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10/10/2016

Désorientale

rentrée littéraire, roman, Iran, immigration

 

Désorientale

Négar DJAVADI

Liana Levi, 2016, 349 p., 22 €

 

Notre être ne se définit pas simplement ici et maintenant, mais se constitue aussi de notre histoire familiale, et de nos souvenirs. L’auteur, en parlant de son père, l’exprime ainsi : « Pour prétendre entrer dans la tête d’un homme, il faut d’abord le connaître, avaler toutes ses vies, toutes ses luttes, tous ses fantômes… » (p.10)

C’est avec beaucoup de circonvolutions que Kimiâ raconte comment elle est arrivée là, dans un couloir de l’hôpital Cochin, un long tube en carton sur les genoux, à attendre son rendez-vous pour une insémination artificielle.

Elle raconte son enfance,  en Iran dans les années 1970, avec des parents intellectuels opposants au régime du Shah. La pression de SAVAK, la police secrète, les espoirs portés par la Révolution, puis la terreur à nouveau sous le régime des « gardiens de la Révolution ». La migration à pied et à cheval via les montagnes du Kurdistan et la Turquie pour se réfugier en France… et l’adaptation à notre pays, bien différent, au quotidien, de la France fantasmée depuis Téhéran !

Petite fille bizarrement liée à sa grand-mère Nour, qu’elle n’a pourtant pas connue, Kimiâ est dépositaire d’une partie des histoires de famille contées par l’Oncle numéro 2 pendant les soirées de couvre-feu à Téhéran : l’ancêtre Montazemolmolk et son harem au pied des montagnes d’Alborz dans une province reculée du nord de la Perse nommée Mazandaran, la recherche d’une lignée d’enfants aux yeux bleus, du bleu étonnant de la mer Caspienne (lorsqu’elle était encore bleue), la grand-mère arménienne…  Cette culture qui la fonde, et qu’elle a pourtant laissée de côté pour pouvoir vivre en France, revient à l’assaut pendant les heures d’attente.

Ce roman a le mérite d’offrir un regard différent sur le contexte géopolitique iranien, sur l’héritage  perse, et sur les dissidents iraniens des années 1970-80.

J’ai été touchée par les réflexions sur l’exil et la difficulté de se construire  dans une culture différente. Les 3 sœurs, Mina, Leïli et Kimiâ ont trouvé des façons différentes de s’adapter à leur pays d’accueil, et Kimiâ expose ses choix personnels, opposés à ceux de ses sœurs.

 « L’Iran avait acquis sa réputation de pays moyenâgeux, fanatique, en guerre contre l’Occident. En ce début des années 1980, les Français ne faisaient pas vraiment la différence entre nous et les hezbollahis. Les professeurs  et les élèves nous posaient des questions incongrues et parfois blessantes qui témoignaient surtout de leur ignorance… agissant comme de l’acide sur cette part [de Mina] qui idéalisait la France depuis l’enfance. » (p. 272)

« Pour s’intégrer à une culture, il faut, je vous le certifie, se désintégrer d’abord, du moins partiellement, de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier. Tous ceux qui appellent les immigrés à faire des « efforts d’intégration » n’osent pas les regarder en face pour leur demander de commencer par faire ces nécessaires « efforts de désintégration ». Ils exigent d’eux d’arriver en haut de la montagne sans passer par l’ascension. » (p. 114)

« à vrai dire, rien ne ressemble plus à l’exil que la naissance. S’arracher par instinct de survie ou par nécessité, avec violence et espoir, à sa demeure première, à sa coque protectrice, pour être propulsé dans un monde inconnu où il faut s’accommoder sans cesse des regards curieux. Aucun exil n’est coupé du chemin qui y mène, du canal utérin, sombre trait d’union entre le passé et l’avenir, qui une fois franchi se referme et condamne à l’errance ». (p. 144)

"[Sara]était démunie, ne sachant plus comment être mère. Sans doute ne savait-elle plus qui nous étions, ni ce qu’elle était en droit d’attendre, maintenant qu’en guise de terre promise nous nous trouvions au bout d’une impasse. Le déracinement avait fait de nous non seulement des étrangers chez les autres, mais des étrangers les uns pour les autres. On croit communément que les grandes douleurs resserrent les liens. Ce n’est pas vrai de l’exil. La survie est une affaire personnelle. » (p.273)

