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19/10/2020

Le Dit du Mistral

roman, rentrée littéraire, Luberon, légende

Le Dit du Mistral

Olivier MAK-BOUCHARD

Le Tripode, 2020, 348 p., 19€

©Couverture réalisée par Phileas Dog, collectif des 400 coups

 

Suite à un fort orage, un muret de pierres sèches séparant le terrain du narrateur de celui de son voisin s’est écroulé, révélant au regard acéré du paysan, parmi les éboulis, des "cailloux qui n’en étaient pas, des tessons de terre cuite, des bouts de poterie". Le paysan refuse d’informer les autorités, de peur d’être dépossédé de son champ  de cerisiers : un coup de tractopelle, et on n’en parlera plus !

C’est compter sans le narrateur, passionné d’archéologie, qui ne peut se résoudre ni à dénoncer le paysan, ni à perdre une si belle occasion de faire des fouilles en amateur. Et voilà les deux compères qui creusent et dégagent un visage sculpté dans le calcaire, ainsi que des centaines de tessons, à partir desquels ils s’efforcent de reconstituer des poteries. Ni vases, ni amphores, ni lampes votives… les objets découverts comme la fascinante "femme-calcaire" sont liés aux légendes locales.

La silhouette du Hussard, le chat du narrateur, traverse tout le roman, gambadant sur les murets sous la pluie, sillonnant les vergers, faisant la navette entre les deux hommes, rapprochés un temps par leur découverte, mais aux personnalités opposées. Le narrateur, intellectuel et rêveur, décrit ainsi le paysan :

"On sentait chez monsieur Secaillat cette force paysanne que rien ne fait plier et qui encaisse tout, obstinément, sans broncher. Avec lui, il y avait certes un temps pour la réflexion ; mais, une fois que c’était pesé, décidé, il n’y avait rien d’autre à faire qu’avancer, en serrant les dents, les coudes et les fesses, peu importe si le chemin était dur à parcourir. On pouvait lui demander si c’était le bon moment pour labourer, si la pluie risquait d’arriver ou non s’il ne valait pas mieux attendre un peu. On pouvait lui demander, mais une fois que c’était décidé, que le soc de la charrue rentrait dans la terre, rien ni personne ne pouvait l’en faire dévier. Tracer une ligne droite jusqu’au bout du champ, et une fois là-bas, revenir en parallèle. Qu’un mistral souffle à décorner les bœufs, qu’il se mette à grêler aussi gros que des prunes, ce qui était dit était dit. Monsieur Secaillat était comme il parlait : grand et sec comme un fil de fer, sans galimatias ni chichi bellis. On pouvait croire qu’il n’avait que la peau sur les os, qu’une pichenette suffirait pour le faire tomber. C’était à la fois faux et trompeur. Faux, car il suffisait de le regarder travailler pour le voir soulever des masses que ni vous ni moi n’aurions bougées d’un millimètre. Trompeur, car il en jouait : il se présentait maigrelet comme un atoumié pour mieux tromper son monde et rafler la mise à la fin. Il n’y avait que ses yeux pour le trahir : des yeux fins comme des brins de lavande, bien cachés derrière tout un pataquès de paupières, qui scrutaient tout et ne laissaient rien passer." (p. 99)

Dans ce voyage au cœur du Luberon, actuel mais traversant les époques, qui évoque Giono, Bosco et Daudet, l’auteur insère des bribes d’histoire et des contes locaux, faisant bifurquer le récit vers un monde antique et mythologique. "En bon Provençal, il faut se tourner du côté des légendes pour avoir un début d’explication" (p. 92). Il emploie également de nombreuses locutions provençales, pleines de soleil, et nous régale de cuisine méridionale, aïgo boulido en tête !

