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14/07/2019

Né d'aucune femme

Né d'aucune femme.jpgNé d’aucune femme

Franck BOUYSSE

La Manufacture de livres, 2019, 33 p., 20.90€

 

Au crépuscule de sa vie de prêtre, Gabriel se souvient d’un épisode qui a marqué sa vie. Une confession inhabituelle l’a conduit à récupérer de façon peu orthodoxe deux cahiers, mémoires écrits patiemment par Rose, enfermée depuis des années dans un asile psychiatrique.

C’est d’abord un infâme marché qui se révèle à nous : la vente par un père miséreux de sa fille de 14 ans à un hobereau menaçant, sûr de sa force et sans scrupules. Esclave plus que servante, Rose ne fait pas le poids face à la violence du maître de forge, et à l’esprit retors de la « reine mère » impitoyable.

Une femme, à l’isolement, qui déroule le fil de sa vie, on a déjà lu ça ? Peut-être, mais Franck Bouysse fait de cette vie brisée un récit intense, à la construction intelligente et au dénouement inattendu. Il s’applique également à endosser le point de vue des personnages secondaires, dont les faiblesses et les lâchetés permettent au maître de forge de s’imposer. Malgré des épisodes très durs, ce roman dégage une force de vie, par ses personnages qui tirent de petits riens la force de résister : le souvenir d’un moment de pureté, le bonheur d’un instant volé, la puissance des mots glanés dans de vieux journaux…

Notons au passage la couverture, très réussie, dont on ne saisit la profondeur qu'après avoir refermé le livre.

Aline

p. 268. "Les mots, j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. Ils me semblent plus légers à porter que ceux qui disent. [...] Ils sont de la nourriture pour ce qui s’envolera de mon corps quand je serai morte, ma musique à moi. C’est peut-être ce qu’on appelle une âme. Ces mots, je voudrais les emmener jusqu’au bout, gravés dans les feuilles de mon cahier, bien mieux que des initiales sur un rocher. J’ai la mémoire de ces mots qui fabriquent un monde rien qu’à moi, et qui d’habitude suffisent à me transporter loin d’ici."

12:35 Publié dans coups de coeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman

07/07/2019

Bouillon Africain

Lectures variées, autour d'auteurs de différents pays d'Afrique noire.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalEt le ciel a oublié de pleuvoir

Mbarek BEYROUK

Musée Dapper (Littérature), 2006, 124 p., 10€

Aux confins du Sahara, trois personnes racontent tour à tour la tragédie dont elles sont les acteurs. Mahmoud, ancien esclave échappé, qui a gravi les marches de l’Etat ; Béchir, chef de village aux traditions ancestrales, qui refuse l’évolution de la société ; Lolla, femme libre qui refuse un mariage de force avec Béchir et quitte le village le soir de ses noces.

Une écriture poétique et imagée, pour dresser le constat d’une société mauritanienne entre tradition et modernité.

Mauritanien, Mbarek Ould Beyrouk est né en 1957. Après des études de droit, il se lance dans la presse, et fonde en 1988 le premier périodique indépendant de son pays. Et le ciel a oublié de pleuvoir est son premier roman.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalAux Etats-Unis d’Afrique

Abdourahmane WABERI

J.C. Lattes, 2006, 233 p., 15.20€

La Fédération des Etats-Unis d'Afrique prospère, autour de la riche capitale d’Asmara, en Erythrée,  indifférente au sort des millions de réfugiés caucasiens qui se pressent à ses frontières.  Maya, arrachée il y a longtemps à la misère de sa Normandie natale, repart pourtant vers l’Europe à la recherche de ses origines.

Fiction parfois difficile à suivre, renversant la situation actuelle entre Nord et Sud, ce pamphlet a le mérite de nous placer face à nos préjugés.