Pour moi, la quantité de sujets abordés dans ce roman impose au récit un trop grand nombre de flashbacks et flashforward. Au reste, l’auteur l’annonce dans son prologue : « [Ma mémoire] charrie tant d’histoires, de mensonges, de langues, d’illusions, de vies rythmées par des exils et des morts, des morts et des exils, que je ne sais trop comment en démêler les fils ». (p.11)

De plus, j’avoue avoir été détournée de ma lecture par l'agacement dû aux fautes de conjugaison ou d'accord. N’y a-t-il plus de relecteurs aux éditions Liana Lévi ? Peut-on proposer aux sélections des prix littéraires un livre comportant des coquilles ???  Car oui, Désorientale fait partie de la sélection 2016 du prix littéraire du Monde, du prix roman Fnac et du prix Femina !

Lisez-le, et faites-vous votre opinion. Aline.

"Mon père, Darius Sadr, le Maître de la page blanche, Le Téméraire, Le Révolutionnaire, disait de sa voix songeuse / visionnaire : « On écoute mieux avec les yeux qu’avec les oreilles. Les oreilles sont des puits creux, bons pour les bavardages. Si tu as quelque chose à dire, écris-le. » (p.19)

25/10/2015

Profession du père

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Sorj CHALANDON

Grasset, août 2015, 320 p., 19€

Chaque roman de Sorj Chalandon m'a "rencontrée", et je n’ai jamais été déçue par cet auteur. Son dernier livre ne fait pas exception, même si le sujet en est plus personnel et  familial.

Pasteur Pentecôtiste, Judoka ceinture noire, parachutiste, footballeur, chanteur… ou agent secret ? Si le jeune Emile Choulans n’a jamais su quel métier noter dans les cases des formulaires à remplir en début d’année, c’est qu’il croyait aveuglément ce que son père lui racontait, accessoires à l’appui : kimono, robe de pasteur ou béret de para en évidence sur la plage arrière de la Simca Vedette paternelle…

L’auteur observe une famille dysfonctionnelle (proche de la sienne), à travers les yeux d’un collégien, éperdument admiratif et soumis à son père, dont le lecteur devine rapidement qu’il est mythomane et paranoïaque. Dans le microcosme familial, mère et fils sont maintenus en état de sujétion et d’alerte constante.

"Un soir de juin 1958 une amie de ma mère l’avait invitée à un récital des Compagnons de la Chanson, au théâtre romain. J’avais 9 ans. C’était la première fois qu’elle demandait à sortir seule le soir. Même avant ma naissance, mon père s’y était toujours opposé…" Le résultat ne s’était pas fait attendre "Tu vas dormir sur le paillasson, salope"… Elle a effectivement dormi derrière la porte, son fils ayant l’interdiction formelle de lui ouvrir sous peine de raclée. "C’était il y a trois ans. Depuis, Maman n’a plus jamais allumé la radio. Et plus jamais chanté."

Au moment où Charles de Gaulle "abandonne l’Algérie", André Choulans, le père, se sent trahi et décide de continuer la guerre sur le territoire français. Soit-disant officier de l’OAS, il transfère ses frustrations sur Emile et lui donne des missions : barbouiller les murs d’inscriptions OAS, poster des lettres de menace…  L’enfant est réveillé en pleine nuit pour se mettre au garde à vous, "torse nu et pieds glacés" et faire des séries de pompes en slip. A tout cela, la mère répond faiblement « Tu connais ton père ».

Emile a des crises d’asthme provoquées par l’angoisse, manque de sommeil,et ne parvient plus à se concentrer en classe... ce qui provoque de nouveaux drames. On éprouve de la pitié pour cet enfant maltraité et abusé psychologiquement. On ne comprend pas que son amour filial y résiste ! Vient même un temps où Emile utilise les méthodes de son père sur  un camarade, espérant que celui-ci saura l’arrêter… mais les méthodes fonctionnent trop bien !

Cette expérience extrême l'aura-t-elle aidé à s'affranchir de l'ascendant familial ? Reproduit-on les schémas parentaux ? Le lecteur retrouve brièvement Emile adulte dans sa relation à ses parents et à son enfant... mais beaucoup reste à imaginer.