Dès la légende placée en introduction, l’auteur place le Luberon sous le signe des éléments, calcaire pour la terre, ocres pour le feu, Calavon pour l’eau, et mistral pour l’air. On retrouve cette dominante dans la structure du récit, qui commence par une crue d’orage creusant la terre, et finit par un incendie d’été poussé par le mistral…

Aline

05/10/2020

Le Bon, la Brute et le Renard

roman, rentrée littéraire, road trip, etats-unis, chine

 

Le Bon, la Brute et le Renard

Christian GARCIN

Actes Sud, 2020, 325 p., 21€50

 

Le détective-chaman Zuo Luo, "Zorro" chinois spécialiste du sauvetage de demoiselles en danger et  son acolyte Bec-de-Canard, plus fin qu’il n’y parait, sont invités dans l’ouest américain pour rechercher la fille disparue de Big Meinfei. Les trois Chinois enquêtent dans le désert du Nevada, dans une compétition inconsciente avec deux flics locaux. Contrairement à son habitude, Zuo Luo ne maîtrise rien, et se laisse mener par son enquête, envahi du sentiment de son inutilité dans ce pays dont il ne comprend ni la langue ni les usages…

De son côté, un journaliste chinois et auteur réticent, Chen Wanglin, est envoyé en France par son patron, dont la fille s’est évaporée. Occasion d’un regard décalé sur Paris et sur Marseille, pas si différents, au fond, de certaines ruelles chinoises.

Qui est le Bon, qui est la Brute, et qui le Renard ? Entre joutes de poésie chinoise et réflexions sur de possibles mondes parallèles, les personnages se laissent entraîner dans un jeu de miroir semi-conscient. Existent-ils autrement que comme personnages de fiction ? Sont-ils les acteurs ou les jouets de leur vie ? Servent-ils, enfin, à quelque chose ?

Dans ce "Road trip taoïste", un sans-abri peut vous offrir une anthologie de poésie classique chinoise, et une policière américaine cultivée porter le même nom (finnois) qu’un bar de Guangzhou. Lire ce roman pour sa thématique policière mènerait à une déception. En revanche sa construction, son ton, ses dialogues savoureux et les nombreux thèmes abordés en font un roman attachant et original.

Aline

"Tu lisais, toi, enfant ? demanda Bec-de-Canard. - Jusqu’à douze-treize ans, oui.

- Et après ? - Après j’ai été adolescent et je suis devenu con.

- Ouais, moi pareil. Plus tard on s’en rend compte, et on passe le reste de notre vie à essayer de redevenir aussi subtil, curieux, intelligent, malin et ouvert à tout qu’on l’était jusqu’à douze-treize ans. - Ça dépend des individus. Moi je suis devenu con plus tôt. A onze ans, maximum.

- C’est que tes hormones ont travaillé avant les miennes. J’étais peut-être un peu en retard pour mon âge. Et toi, Menfei ? - Moi j’ai toujours été con." (p. 202)

 

"Ai-je un corps ou n’en ai-je pas / Suis-je moi ou ne le suis-je pas / Ainsi ma pensée s’interroge / Assis contre la falaise le temps s’écoule lentement / Entre mes pieds poussent les herbes vertes / Sur le haut de ma tête tombe la poussière rouge " (Han Shan, p. 191)

28/09/2020

Saturne

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Saturne

Sarah CHICHE

Seuil (Cadre rouge), 2020, 208 p., 18€

 

Dans ce récit psychologique, la narratrice cherche l’origine de son état "saturnien" ou mélancolique-dépressif. Articulé autour du non-dit, il ne s’agit pas d’un secret de famille, mais d’un manque de paroles, de mots pour poser la mort de son père, lorsqu’elle avait deux ans, et dont elle a, toute son enfance, attendu le retour.

Dans une première partie assez lente, Sarah Chiche met longtemps à planter le décor d’une famille paternelle "pied-noir" d’Algérie, une lignée de médecins entrepreneurs, qui seraient à l’origine des cliniques privées en France. Des notables, à la fois fascinés et rebutés par sa mère, la splendide Eve (choix de prénom significatif !), elle-même marquée par ses origines populaires et sa mère aliénée. La narratrice exprime la difficulté de vivre au milieu de personnes qui s’adorent ou se détestent, et la forcent à prendre parti. "J’ai de la peine pour cet art avec lequel les adultes mettent à mort leurs enfants." (p. 135)

Le lecteur patauge un moment, ignorant vers quoi tend le récit, avant de réaliser que la narratrice se raconte, elle, "fruit malade de [sa] famille" plus que les personnages familiaux et les tensions qui l’ont façonnée.  La deuxième partie, plus clairement autocentrée et psychologique, mène vers l’âge adulte et l’acceptation de sa personnalité. Plus intéressante selon moi, elle nécessitait sans doute l’éclairage de la première partie.