Né en 1965 à Djibouti, Abdourahman A. Waberi est l'auteur de plusieurs recueils de nouvelles et romans dont Le Pays sans ombre, Cahier nomade et Balbala, salués par la critique, récompensés par de nombreux prix et traduits en une huitaine de langues.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalUn si beau diplôme

Scholastique MUKASONGA

Gallimard (Blanche), 185 p., 18€

Parcours autobiographique d’une femme née au Rwanda dans une famille de bergers pauvres. Encouragée par son père à suivre une éducation poussée, elle a poursuivi sa scolarité, interne dans des institutions religieuses,  puis en exil, afin d’obtenir un diplôme, supposé sésame pour une vie meilleure. Une grande partie de sa famille a été assassinée pendant les massacres entre Hutus et Tutsis. Elle est confrontée à plusieurs pays étrangers, dont la France, différente de l’image qu’elle s’en faisait.

Elle vit actuellement en Normandie avec son mari, français. Son roman Notre-Dame du Nil a obtenu le prix Renaudot en 2012.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalCelles qui attendent

Fatou DIOME

Flammarion, 2010, 329 p., 20.30€

Deux mères Sénégalaises, Arame et Bougna, encouragent leurs fils à partir pour l’Espagne à bord d’une pirogue pour échapper à la misère. Récit fait du point de vue de celles qui attendent des nouvelles : les mères, et les jeunes épouses des deux émigrés.

Beau roman, facile à lire et instructif.

Née au Sénégal, Fatou Diome est arrivée en France en 1994 et vit à Strasbourg. Elle est l'auteur d'un recueil de nouvelles et de plusieurs romans, dont Le Ventre de l'Atlantique (2003), qui s’intéresse au même sujet, mais du point de vue d’une jeune Sénégalaise installée en France, qui tente de faire comprendre à ses frères la réalité de l’immigration.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalAvenue YAKUBU

Jowhor Ile

Christian Bourgois (Littérature étrangère), 2017, 304 p., 20€

Nigeria. A Port Harcourt en 1995, le destin d’une famille bascule lorsque Paul, le fils aîné, ne rentre pas chez lui un jour de manifestation. L’écriture présente des longueurs, alternant  entre ce qui s’est passé avant la disparition, la vie des parents (qui ont connu la guerre du Biafra), et ce qui lui succède. 

Jowhor Ile est né en 1980 à Obagi et a grandi à Port Harcourt au Nigeria. Encouragé par la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, il publie ses nouvelles dans les magazines littéraires à Londres, puis enseigne aux Etats-Unis. Avenue yakubu est son premier roman.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalCitoyen de seconde zone

Buchi EMECHETA

Gaïa, 1994

Parcours du Nigeria à l’Angleterre. Dans les années 1940, quand le Nigeria était une colonie anglaise, les immigrés nigérians étaient issus de couches sociales favorisées, venus étudier en Angleterre. La génération suivante d’immigrés est moins favorisée. Le roman, largement autobiographique, s’attache à la vie d’Adah, fille de paysans qui réussit à émigrer à Londres. A double titre « citoyenne de seconde zone » en tant que femme et en tant qu’étrangère, elle fait preuve d’une grande ténacité pour obtenir son autonomie et élever ses cinq enfants. Un roman qui honore la résistance des femmes.

Née au Nigéria, Florence Onyebuchi Emecheta, dite Buchi Emecheta (1944-2017) a émigré en Angleterre en 1962. Elle a été successivement bibliothécaire, travailleuse sociale, chroniqueuse et professeur dans plusieurs universités aux Etats-Unis, au Nigéria et en Angleterre.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalUne Maternité rouge

LAX

Futuropolis, 2019, 144 p., 22€

Du Mali au Louvre, cette superbe bande dessinée suit la destinée d’une statue de maternité Dogon. En 1960, aux temps du Soudan Français, la statuette avait été cachée par un enfant pour la soustraire aux rafles des colonisateurs. En 2015, elle est redécouverte par un jeune chasseur de miel Malien, Alou, qui sera chargé de la protéger et de l’apporter au musée du Louvre, pour la mettre à l’abri des djihadistes. Commence alors pour Alou un dangereux périple parmi les migrants africains. En parallèle, on suit  le quotidien d’un professeur du musée du Louvre, passionné d’art africain.

Liens entre les pays par l’art et la culture.