Dans ce roman bouleversant, étouffant bien que parcouru d'intermèdes plus légers, j’ai lu la crédulité d’un enfant abusé psychologiquement par son père, mais aussi la complexité des relations familiales, tandis que Brigitte s’est attachée au contexte historique des "événements d’Algérie" du côté français.

Les entretiens avec l'auteur apportent un éclairage personnel. "Si le père n'avait pas été violent, je crois que l'enfance d'Emile (mon enfance) aurait été formidable !". Voir aussi les critiques de ses romans Retour à Killybegs et Le quatrième mur.

Aline

24/08/2015

La variante chilienne

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La variante chilienne

Pierre RAUFAST

Alma éditeur, 2015, 18€

Professeur de philosophie, Pascal a loué un gite dans la vallée  reculée de Chantebrie, où il se retire pour l’été avec Margaux, élève de terminale brillante mais mal dans sa peau, réfugiée dans la lecture. Nous apprendrons au cours du roman ce qui la mine, et pourquoi elle a suivi Pascal.

Tout commence par la rencontre entre deux fumeurs de pipe plutôt asociaux, qui se sentent vite des affinités : "Nous avions en commun l’amour du tabac, du vin et de la littérature. Certaines amitiés sont moins charnues."

Intrigué de voir Florin ramasser un caillou en souvenir de leur joyeuse soirée copieusement arrosée, Pascal visite sa collection de cailloux :

"Des dizaines de bocaux étaient alignés sur deux longues étagères. Dans chacun, des cailloux, beaucoup de cailloux.

-          - Voici toute ma vie.

-          -

-         - Chaque bocal contient les souvenirs d’une année. Ça commence en 1971, j’avais dix-huit ans. Tu as trente-neuf bocaux comme ça. J’ai eu cinquante-neuf ans en mai dernier….

J’étais stupéfait. Quatre mille souvenirs dormaient là, à l’extérieur de sa tête. Une vie. Une existence. Des femmes possédées, des amis retrouvés, des morts regrettés, des bouteilles homériques ; toutes ces choses auxquelles il tenait se trouvaient là, devant moi, bien rangées dans des bocaux.

-          - Je te montre…

Il ouvrit le pot 1998, plongea sa main à l’intérieur, fit rouler quelques cailloux, pour finalement en sortir un, l’air satisfait. Un bout de gravier. Un simple caillou blanc, insignifiant.

-          - Tu disais que tu voulais connaître l’histoire de la piscine-potager ?"

A partir de là, l’auteur égrène les cailloux-souvenirs, multipliant les récits hauts en couleurs : partie de cartes épique ("capateros" selon la variante chilienne, d’où le titre) de trois jours, histoire d’Etienne de Vignolles, dit La Hire, valet de cœur de Jeanne d’Arc, récolte de noix à l’hélicoptère, détrousseurs de pompes funèbres, village resté sous la pluie pendant si longtemps que ses habitants en avaient oublié l’existence du soleil, etc.

Cette imagination fertile est à la fois ce qui fait le charme du livre et sa faiblesse. Chaque anecdote, contée dans une langue imagée et percutante, emporte le lecteur. L’écriture est adroite, garnie d’humour et de références littéraires. Par contre, le récit central, fil conducteur, s’effiloche, manque de profondeur et perd de sa force. 

N’en reste pas moins un grand plaisir de lecture procuré par une langue inventive et un sens de la formule :

Pascal : "L’été, je mets ma peau en jachère, je la laisse se reposer. Au bout d’une semaine, ma barbe a poussé. Alors, je suis content. Au bout d’un mois, de grosses boucles blanches se forment. Là, je suis tout à fait heureux. Mes talents de philosophe décuplent. Je suis le Samson de la barbe blanche. A la rentrée des classes, je me rase. Je redeviens le professeur fatigué qui tourne la meule du savoir."

Devant la collection de deux-cent-soixante–dix-sept pipes : "Les efforts inouïs de l’homme pour son agrément compensent ceux qu’il fait pour se détruire".

Florin : "Désolé, ma cave est très modeste. Le vin, je le bois. C’est dans mes globules qu’il se conserve le mieux."

Et la scène d’anthologie où les deux hommes  font "Sus aux verts luisants !" (je ne vous dévoilerai ni pourquoi, ni comment…).