Selon l’humeur, on pourra être soit agacé, soit attendri par ce personnage déterminé à s’auto-saborder. "J’étais le visage du pire. J’avais tout raté avec une obstination qui ne relevait pas de la distraction et ne tolérait donc aucun pardon. Je n’étais plus ni petite-fille, ni fille, ni épouse, ni amante. Je ne serais pas mère. Non. Plus rien avant, plus rien après. Parfaitement seule, entièrement libre."

Dans le style, c’est assez réussi, et la réflexion menée autour du deuil peut être éclairante, réconfortante. "Un deuil reste un deuil. Mais si certaines personnes apprennent à vivre douloureusement avec la perte, d’autres se laissent mourir avec leurs morts." (p. 176).

"On prétend que c’est en revivant, par le souvenir, toute la complexité de nos liens avec la personne disparue que l’on peut supporter de la perdre, accepter de s’en détacher, et, un jour, retrouver le goût de vivre, la joie d’aimer. C’est exact, la plupart du temps. Mais ce que vivent les gens comme moi, c’est autre chose. Pour nous, le temps du deuil ne cesse jamais. Car nous ne souhaitons surtout pas qu’il cesse. […] Nous vivons, en permanence, dans et avec nos morts, dans le sombre rayonnement de nos mondes engloutis ; et c’est cela qui nous rend heureux.

De Saturne, astre immobile, froid, très éloigné du soleil, on dit que c’est la planète de l’automne et de la mélancolie. Mais Saturne est peut-être aussi l’autre nom du lieu de l’écriture – le seul lieu où je puisse habiter. C’est seulement quand j’écris que je peux tout à la fois perdre mon père, attendre, comme autrefois, qu’il revienne, et, enfin, le rejoindre." (p. 203)

Aline

21/09/2020

Cinq dans tes yeux

roman, Marseille, rentrée littéraire

 

Cinq dans tes yeux

Hadrien BELS

L’Iconoclaste, 2020, 295 p., 18€

 

Stress, devenu « spécialiste des films de mariages orientaux » à défaut de réaliser le film de fiction documentaire de ses rêves, revient avec nostalgie sur le Marseille populaire et crapuleux de ses années de jeunesse, le quartier de La Plaine, dont il déplore la gentrification. "Marseille a remonté ses seins pour plaire au Venant [d’autres diraient BoBo] qui déchire la nuit à coups de carte bleue."

Quasiment seul petit blanc dans un quartier d’immigrés, enfant unique d’une mère dévouée à la Culture, il a grandi avec ses potes Kassim, Ichem, Djamel, Nordine et Ange. "Ma bande, c’était la collection soldée du Panier". Ensemble, ils ont joué les malins, et dérivé vers la petite délinquance : "Une adolescence de fond de casserole qui accroche".

L’auteur utilise une langue riche, crue, inventive pour décrire la vie des quartiers de Marseille dans les années 1990– dont on se demande par moments comment il peut en avoir autant la nostalgie : drogue, vols, arnaques et trahisons semblent avoir été le quotidien de la petite bande.  "Une ville doit dégager nos odeurs de crasse et nos instincts animaux. Elle doit raconter nos vies et nos dérives. Une ville trop propre ne me dit rien, elle me fait peur, à cacher ses névroses."

Pourtant branché photo et cinéma, Stress évoque également son rapport conflictuel à la culture, une vie de frottements avec l’art conceptuel : les  « interventions » ou performances de sa mère, qui lui faisaient honte  (avec ses poètes du Centre de la Prose) ;  les artistes dont il semble avoir admiré la pureté, sinon les œuvres "En 1992 les créateurs de la Friche étaient des chercheurs d’or qui apportaient le feu de la culture sur un caillou aride" ; son amie Clara et la musique électro-acoustique "On passait des heures à écouter des fourchettes tomber par terre et des bulles d’eau remonter à la surface" ; et ces dernières années, les programmations électro-art-contemporain-fooding qui s’imposent dans le paysage culturel de la ville. Dans son obstination nostalgique, il est un peu « ni-ni » : ni art conceptuel, ni culture commerciale ou institutionnelle.