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalLes cigognes sont immortelles

Alain MABANKOU

Seuil (Fiction & Cie), 2018, 292 p., 19.50€

Roman autobiographique. Le jeune Michel, 14 ans, vit à Pointe Noire avec Maman Pauline et Papa Roger. Avec une écriture orale qui tient à l’enfance, l’auteur décrit les petits plaisirs et tracas de l’enfance, jusqu’au moment de l’assassinat du Président Ngouabi à Brazzaville, qui entraîne couvre-feu et arrestations, et exacerbe les oppositions entre ethnies… Lorsque l’un des frères de maman Pauline, accusé de trahison, est tué, elle veut se venger sur le chef de la Révolution du Nord. L’influence soviétique est omniprésente (le titre du roman provient d’une chanson révolutionnaire russe), et on ressent également l’ingérence de la France dans le pays. Plus largement, l’auteur évoque beaucoup des caractéristiques qui empêchent les pays d’Afrique d’avancer.

Auteur congolais, né à Pointe-Noire en 1966, Alain Mabanckou est l'auteur de plusieurs romans, dont Mémoire de porc-épic (Seuil, 2006), pour lequel il a reçu le prix Renaudot ainsi que Petit piment, Lumières de Pointe Noire, Black bazar,… Il vit à cheval entre les Etats-Unis (où il enseigne la littérature francophone) et la France.

 

Ainsi que trois romans, dont vous trouverez les critiques plus détaillées sur ce blog :

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalAmericanah

Chimamanda Ngozie ADICHIE

Gallimard, 2014, 24.50€

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalLa saison des fleurs de flamme

Abubakar Adam IBRAHIM

L'Observatoire, 2018, 422 p., 22€

 

roman, bande dessinée, Afrique, Nigéria, Congo, Mali, Mauritanie, Djibouti, SénégalLagos Lady

Leye Adenle

Métailié, 2016, 20€

31/05/2019

Paris-Venise

Paris-Venise.jpgParis-Venise

Florent OISEAU

Ed. Allary, 2018, 238 p., 17.90€

Roman est un trentenaire qui vit au jour le jour, passe d’un job à l’autre ; pas de femme, pas d’enfant, des soucis avec sa banquière. C'est un garçon simple et honnête, pas le physique d’un coach sportif mais plutôt d’un animateur de camp de vacances. Il habite en immeuble, fréquente le couple de gardiens, très banchés Johnny Hallyday et kir, des gens sincères et disponibles.

En décrochant un emploi de couchettiste sur le Paris-Venise, il va découvrir l’amitié entre collègues, l’argent facile, le trafic de clandestin, et surtout une histoire d’amour qui ne finira pas comme on le pense, et une autre qui ne commencera pas comme on le pense non plus !

L’histoire de la vie de ce trentenaire, monsieur tout le monde, peut sembler simple et sans intérêt ; c’est tout le contraire, elle est stimulante, fraîche et surtout pleine d’humour. Un bon moment de lecture en une seule traite !

Coup de coeur fraîcheur-humour de Pascale

16:28 Publié dans coups de coeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman

04/02/2019

Nuit sur la neige

roman, récit d'initiation, skiNuit sur la neige

Laurence Cossé

Gallimard (Blanche), 2018, 141 p., 13.50€

Laurence Cossé (1950,--), a travaillé comme journaliste, critique littéraire, et pour la radio France Culture. Elle a publié une douzaine de romans, des pièces pour le théâtre et la radio, et un recueil de nouvelles. Chevalier de l’ordre des arts et des lettres, elle a obtenu en 2015 le Grand Prix de littérature de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre.

Septembre 1935. Robin entre en classe préparatoire dans un lycée d’excellence tenu par les Jésuites. Comme de nombreux jeunes de sa génération, il a grandi à l’ombre de la Grande Guerre, auprès d’une mère veuve de guerre, éplorée et protectrice. Au cours d’une intense première année d'études, il découvre les affres de l'amitié et du premier amour.

Entre ce garçon peu sûr de lui et son condisciple Conrad, beau, riche et charismatique, se noue une amitié dissymétrique autour du sport. Au printemps 1936, tandis que la tension politique monte en Europe, les garçons partent skier dans un ancien village de Haute Tarentaise du nom de Val-d'Isère, que quelques visionnaires ont l’intention de transformer en station de ski alpin. Les six jours qu'ils y passent marquent Robin à vie.

