur à ses personnages sur la vie, la famille,...

"Avec Ama, [Kweku] est tendre… Il veut qu’elle soit satisfaite. Il le veut parce qu’elle peut l’être. C’est une femme qui peut être satisfaite. Elle ne ressemble à aucune femme qu’il a connue. Ou à aucune femme qu’il a aimée. Il n’est pas certain de les avoir connues, d’y être parvenu, ou qu’un homme soit capable de connaître une femme. Ainsi celles qu’il avait connues ignoraient la satisfaction… Non par cupidité. Jamais. Il n’aurait jamais qualifié sa mère de cupide, ni Fola, ni ses filles. Des femmes d’action qui réfléchissaient, des amantes toujours en quête, toujours prêtes à donner mais, surtout, des rêveuses, ce qui était bien plus dangereux.

Des rêveuses. Des femmes très dangereuses. Qui regardaient le monde par leurs grands yeux rêveurs et qui, au lieu de le voir tel qu’il était, « brutal, absurde », etc., songeaient à ce qu’il pourrait être ou devenir. Des femmes insatiables. Jamais comblées. Qui voulaient avant tout l’impossible… Et le pire : qui le regardaient et voyaient ce qu’il était susceptible de devenir, plus magnifique que ce qu’il se croyait en mesure d’être.

Ama n’a pas ce problème. Du moins n’a-t-il pas ce problème avec Ama… Les pensées d’Ama ne sont pas des substances dangereuses. Son état naturel est le contentement. Une révélation. Partager la vie d’une femme heureuse en permanence, au repos – heureuse ? Et avec lui. Voici pourquoi (croit-il) Kweku aime Ama"

Aline