Ce roman mérite le détour pour sa langue inventive, et son sens des formules. Pour autant, il manque de structure, et d’une véritable histoire qui maintiendrait l’intérêt du lecteur, un peu perdu dans le lot de personnages secondaires et les allers-retours entre différentes époques.

Aline

04/09/2020

Inge en guerre

roman étranger, Allemagne, guerre mondiale, famille

 

Inge en guerre, récit

Svenja O’DONNELL

Flammarion 2020, 353 p., 22€

Traduit de Inge’s War par Pierre Guglielmina

 

Récit par une journaliste de ce que furent les années 1930 et 1940 pour sa grand-mère. De 2006 à 2017, des conversations éparses avec sa grand-mère lui donnent un aperçu de la jeunesse de celle-ci. Elle revient sur les lieux, fouille archives et correspondance familiale pour reconstituer son histoire. Le récit est d’ailleurs émaillé de quelques photos d’époque en noir et blanc.

"Histoire d’amour et de famille, l’histoire d’une fille d’un pays disparu qui vécut à une époque pendant laquelle l’Europe et son humanité s’étaient effondrées." Ou la seconde guerre, vue par la population civile allemande qui n’a pas été directement touchée par les persécutions nazies.

Le lecteur voit Inge "Pünktchen" passer du statut d’enfant adulée d’une famille bourgeoise de Königsberg, en Poméranie orientale, à celui de jeune fille émancipée, étudiante à la Lette Haus de Berlin. Sa vivacité et sa joie de vivre conquièrent les cœurs de la famille Von Schimmelmann, à commencer par celui du fils, Wolfgang, dont elle s’éprend, et dont on se demande dès le début du récit pourquoi elle ne passera pas sa vie avec lui.

De nombreuses familles allemandes prêtent peu d’attention à la montée du nazisme, et si certains jeunes se rebellent, c’est plutôt sur fond de swing, dans une ambiance assez frivole… jusqu’à ce que les choses se gâtent avec la mobilisation, les revers de la guerre, puis l’exode de certaines régions –dont la Poméranie- devant l’avancée du Front Russe.

Une fois ses recherches commencées, la journaliste ne peut qu’aller de l’avant, même lorsqu’elle touche à des secrets de famille ou des moments douloureux. Le récit est très prenant, malgré le va-et-vient entre le temps de l’enquête et les époques historiques concernées. C'est un témoignage émouvant sur la vie de femmes allemandes qui ont vécu les privations, la culpabilité et l'horreur.

Aline

17/08/2020

Sexy Summer

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Sexy Summer

Mathilde ALET

Flammarion, 2020, 191 p., 17€

 

Déménagement d’une famille de Bruxelles vers  Varqueville, un village perdu dans la campagne "de bord de route" des Ardennes, parce c’est une zone blanche qui devrait convenir à leur fille Juliette, souffrant de la "maladie des ondes" depuis qu’une antenne a été installée près de son école.

Le village est un lieu où tout se sait, et où il est facile de démarrer une rumeur. Or Juliette n’a aucune envie de mettre en avant sa maladie. L’auteur rend bien l’ambiance entre jeunes qui traînent, se prennent pour des caïds, et ostracisent Tom, le si gentil "gros" aux magnifiques yeux bleus.

Roman d’un été, agréable mais vite lu et vite oublié. Le seul élément qui en fasse la spécificité, par rapport à n’importe quelle histoire d’adolescente qui grandit et vit un éveil amoureux, est la "différence" originale de Juliette, son intolérance aux ondes électro-magnétiques. Ce point de départ, très contemporain, n’est pas plus approfondi que les autres thèmes. Pour moi, le récit a manqué de substance, d’épaisseur. D’autres le trouveront peut-être esquissé avec délicatesse ?

Aline

04/09/2019

Rentrée littéraire septembre 2019 (encore)

roman, rentrée littéraire, famille

 

Les fillettes

Clarisse GOROKHOFF

Editions des Equateurs, 2019, 18€

 

Portrait de l’amour inconditionnel reliant trois filles et leur mère,  malgré ses fêlures et ses défaillances. Rebecca parfois est une maman extraordinaire, belle, fantaisiste, et décalée, capable de transformer une journée en fête. Mais d’autres fois, elle est incapable de se lever le matin pour s'occuper de ses filles, et ne fait que repousser le moment où elle cédera à la tentation de la chimie pour combler sa "peur permanente et infondée".