L’auteur a articulé son roman autour d’une scène mémorable, dont elle portait l’empreinte depuis l’enfance, point d’orgue du livre et moment où le narrateur passe brutalement dans l’âge adulte. L’écriture est plutôt classique, ciselée et précise, pour un récit initiatique bref et intense. Laurence Cossé  prend le temps de détailler l’ambiance particulière des prépas à cette époque, la vie rurale frugale dans le pauvre village de Val d’Isère, les paysages des Alpes et les débuts du ski alpin. En revanche, quoiqu’en dise la quatrième de couverture, l’auteur évoque peu la montée du nazisme, si ce n’est par une certaine inquiétude ambiante.

J’ai seulement regretté l’ajout du dernier chapitre… dix ans après. Mal amené, il n’apporte selon moi  rien au récit.

Aline

 « Quelle étrange substance, la mémoire, fluide et fuyante à la manière du mercure, avec des éléments plus solides que le silex. La précision de certains souvenirs… Il y a des phrases entières que j’entends comme si c’était hier qu’elles m’avaient cloué sur place. Je suis sûr d’elles au mot près. Des expressions sur un visage, glaçantes, des gestes. Et il y a d’énormes trous, des cratères où ont disparu des mois entiers avec les lieux qui leur servaient de cadre, des quantités de gens – sans doute les moments heureux et les personnes inoffensives ; car les plages paisibles s’enfoncent dans l’oubli quand les heures atroces ne perdent rien de leur tranchant, quel que soit le nombre des décennies qui nous en séparent, ou sont supposées nous en séparer. Et dans les heures atroces, je compte pour ma part les quelques instants de joie folle dont j’ai eu conscience en les vivant qu’ils étaient fulgurants et qu’ils allaient s’éteindre aussi brutalement qu’ils m’avaient ébloui. »

07/01/2019

Terres fauves

roman, Alaska, états-unis, thrillerTerres fauves

Patrice GAIN

Le mot et le reste, 2018, 19€

 

A la base, David McCae déteste la violence et la solitude. Cet écrivain aime se perdre dans l’activité et la foule de New York. Aussi est-ce à contrecœur qu’il traîne son costume de citadin et ses chaussures en daim jusqu’au fin fond de l’Alaska, pour obéir à son commanditaire qui exige de clore sa biographie sur une interview de Dick Carlson : héros viril des Etats-Unis, vainqueur du 1er sommet de 8000 m conquis par des Américains, Dick Carlson mérite en effet un chapitre dans les mémoires du gouverneur Kearny, qui brigue une réélection.

« Je me demandais ce qui pouvait bien pousser un homme à s’isoler dans cette contrée inhospitalière. A se mettre constamment en danger dans un espace barbare où les plus gros mangent les plus petits sans que ces derniers ne soupçonnent que c’est là leur destin.... Le genre d'endroit où le voisin le plus proche est le Bon Dieu."

Le héros de l'Amérique se révèle plutôt un personnage déplaisant, mégalomaniaque, et David se retrouve bien mal à l’aise en immersion dans une nature hostile en compagnie de son groupe de chasseurs de grizzlys. Incapable d’utiliser une arme, totalement inadapté à cet environnement, il puise dans ses réserves de volonté et d’ingéniosité, et tente de déjouer les pièges pied à pied. Le récit est haletant, dans une spirale descendante où il se retrouve poursuivi par un destin plus fort que lui.

« En arrivant en Alaska j’étais tombé dans un muskeg [marécage] qui m’avalait lentement. Je sentais une force de succion me tirer vers le fond. Me débattre ne changerait rien, sinon accélérer le moment où ma tête disparaitrait… »

La psychologie du personnage est plus fine qu’il n’y parait. Face aux prédateurs, sa naïveté le dessert ; en revanche, elle l’aide à se rapprocher des autres avec empathie. Dans les pires moments, il revient à l’essentiel : sa mère, sa sœur, et le souvenir de son père, GI mort en Afghanistan, qui  le soutient.

Evocation puissante de l’Amérique de Trump, où il vaut mieux être du bon côté du fusil et savoir tirer !