à lire avec le sourire :)

Aline

27/12/2014

Le ravissement des innocents

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Taiye SELASI

Gallimard (Du monde entier), juin 2014, 365 p, 21.90€

Traduit de l’anglais Ghana must go par Sylvie Schneiter

"Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre". Ancien chirurgien chevronné, il se perd dans la contemplation de son jardin et dans ses souvenirs au lieu d’aller chercher ses médicaments lorsque vient  l’infarctus… Kweku et Fola, autrefois couple magique, amoureux, symbole de la réussite d’immigrés africains brillants aux Etats-Unis. Ensemble, ils ont eu quatre enfants, chéris et pleins de qualités. Et pourtant, la famille est éparpillée depuis des années...

Dans une construction habile, l’auteur remonte le cours du temps par petites touches, s’attardant sur quelques moments déterminants pour chaque membre de la famille. Fola, femme forte et intelligente, Olu, le fils parfait, chirurgien à son tour ; les jumeaux, la belle Taiwo et son frère  Kehinde, autrefois si proches qu’ils s’entendaient penser ; et Sadie, la petite dernière, la jalouse. Tous se rendent au Ghana pour les funérailles. Ce voyage, à la fois retrouvailles et  retour aux racines familiales, est révélateur pour chacun.

Un premier roman, exigeant et d'une grande puissance, autour d'une famille cosmopolite, qui a vécu beaucoup de migrations, comme Fola partie du Nigeria après l’assassinat de son père. A propos de l’anonymat conféré à son père par la mort, de l’indifférence qui la transforme d’une fille en deuil  en un élément de l’histoire :

"Oui, cela se tenait, le début de la guerre au Nigeria, bien sûr.  Sans tenir compte que les Haoussas ciblaient les Ibos, ni que son père était un Yoruba, sa grand-mère une blanche, les domestiques des Fulanis. Dix morts, un seul Ibo, des détails mineurs auxquels personne n’attachait d’importance. Elle le sentit en Amérique, à son arrivée en Pennsylvanie : ses camarades de classe et ses professeurs considéraient que l’événement, pour tragique qu’il fût, était normal en quelque sorte. Elle avait cessé d’être Folasadé Somayina Savage pour devenir la représentante d’une nation générique ravagée par la guerre. Sans attributs. Ni odeur de rhum. Ni posters des Beatles. Ni couverture en tissu kente jetée sur un grand lit. Ni portraits. Rien qu’une nation ravagée par la guerre, désespérante, inhumaine, aussi humide et chaude que n’importe quelle autre nation ravagée par la guerre du monde… Après tout, on n’arrêtait pas de trucider les pères aux larges épaules et aux cheveux de laine d’enfants originaires de pays chauds ravagés par la guerre, n’est-ce pas ?...

Elle ne regrettait pas Lagos, la splendeur, la vie formidable, l’impression de richesse – mais son identité livrée à l’absurdité de l’histoire, l’étroitesse et la naïveté de son ancienne individualité. Puis elle cesserait de s’intéresser aux détails, à l’idée que les attributs conféraient une forme à l’existence. Une maison ou une autre, un passeport ou un autre, Baltimore, Boston, Lagos ou Accra, vêtements élégants ou de seconde main, fleuriste ou avocate, la mort ou la vie – en fin de compte, rien n’avait beaucoup d’importance. S’il était possible de mourir sans identité, dissocié du moindre contexte, on pouvait vivre de cette façon."

La première partie du roman pose les personnages, elle est donc un peu plus difficile d'accès, le temps de s'y retrouver dans l'arbre généalogique (fourni p. 13) et les différents noms. Ensuite, le lecteur essaie de comprendre comment la famille a pu éclater aussi complètement, et ce que peuvent guérir les retrouvailles. Un livre à lire et à relire, pour les pensées que prête l'auteur à ses personnages sur la vie, la famille,...

"Avec Ama, [Kweku] est tendre… Il veut qu’elle soit satisfaite. Il le veut parce qu’elle peut l’être. C’est une femme qui peut être satisfaite. Elle ne ressemble à aucune femme qu’il a connue. Ou à aucune femme qu’il a aimée. Il n’est pas certain de les avoir connues, d’y être parvenu, ou qu’un homme soit capable de connaître une femme. Ainsi celles qu’il avait connues ignoraient la satisfaction… Non par cupidité. Jamais. Il n’aurait jamais qualifié sa mère de cupide, ni Fola, ni ses filles. Des femmes d’action qui réfléchissaient, des amantes toujours en quête, toujours prêtes à donner mais, surtout, des rêveuses, ce qui était bien plus dangereux.