Ce roman, condensé en une journée représentative, fait se succéder les voix des cinq membres de la famille. Mari et père aimant, Anton le conjoint reste un peu périphérique, tandis que la mère étale son mal-être et que chaque fillette -par les petits riens de son existence- exprime ses attentes, ses espérances… et son inquiétude latente.  "Mais trois fillettes peuvent-elles sauver une femme ? Avec des cris, des rires, des larmes, peut-on pulvériser les démons d’une mère ?"

J’ai aimé les caractères et les voix prêtés aux enfants. La petite Ninon, 13 mois, toute en séduction  "comme tous les bébés, fait depuis sa naissance des efforts colossaux pour qu’on s’intéresse à elle, qu’on pense à la maintenir en vie, qu’on n’oublie pas de la nourrir, de la changer, de la bercer… Entre zéro et trois ans, l’enjeu est vital, il faut séduire les grands, à commencer par ses parents, pour ne pas mourir." Laurette, la rêveuse, l’imaginative, énurétique depuis quelques temps, se demande "pourquoi tout est si moche à l’école ?... Elle sait que la laideur rend triste : la tristesse peut tuer. C’est sa maman qui l’a dit…" Et enfin Justine, au CP, qui fait souvent les courses à la place de sa mère et va lui acheter ses cigarettes, "sa béquille, son phare, son rempart".

Très beau prologue aussi : « L’enfance est une atmosphère. Décor impalpable et mouvant, mélange d’odeurs et de lumières. Les silhouettes qui l’habitent sont fuyantes, et finisse par s’envoler. Sa mélodie est apaisante, la seconde d’après elle se met à grincer. Agonie à l’envers, épopée ordinaire, c’est le début de tout ; une fin en soi. L’enfance est irréparable. Voilà pourquoi, à peine advenue, nous la poussons gentiment dans les abîmes de l’oubli. Mais elle nous court après –petit chien fébrile- et nous poursuit jusqu’à la tombe. Comment peut-on en garder si peu de souvenirs quand elle s’acharne à laisser tant de traces ? »

J'ai été un peu frustrée par une sensation de "déjà lu", après le roman de Delphine de Vigan Rien ne s’oppose à la nuit.  Pour autant j’en ai apprécié la justesse. L’auteur, née en 1989, se consacre à la philosophie et à l’écriture. Dans une interview accordée à LoupBouquin, elle évoque les personnages féminins de ses deux livres précédents, Ophélie (De la bombe) et Ava (Casse-gueule)  présentent de nombreux points communs avec Rebecca, dont « leur perplexité existentielle, leur refus des conventions sociales, leur désir absolu de liberté et leur quête de sentiments authentiques et intenses. »

Aline

31/08/2019

rentrée littéraire septembre 2019 : un peu de fraîcheur !

rentrée littéraire, roman, inuit, roman d'apprentissage

 

De pierre et d’os

Bérengère COURNUT

Le Tripode, 2019, 19€, 220 p.

 

 

Belle découverte rafraîchissante à la librairie Lulu !

Une nuit, une fracture de la banquise sépare Uqsuralik de sa famille. L’adolescente inuit se retrouve livrée à elle-même dans l’immensité polaire, avec quelques chiens quasi sauvages, une peau d’ours et un harpon. C’est l’histoire de sa survie, de son apprentissage et de son intégration à d’autres groupes de chasseurs/pêcheurs nomades de l’arctique. Ce roman ethnographique, passionnant à lire, donne accès au mode de vie traditionnel et au monde spirituel des Inuits. Il est complété par quelques photos en noir et blanc datant du début du XXe siècle.