Aline

08/11/2018

Fracking

roman, états-unis, pétrole

 

Fracking

François ROUX

Albin Michel, 2018, 19.50€

 

Entre le titre et la couverture, le sujet est clairement annoncé. Du reste, le récit est très proche du documentaire puisque l’auteur, installé aux Etats-Unis peu avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, se pose en observateur. Ses descriptions et son sens de la formule, parfois, touchent à la citation. Lors d’une réunion politique de Républicains : "Tous les hommes dans cette assemblée tenaient la Constitution pour sacrée, et plus précisément son deuxième amendement. Dans ce pays de chasseurs et de ranchers, tous les hommes présents – et une grande majorité de femmes- avaient appris à marcher en s’appuyant sur un fusil. Leur troisième jambe, disait-on couramment!" Ou, en lien avec Ruth, bigote rigide : "Ici, vous étiez croyant ou vous n'étiez pas grand chose".

A quelques mois des élections présidentielles, toutes les tendances se croisent à Middletown, petite ville imaginaire du Dakota du Nord. L’auteur suit plusieurs personnages, mettant en avant de multiples fractures : fractures entre les personnes d’orientations politiques différentes ; fractures entre des familles qui jusqu’ici vivaient dans une tradition d’hospitalité et d’entraide pour surmonter des conditions de vie rudes. Enfin, l’élément déclencheur, l’utilisation de la « fracturation hydraulique », technique mise au point depuis quelques années pour extraire les hydrocarbures de schiste en injectant dans la roche des tonnes d’eau, de sable et d’adjuvants chimiques.

"Les ressources en hydrocarbures du sous-sol schisteux, jusqu’alors inexploitables en raison d’impossibilités techniques de forage, l’étaient soudain devenues grâce à la mise au point de la fracturation hydraulique, dont le recours massif avait débuté il y a tout juste quatre ans et qui laissait la porte ouverte à toutes sortes de spéculations et de convoitises. Avec le fracking, le rêve d’indépendance énergétique de l’Amérique allait enfin se réaliser…"

Dans ce pays jusqu’ici consacré à l’élevage, c’est une révolution qui oppose :

- ceux qui en profitent, en premier lieu les compagnies pétrolières, mais aussi ceux à qui elles offrent un travail bien rémunéré, comme Joe Jenson -devenu chef de chantier ;

- ceux qui se résignent, comme les voisins –qui ont déménagé et vendu le sous-sol ;

- ceux qui se battent, comme les activistes écologistes ou les Amérindiens, opposés au "Black Snake" le pipeline prévu sur les réserves ;

- et enfin, ceux qui en meurent, comme  la famille Wilson, dont le bétail dépérit, ou meurt renversé par les chauffards des poids lourds. "Ce que Karen exécrait…, c’était ce foutu pétrole, ces pompes à balancier qui, inlassablement, bousillaient les entrailles de la terre depuis dix ans, depuis que la région était devenue ce que les journaux avaient appelé « le nouvel eldorado de l’or noir ». Dispersés jusqu’à deux kilomètres à la ronde, certains à moins de 200 mètres de leur habitation, il y avait très exactement 23 puits dans leur voisinage immédiat… De près, le bruit était intolérable, et avec la distance, il devenait obsédant". Sans parler de l’intoxication des fermiers, et de l’eau glauque couleur de terre et inflammable qui sort du robinet !

Le côté « reportage » et l’écriture assez factuelle du roman sont compensés par les récits plus personnels des protagonistes. J’ai juste été un peu frustrée par la fin, qui peut-être appelle une suite.

Aline

04/11/2018

Tu dormiras quand tu seras mort

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François MURATET

J. Losfeld, 2018, 18.50€

André Leguidel n’a ni passé, ni passif avec l’Algérie. Quand il y est envoyé en 1960, il n’y voit que l’occasion de faire carrière comme officier de renseignement, laissant derrière lui des débuts assez ternes comme traducteur en Allemagne. C’est avec un regard neutre et une oreille attentive qu’il débarque à Alger, puis à Marnia, au sud d’Oran, dans les montagnes proches du Sahara.

Sa mission ? Infiltrer en tant qu’opérateur radio la section de commando de chasse du sergent-chef Mohamed Guellab, afin de vérifier si celui-ci est à l’origine de la mort du lieutenant Maillard. Suspect de par son origine musulmane, Guellab est-il le combattant brillant et énergique admiré par ses hommes, ou bien en traitre en puissance, susceptible de passer à l’ennemi avec armes et hommes ?