Des rêveuses. Des femmes très dangereuses. Qui regardaient le monde par leurs grands yeux rêveurs et qui, au lieu de le voir tel qu’il était, « brutal, absurde », etc., songeaient à ce qu’il pourrait être ou devenir. Des femmes insatiables. Jamais comblées. Qui voulaient avant tout l’impossible… Et le pire : qui le regardaient et voyaient ce qu’il était susceptible de devenir, plus magnifique que ce qu’il se croyait en mesure d’être.

Ama n’a pas ce problème. Du moins n’a-t-il pas ce problème avec Ama… Les pensées d’Ama ne sont pas des substances dangereuses. Son état naturel est le contentement. Une révélation. Partager la vie d’une femme heureuse en permanence, au repos – heureuse ? Et avec lui. Voici pourquoi (croit-il) Kweku aime Ama"

Aline

20/12/2014

Tous les oiseaux du ciel

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Evie WYLD

Actes Sud (Lettres des Antipodes), sept. 2014, 283 p, 21.80€

Traduit de l’anglais All the Bird, Singing, par Mireille Vignol

Trois ans que Jake White, une jeune Australienne, a débarqué sur une île britannique avec son bras en écharpe, et a racheté l’ancienne ferme de Don pour monter son petit élevage de moutons. Atypique, grande et masculine, elle aime ses brebis, parle à son chien, mais évite la compagnie des humains. Depuis peu, elle se sent observée, et ses moutons se font attaquer.  Cette présence menaçante la renvoie à son passé australien tourmenté.

Les chapitres du roman, assez courts,  font en alternance progresser sa vie en temps réel sur l’île et remonter le cours de ses souvenirs en Australie. Cette narration à rebours est un peu déroutante au départ, mais c'est un procédé habile qui permet de comprendre peu à peu quel passé elle fuit, et quel élément déclencheur l'a plongée dans une spirale destructive.

C'est le deuxième roman, assez noir, de cette auteure qui sait évoquer avec puissance les paysages australiens, avec leurs sons et leurs leurs odeurs, omniprésents dans les souvenirs de Jake. Dans Après le feu, un murmure doux et léger, elle retraçait l’itinéraire d’une lignée d’hommes brisés par leurs guerres. Cette fois-ci, c’est à un personnage féminin qu’elle s’attache, une femme à la fois blessée et coriace, dure à la peine, qui refuse toute aide, toute dépendance aux autres. 

Aline

03/11/2014

L'amour et les forêts

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Eric REINHARDT

Gallimard (Blanche), août 2014, 368 p, 21.90€

A l’origine du livre : la rencontre entre l’auteur et une lectrice transformée par la lecture de son dernier roman. Leur discussion donne lieu à de très belles pages sur la relation entre l’écrivain et le lecteur, l'écriture, et ce que peut apporter un roman à son lecteur, mais aussi les peurs de l’écrivain.

Peu à peu, Béatrice Ombredanne révèle des pans de sa vie, soumise au harcèlement constant de son mari. Sa situation, tendue entre son besoin de perfection pour ses enfants et son travail, et la conscience que son mari l’humilie et la manipule, est très émouvante.

A la lecture, cependant, j’ai été gênée par les différentes versions de sa vie que donne Béatrice à ses interlocuteurs. Chaque confident a droit à une facette de sa vérité (ce qui en soit est normal : nous ne confions pas les mêmes choses à différentes personnes), mais ces différentes facettes ne m’ont pas semblé concordantes, si ce n’est qu’elles pointent toutes vers une relation désastreuse avec son mari, à laquelle Béatrice ne se soustrait que trop ponctuellement, pour une liaison d’un jour ou un séjour à l’hôpital psychiatrique.

L’écriture, pour moi aussi, comporte des incohérences : l’amant est trop parfait, la sœur s’exprime de façon trop raffinée, pas franchement crédible dans un dialogue… C’est donc un roman que j’ai lu avec intérêt, et empathie pour la situation du personnage, mais qui ne m’a pas convaincue.