Note liminaire du roman : "Les Inuit sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l'Arctique depuis un millier d'années. Jusqu'à très récemment, ils n'avaient d'autres ressources à leur survie que les animaux qu'ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d'animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L'eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu'accompagne parfois le battement des tambours chamaniques."

rentrée littéraire, roman, inuit, roman d'apprentissageAline

25/08/2019

Rentrée littéraire septembre 2019 (suite)

roman étranger, nature, légende

 

Lanny

Max PORTER

Seuil, 2019, 240 p., 20€

Traduit de l’anglais par Charles Recoursé

 

Lanny, c’est un petit garçon ingénu, chéri par sa maman, mais dont l’imagination débordante n’est pas toujours bien comprise par son papa, plus terre à terre. C’est aussi un enfant qui "sent fort le pin", passe ses journées à chantonner en profitant de chaque parcelle de nature et à disparaître dans les bois autour du village.

Dans ce roman à la forme originale, le récit est choral, alternant la narration entre tous ceux qui gravitent autour de Lanny, permettant de rester au plus près de chaque personnage et de ses pensées, parfois inavouées. Jolie, sa maman à l’amour inconditionnel ; Robert, son papa prosaïque ; Peter, l’artiste qui l’aide à transposer son imaginaire ; la vieille Peggy gardienne des légendes locales… ainsi que de nombreuses autres voix plus fugitives de villageois.

Mais celui qui commence le récit et le ponctue, omniprésent quoique invisible pour les humains normaux, c’est le Père Lathrée Morte, créature protéiforme plus ou moins végétale, qui guette et se régale des sons du village, des voix humaines, dont il capte –et retranscrit-  les bribes en vrac, véritable échantillonnage de l’âme humaine.

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Le récit, comme un conte folklorique qui se déroulerait près de chez nous, fait monter la tension, et osciller le lecteur entre l’émerveillement et l’inquiétude liée à des peurs enfouies.

L’appellation étrange du Père Lathrée Morte, est directement traduite de l’anglais Papa Toothwort ou « Dead man’s fingers ». Il s’agit de la Lathrée Clandestine, parasite qui plante ses suçoirs dans les racines des arbres et arbustes, mais dont les besoins modestes ne semblent pas affaiblir ses hôtes.

Le premier roman de Max Porter, La douleur porte un costume de plumes, propose également un récit  atypique, où tristesse et inquiétude sont contrebalancées par la magie.

Aline

18/08/2019

Rentrée littéraire septembre 2019

Grâce aux Lulus, les bibliothécaires ont un peu d'avance sur la rentrée littéraire...

Boy Diola.jpg

 

Boy Diola

Yancouba Diémé

Flammarion, 2019, 192 p., 17€

 

Témoin de l’émotion de son père devant le JT montrant l’arrivée d’un bateau de migrants sur la côte Corse, l’auteur réalise que celui-ci a vécu un parcours d'émigré. Dès lors, il revient sur la vie de ce père, « Aperow » en diola, par le biais d’anecdotes collectées à plusieurs époques marquantes de sa vie.

C’est lors d’un voyage à Kagnarou, en Casamance, que l’auteur fait connaissance avec sa famille paternelle, et réalise l’ampleur des changements vécus par son père avant même de quitter le Sénégal.

 "Du temps de l’avant avant, les Diolas étaient Asoninkés… L’islam n’est jamais parvenu à rentrer entièrement dans le corps d’Apéraw. Il y est entré, et en est sorti plusieurs fois. Musulman en surface, mais Asoninké en profondeur". "Je ne connais pas son âge. Aperaw a l’air d’avoir 400 ans. Comment peut-il avoir vécu à la fois l’époque où l’on faisait griller de la viande de cochon et celle de l’école coranique ? L’époque des accouchements dans la forêt et celle des premiers dispensaires ?"

Après son passage par Dakar, la Côte d’Ivoire, le Libéria, l’ancien paysan -puis menuisier- s’installe en France, et travaille comme ouvrier chez Citroên. "Les parcours se ressemblent à la Cité. Familles nombreuses, lits superposés, grosse ambiance, père ouvrier, deux épouses et mères femmes de ménage".

La narration un peu décousue, toujours au présent, alterne -sans autre logique que celle des souvenirs- les faits anciens ou récents, au risque d’égarer  un peu le lecteur. Pourtant, on se laisse happer par  l’écriture vivante et évocatrice, parsemée de citations d’Aperow. On sent beaucoup d’amour et de fierté pour ce père, travailleur et courageux, portant cravate « parce que j’ai le droit ».

Aline