Cependant l’enquête de Leguidel s’efface devant les impératifs d’une traque engagée par l'armée française d'un détachement du FLN à travers le djebel. L’important, au jour le jour, est de rester vigilant et de couvrir les arrières du groupe. D’où l’injonction « Tu dormiras quand tu seras mort ! »

Outre les descriptions prenantes du quotidien des combattants d'Algérie, c’est la position neutre du narrateur qui fait l’intérêt de ce livre. Pendant entre les engagements, et pendant les missions « de pacification » du commando, Leguidel écoute les hommes échanger sur l’avenir de l’Algérie. Arabes, pieds noirs, français, supplétifs, appelés ou engagés, chaque personnage est unique, avec son avis sur la question – et sur l’interprétation de la phrase de De Gaulle « La France restera en Algérie ». Quant aux populations, comme dans le très remarquable « l’art de perdre » d’Alice Zeniter, on comprend bien que leur choix est limité, pris en tenailles entre forces françaises et rebelles. Aucun jugement n'est porté, mais peu à peu émerge l’impossibilité d’une solution militaire.

Partiellement inspiré par son beau père harki, l'auteur, professeur d'histoire géographie, a mûri ce récit pendant une quinzaine d'années. Malgré son côté "histoire de bidasse" qui m'aurait rebutée a priori, j'ai été passionnée. Le temps a passé depuis la guerre d'Algérie, pour autant, j'ai vu passer encore assez peu de bons livres sur la question. A mon sens, celui-ci en est un. Entretien avec François Muratet:


Aline

01/11/2018

Là où les chiens aboient par la queue

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Estelle-Sarah BULLE

L. Levi, 2018, 19€

L’un après l’autre, ils ont quitté Morne-Galant et leur père, Hilaire « Gros-Vaisseau », paysan à l’ancienne, avec ses 5 ou 6 vaches et ses quelques arpents de canne à sucre. Chacun à son tour ils se sont sentis étouffer  dans ce trou perdu de la Grande Île. La première à partir a été Antoine, l’aînée, belle comme un soleil, mais fière et indépendante. Femme à poigne, elle trace son chemin de commerçante –sans jamais se soumettre à un homme. Lucinde, la seconde, a utilisé ses talents de couturière pour gagner sa vie à Pointe-à-Pitre. Enfin Petit Frère les a rejointes à la ville pour étudier.

En même temps que la chronique de la famille Ezechiel, racontée par la fratrie à leur nièce Eulalie, c’est l’évolution de toute la Guadeloupe entre les années 1940 et 1960 qui est évoquée en toile de fond : d’une terre agricole dédiée aux cultures vivrières et à la canne à sucre, on la voit changer vers une bétonisation et une urbanisation effrénées. De même, les personnages, d’abord ruraux, puis urbains, participent enfin à l’exode massif des Antillais dans les années 1960 vers la métropole. [Le Bumidom -Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer-, fondé en 1963 et chargé d'accompagner l'émigration des habitants des départements d'outre-mer vers la France métropolitaine a attiré nombre de jeunes et de travailleurs à Paris.]

S’inspirant de son histoire familiale, l’auteur a volontairement donné la parole tour à tour à ses trois narrateurs pour offrir un point de vue varié. Estelle-Sarah Bulle est née en 1974 à Créteil, d’un père guadeloupéen et d’une mère franco-belge, et vit dans la région parisienne. Là où les chiens aboient par la queue, son premier roman, a déjà obtenu le prix Stanislas 2018. Elle en parle ici.

Une lecture fluide et agréable, enrichissante. Auteur à suivre ! Aline

08/10/2018

Bouillon de rentrée littéraire... mais pas que !

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Paul AUSTER

Actes Sud, 2018

Selon la légende familiale, le grand-père Isaac Reznikoff quitta un jour à pied sa ville natale de Minsk avec 100 roubles cousus dans la doublure de sa veste, eut moultes aventures avant d’arriver enfin aux Etats Unis, où il fut rebaptisé Ferguson à Ellis Island. A partir de là, l’auteur invente 4 trajectoires pour le même personnage… dont le destin change en fonction de son environnement et de l’influence des évènements. Au travers de ces 4 variations biographiques, l’auteur retrace l’histoire des Etats-Unis.  Ambitieux et intéressant.