Aline

19/10/2014

Portrait d'après blessure

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Hélène GESTERN

Arléa (1er Mille), sept 2014, 231 p., 20 €

Collègues de travail pour une série télévisée à base de photos d’archives, « Histoires d’images », Olivier et Héloïse sont victimes d’une explosion dans le métro et s’en sortent de justesse, blessés.  La photo choc de leur évacuation est diffusée par la presse à sensation, puis relayée sur internet. Autant que par le présumé attentat et ses séquelles, leur vie se trouve bouleversée par cette mise à nu impudique. Il leur faut se reconstruire par rapport à l’explosion, mais aussi à cette exposition médiatique, démultipliée par les nouveaux moyens de communication, où « leur intimité [a été] disséquée au scalpel méchant de la presse à scandale ».

Hélène Gestern fait progresser son roman sur plusieurs tableaux : la reprise de la vie après une expérience traumatisante,  les sentiments de deux personnages pudiques, l’enquête sur l’explosion dans le métro. Mais, comme l’annonce la citation choisie en exergue, ce roman veut aussi offrir une réflexion sur l’impact des photographies sur leurs sujets, et la responsabilité de celui qui les publie.

Willy Ronis, Ce jour-là : "Une photo n’est pas un parpaing avec lequel on puisse construire n’importe quoi. Je me sens entièrement responsable de l’utilisation de mes images"

Dans cette histoire, deux droits entrent clairement en conflit : le droit à l’information et le droit à la vie privée et à la dignité. Et "Il est vrai qu’il n’y avait pas de mots dans le code pénal pour décrire ce geste très particulier qui consiste à violer la douleur avec un objectif".

 "Je comprenais surtout qu'une mécanique de presse cupide, dont le travail ressemblait plus à un tapin sur le boulevard de l’horreur qu’à du journalisme, détournait à son profit des lois qui n’avaient pas été écrites pour elle ; je constatais l’incroyable hypocrisie de cette entreprise – mais n’était-ce pas au fond celle de n’importe quel plan social truqué, de n’importe quelle créance pourrie – prête à vendre la dignité de n’importe qui pour quelques parts de marché, le bon plaisir des actionnaires ou trois grammes de notoriété supplémentaire. Pour ces gens-là, nous n’avions rien été, et même moins que rien – juste un paramètre susceptible d’améliorer un tirage hebdomadaire." (p. 182)

Et pour finir, ces mots tellement d’actualité…

"Mais quelles étaient-elles, ces fameuses « nécessités de l’information » ? Le spectacle de la mort en direct était-il devenu un dû ? On avait bien d’autres pudeurs quand il s’agissait de masquer le visage d’un confrère retenu en otage. Et nous-mêmes, dans tout cela ? Quel genre d’êtres stupides, engourdis de violence, étions-nous devenus, qu’il nous faille voir le sang en double page pour admettre qu’il avait coulé ?"

Aline

Jacob, Jacob

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Valérie Zenatti

Ed. de l’Olivier, août 2014, 165 p., 16 €

Valérie Zenatti situe son récit dans une famille juive de Constantine, traditionnelle, frustre, laissant peu de place aux aspirations des femmes, et aucune aux sentiments. Une vie étriquée où tous travaillent dur, et où le chef de famille est plus prompt à blâmer sa femme et à battre ses enfants à coups de ceinturon qu’à les encourager. Le seul qui fasse exception est le petit dernier, Jacob. Brillant, gentil et attentionné, il est la fierté de sa famille.

Après avoir été renvoyé de son lycée en tant que juif sous la pression des lois de la France pétainiste, il est néanmoins assez français pour être enrôlé en 1944 pour le débarquement en Provence. Le lecteur suit avec tendresse le parcours de ce jeune homme de 19 ans avec ses compagnons, Ouabedssalam, Attali, Bonnin et Haddad, tirailleurs Algériens ou Sénégalais.  Dans cette guerre loin de chez eux, ils remontent vers l’Alsace, dans le froid et la peur, découvrant cette France apprise à l'école, libérant les villages, faisant aussi de belles rencontres.

Dans un rythme fluide, un récit émouvant et bien construit, L'auteur rend l'atmosphère de l’Algérie de 1944 à 1961, les odeurs, la chaleur, la fascination exercée par Constantine et ses ponts suspendus sur le Rhummel,…

Valérie Zenatti est née à Nice en 1970. En 1983 elle part vivre avec sa famille en Israël. De retour en France en 1990, elle exerce différentes activités, dont le journalisme et l'enseignement. Elle publie des livres pour la jeunesse à l'École des loisirs (nous avons beaucoup aimé Quand j'étais soldate et Une bouteille dans la mer de Gaza, et a publié trois ouvrages aux éditions de l'Olivier : En retard pour la guerre (2006), Les Âmes soeurs (2010) et Mensonges (2011). Elle est également traductrice des romans d'Aharon Appelfeld. On peut penser qu’elle transpose ici une partie de son histoire familiale.