 

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Yasmina KHADRA

Julliard, 2018

Récit d’un jeune de Molenbeek radicalisé, venu à Paris en 2015 pour semer la terreur. Yasmina Khadra propose une approche psychologique du sujet en se mettant dans la tête d’un kamikaze. Ses rapports aux autres, à la mère de cet ami… Dérangeant et captivant, du grand Khadra !

 

roman,roman étranger,roman adoUn monde à portée de main

Maylis de KERANGAL

Verticales, 2018

Une jeune fille, indécise sur son avenir après le bac, s’inscrit dans une école de copiste. S’ensuivent ses années d’école, puis ses travaux à Rome à Cinecita, dans la grotte de Lascaux,… Maylis de Kerangal nous offre une plongée détaillée dans la peinture et le métier de peintre en décors. A son habitude, son roman est extrêmement documenté et précis. Vous ne regarderez plus les fresques de la même façon !

 

roman,roman étranger,roman adoMille petits riens

Jody PICOULT

Traduit de l’américain « Small Great Things » par Marie Chabin

Actes Sud, 2018

Plaçant son récit dans les Etats Unis d’aujourd’hui, l’auteur raconte la communauté blanche bien-pensante, et les pensées de ceux qui ne se croient pas racistes – pas si claires vis-à-vis des noirs. Alternant entre trois personnages, le roman en suit l’évolution : une sage-femme noire professionnelle et appréciée ; un suprématiste blanc qui refuse qu’une soignante noire s’occupe de son bébé ; une avocate blanche. Facile à lire.

 

roman,roman étranger,roman adoChanger l’eau des fleurs

Valérie PERRIN

Albin Michel, 2018

Violette Toussaint vient de l’assistance publique. Elle a été garde-barrière, puis gardienne de cimetière, chargée de l’entretien des tombes et de l’accueil des familles. Une leçon de courage et de résilience, avec des personnages tout simples mais très bien racontés. (Par l’auteur de Les oubliés du dimanche, qui se passait en maison de retraite).

 

roman,roman étranger,roman adoLes meilleurs amis du monde

Gilly MacMILLAN

Les Escales, 2018

Noah et Abdi sont amis depuis l’enfance, bien qu’issus de milieux différents : Noah vient d’une bonne famille BCBG anglaise, tandis qu’Abdi est réfugié Somalien. Lorsque le corps de Noah est repêché dans un canal de Bristol, Abdi est soupçonné, mais il ne peut (ou ne veut) rien dire. On voit progresser deux familles qui n’ont rien en commun dans leur recherche de vérité. Très bien écrit.

 

roman,roman étranger,roman adoLe magasin jaune

Marc TREVIDIC

J.C. Lattes, 2018

En 1929, un jeune couple ouvre une boutique de jouets dans le quartier de Pigalle. Repeint d’un jaune éclatant, le magasin est rayonnant, et propose de beaux jouets du Jura. La petite fille du couple devient la mascotte du quartier. Vie du quartier avec ses hauts et ses bas jusqu’après la guerre.

 

roman,roman étranger,roman adoLe peintre d'aquarelles

Michel TREMBLAY

Actes Sud, 2018

Marcel a passé plus de 50 ans dans un hôpital psychiatrique au fond des Laurentides. Depuis des années, il peint à l'aquarelle, sur les conseils de son médecin : les montagnes menaçantes qui l'entourent, mais aussi la mer, qu'il n'a jamais vue. Le roman est son passage à l'écriture, dans un essai de journal intime. Il y écrit de très belles pages sur la peinture, de la préparation du papier à la réalisation de ses aquarelles, et s'essaie à comprendre sa vie. Enfant épileptique, sujet à des crises de schizophrénie, il avait été enfermé après avoir mis le feu aux cheveux de sa mère... Avec la douceur des teintes d'aquarelle, le récit émouvant d'une vie confisquée par les médicaments, consacrée à la peinture. (Se lit seul, mais peut aussi être intégré à la saga des Desrosiers).