Aline et Marie-Claire

16/10/2014

Les grands

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Sylvain PRUDHOMME

Gallimard (l’Arbalète), sept. 2014, 251 p., 19.50 €

Sélection du prix Femina pour la rentrée littéraire de septembre 2014.

 

I muri. Elle est morte.

Dulce, la chanteuse populaire de Super Mama Djombo, groupe mythique en Guinée-Bissau à la fin des années 1970, vient de mourir. Le soir même devait se tenir un concert mémorable du groupe, recomposé d’un mélange de jeunes musiciens talentueux et des anciens, surnommés avec affection et respect "les grands".

Couto, guitariste du groupe, qui a passionnément aimé Dulce, erre dans la ville en proie aux souvenirs. De quartier en gargote, il partage la nouvelle avec ceux qui l’ont connue. Ses pensées flottent, entre ses années avec Dulce, sa jeunesse de guérillero contre les Portugais, et les heures de gloire du groupe, qui joua pour des stades bondés une musique neuve, symbolisant l’indépendance du pays.

Nous sommes en Guinée-Bissau en 2012, à quelques jours du second tour de l’élection présidentielle. La rumeur propagée par les jeunes (radio pilon) veut qu’un coup d’état du commandant suprême des armées soit imminent.

Sylvain Prudhomme nous offre un roman prenant, dépaysant, qui permet un regard sur une Guinée-Bissau vibrante de musique, d’amitié et de sensualité où chacun poursuit son chemin malgré les tensions politiques.

Au passage, petite satisfaction de bibliothécaire : retrouver un livre COUSU (et non une reliure mal collée comme cela se fait de plus en plus !).

Aline

05/10/2014

Le dernier gardien d'Ellis Island

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Gaëlle Josse

Notabilia, sept. 2014, 14 €, 166 p.

"Dans quelques jours, j’en aurai fini avec cette île, dont je suis le dernier gardien et le dernier prisonnier".

Directeur d’Ellis Island, John Mitchell demeure jusqu’au bout de son démantèlement, tel un capitaine qui resterait dernier à bord. 9 jours, c’est le temps  qu’il lui reste entre le départ du dernier immigrant et son propre retour à Brooklyn où l’attend un appartement terne.

9 jours, c’est suffisant pour revenir sur les événements et les personnes qui ont marqué sa vie : les deux femmes de sa vie, superbes dans son souvenir, Liz, l'épouse tendrement aimée, et Nella, l'immigrante sarde.

"Son histoire, pendant quelques dizaines d’années, s’est en grande partie confondue avec celle d’Ellis Island".

En toile de fond, le destin de tous les immigrants, arrivés chargés d’un lourd passé, après un difficile voyage en bateau,  pour qui l’Amérique représente l’espoir, et le passage à Ellis Island semble le dernier obstacle : passer par cette "porte d’or", ou pour 2 % d’entre eux, être refoulés par cette "herse d’acier". John Mitchell organisait l’activité incessante de cette fourmilière de fonctionnaires, de médecins et d’infirmières chargés d’écouler le flot des candidats à l’immigration.

"J’ai parfois l’impression que l’univers entier s’est rétréci pour moi au périmètre de cette île. L’île de l’espoir et des larmes. Le lieu du miracle, broyeur et régénérateur à la fois, qui transformait le paysan irlandais, le berger calabrais, l’ouvrier allemand, le rabbin polonais ou l’employé polonais en citoyen américain après l’avoir dépouillé de sa nationalité."

A lire pour le récit de cet homme de devoir, déchiré par l’écart douloureux qui a marqué sa vie, mais aussi pour l’écriture ciselée de Gaëlle Josse, toute en finesse, où chaque mot trouve sa place exacte. Parmi ses autres romans, mon préféré est Les heures silencieuses, publié en 2011. Rencontre avec l'auteur à la librairie Murmure des Mots, à Brignais, le vendredi 7 novembre à 13h.

Aline