 

roman,roman étranger,roman adoLe pays des contes

Chris COLFER

M. Lafon, 2016 à 2018

Alexe et Connor sont des jumeaux très différents. Alexe aime les livres, tandis que Connor –peu scolaire- a beaucoup d’amis.  Depuis le décès de leur père, il y a un an, leur mère travaille dur. Leur grand-mère est conteuse dans les hôpitaux. Un jour, les jumeaux se retrouvent projetés dans le livre des contes, où les histoires sont en fait bien différentes des versions que nous connaissons. Enfermés de l’autre côté, il leur faut réunir 8 objets magiques éparpillés dans les villes des différents personnages.  Aventure, humour et émotion sont au rendez-vous dans cette série pour ados. (Série en cours, mais chaque tome est clos.)

 

roman,roman étranger,roman adoFrappe-toi le cœur

Amélie NOTHOMB

Albin Michel, 2017

Alfred de Musset : « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie ». Une jolie fille qui a tout pour elle épouse un pharmacien, puis vit mal la perte de sa jeunesse lorsqu’elle devient mère. La narratrice, sa fille, est détestée par sa mère narcissique et jalouse. Le récit s’attache à l’évolution des trois enfants, conditionnée par leur relation à la mère, que ce soit l’excès ou le manque d’amour. Relations humaines, rivalités, manipulations… et retournement en fin de roman. Un bon Nothomb.

 

roman,roman étranger,roman adoBakhita

Véronique OLMI

Albin Michel, 2017

Fin du 19e siècle. Une fillette soudanaise, raflée par des esclavagistes, va vivre un destin incroyable –avec des moments très durs. Ses pérégrinations l’emmèneront jusqu’en Italie. Après la perte de sa langue maternelle, et la perte de son identité, la religion l’aidera à se réaliser. Le style colle très bien à l’histoire et aux émotions, par son choix de mots et de phrasé. Très beau récit émouvant, inspiré de la vie de Joséphine Bakhita, canonisée par Jean-Paul II en 2000.

 

roman,roman étranger,roman adoCelui qui va vers elle ne revient pas

Shulem DEEN

Globe, 2017

Essai, ou roman autobiographique. L’auteur vient d’un Shetl, communauté juive hassidique traditionnelle près de Brooklyn. Tenté par la radio, internet et une émancipation vis-à-vis du groupe, le narrateur raconte aussi comment ceux qui sortent de ces communautés soudées en sont bannis et se retrouvent déconnectés, esseulés.

 

roman,roman étranger,roman adoUn jour, tu raconteras cette histoire

Joyce MAYNARD

P. Rey, 2017

Joyce Maynard retrace ses années de bonheur avec son mari Jim, rencontré à 55 ans, leur complicité, et leur douloureux chemin ensemble lorsque Jim est atteint d’un cancer du pancréas.

 

roman,roman étranger,roman adoL’homme de ma vie

Yann QUEFFELEC

Guérin, 2017

L’auteur parle de sa relation difficile à son père, l’écrivain Henri Quéffelec, dont il a toujours essayé de capter l’attention et l’amour. Sensible et sympathique.

 

roman,roman étranger,roman adoGuide des égarés

Jean d’ORMESSON

Gallimard, 2016

Le regard de l’écrivain sur l’humanité. Belle écriture et philosophie sans en avoir l’air.

 

 

 

25/09/2018

Marcher droit, tourner en rond

Marcher droit.gifMarcher droit, tourner en rond

Emmanuel VENET
Verdier, 2016

En parcourant ce roman à une voix, fort bien écrit, on se surprend vite à envier le héros. Qu’il soit atteint du syndrome d’Asperger est juste anecdotique C’est surtout le prétexte d’un roman sans concession, à la manière du Candide de Voltaire, le narrateur tend un  miroir très lucide sur nos modes de vie contemporains. Quel privilège de penser sans entrave et d’évacuer toute culpabilité dans ses analyses. Seul bémol, la tristesse ambiante : notre autiste se pose en légiste et déroule une vie humaine, sa légèreté puis l’âge venant les compromis et la dégradation physique qui nous fait oublier jusqu’à nos exigences. Au-delà du ton léger pour décrire les funérailles de la grand-mère Marguerite et l’inénarrable tante Solange, ce n’est pas vraiment gai. Mais jubilatoire, incisif et vrai… Oui !

Sylvie