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30/03/2020

Ici n'est plus ici

roman étranger, indiens, etats-unisIci n’est plus ici

Tommy ORANGE

Albin Michel (Terres d’Amérique), 2019, 334 p., 21.90€

Traduit de l’américain There There par Stéphane Roques

 

Dans un prologue factuel, l’auteur rappelle en quelques épisodes comment les Indiens ont été exterminés et spoliés par les colons, comment ils ont été parqués dans des réserves, puis incités par l’Indian Relocation Act à s’installer dans les villes à la fin des années 1950.

Il s’attache ensuite au portrait d’une douzaine de ces « Indiens des villes » dans un roman kaléidoscope, où tous les personnages convergent peu à peu (pour des raisons parfois opposées) vers le grand pow-wow d’Oakland, rassemblement annuel où les Indiens (éparpillés le restant de l’année entre les réserves et les villes) viennent célébrer leurs traditions, chants et danses ancestraux.

Coincés entre deux cultures, les personnages de Tommy Orange sont touchants, fragiles : Orvil Read Feather, n’a que sa peau  dorée, ses cheveux noirs et son nom rigolo pour attester de son origine, et découvre les danses traditionnelles sur Youtube ; Thomas Franck trouve une raison de ne pas boire avec les mélopées des anciens accompagnées du grand tambour ; Opal Viola Victoria Bear élève courageusement  ses trois petits-neveux ; Blue tente d’échapper à une relation toxique en se jetant à corps perdu dans l’organisation du pow-wow ; des petits voyous, des buveurs, des repentis,… pleins de rage et de vitalité.

Dene Oxendene, sorte d’alter ego de Tommy Orange (né comme lui d’une mère blanche et d’un père Cheyenne/Arapaho de l’Oklahoma) s’attelle à un projet de recueil de témoignages d’Indiens vivant à Oakland et explique son objectif, qui pourrait bien correspondre à celui de l'auteur :

« Ce que je veux faire, c’est attester de l’histoire de certains Indiens d’Oakland. Je veux poser une caméra face à eux, transcrire ce qu’ils disent pendant qu’ils parlent, s’ils le veulent, les laisser écrire, tout récit que je pourrai recueillir, les laisser seuls pendant qu’ils racontent leur histoire, sans les mettre en scène, sans les manipuler ni leur imposer un sujet. Je veux qu’ils puissent dire ce qu’ils veulent. Laisser le contenu guider la vision. Il y a tant d’histoires…. depuis trop longtemps notre communauté est ignorée et demeure invisible…

Nous n’avons jamais vu l’histoire urbaine des Indiens. Ce que nous avons vu regorge de toutes sortes de stéréotypes qui font que personne ne s’intéresse à l’histoire des Indiens d’Amérique…  à cause de la façon dont elle est décrite, elle prend un tour pitoyable et nous perpétuons cela, sauf que non, tout ça c’est des conneries, parce que le tableau d’ensemble n’est pas pitoyable, et que les histoires individuelles qu’on rencontre ne sont pas pitoyables, ni faibles, n’appellent pas la pitié, elles sont pleines d’une vraie passion, d’une rage, et c’est une des choses que j’apporte au projet, parce que c’est ce que je ressens moi aussi, c’est cette énergie-là que je lui apporterai. » (p.52)

Le titre fait référence à une citation de Gertrude Stein à propos de son ancien quartier populaire d’Oakland, ayant tellement changé qu’il n’était plus vraiment là. De même, la terre ancestrale des Indiens est toujours présente, mais plus vraiment là, enfouie sous le verre, le béton, le fer et l’acier : ici n’est plus ici.

Ce premier roman, exigeant, a rencontré un grand succès aux Etats-Unis. Finaliste du Pulitzer et du National Book Award, il a reçu le PEN/Hemingway Award.

Aline

 
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11/03/2020

Bobiverse

roman étranger,science-fiction

Nous sommes Bob, t1 : Nous sommes légion

Dennis E. Taylor

Bragelonne, 2018

Traduit de l’anglais We are Legion (We are Bob) par Sébastien BAERT 

 

Bob le geek a été bien inspiré : il a investi quelques-uns des millions générés par la vente de sa start-up d'informatique dans une entreprise de cryogénisation promettant de conserver son cerveau après sa mort... en attendant d’avoir les moyens de le ramener à la vie. Justement, peu après, il se fait écraser en traversant la rue ! Mais ce que Bob ne pouvait pas prévoir, c’est que la société évoluerait pendant les décennies que durerait son « sommeil ».

Lorsqu’il se réveille, L’Amérique du Nord est désormais une dictature religieuse, FAITH, et Bob est la propriété d’une entreprise privée sous contrat gouvernemental. Les données contenues dans son cerveau ont été récupérées, et pourraient être réimplantées comme intelligence d’une sonde intergalactique... s’il reste sain d’esprit !  Passé le premier choc de se retrouver sans corps, il se retrouve rapidement en compétition avec d’autres « réplicants », candidats à un voyage dans l’espace pour trouver une planète habitable pour l’humanité. A la fois indispensable puisque la terre commence à montrer ses limites, cible de choix pour les pays en compétition pour conquérir l’univers, il est aussi une abomination pour la frange la plus fanatique de FAITH opposée à toute forme de vie post-mortem !

Canadien anglophone, Dennis E. Taylor est un grand lecteur de science-fiction. Programmateur informatique, il est devenu écrivain à plein temps avec le succès de sa trilogie Nous sommes Bob. Son récit est bien structuré, et mélange avec talent et originalité les ingrédients de base de la SF : informatique, science, exploration de systèmes stellaires, évolution de l’humanité, questions d’éthique… en les pimentant d’humour et de nombreuses références cinématographique. L’écriture reste assez détachée, même dans les moments dramatiques, mais en même temps, comment s’impliquer émotionnellement quand on est une machine ? Au total, un roman de SF bien construit, efficace et prenant, assez pour avoir  hâte de passer aux tomes suivants de la trilogie.

Aline

 
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15/02/2020

Les patriotes

roman étranger, Russie, Etats-Unis,

Les patriotes

Sana KRASIKOV

Albin Michel (Terres d’Amérique), 2019, 593 p., 23.90€

Traduit de l’américain The Patriots (2017) par Sarah Gurcel

 

Née en Ukraine en 1979, Sana Krasikov a grandi dans l’ancienne République Soviétique de Géorgie, avant d’émigrer aux Etats-Unis avec sa famille. Pour ce livre, pensé et écrit entre 2005 et 2017, elle s’est inspirée de l’histoire de la mère d’un ami, Pauline Friedman, dont elle a pu récupérer les dossiers déclassifiés par la Loubianka. La première scène du roman est directement transposée de la vie de cet ami : le moment où, adolescent, il a retrouvé sur le quai d’une gare sa mère de retour du goulag.

Ce récit kaléidoscope, situé entre 1934 et 2008, couvre trois générations d’une même famille. La perspective varie selon le narrateur et l’époque.

1932, après la grande dépression, Florence Fein – New-Yorkaise d’origine juive russe, embarque pour l’Europe "construire le paradis rouge".  "Florence elle-même n’était pas certaine de savoir après quel rêve elle courait : celui d’une humanité soviétique en général, ou celui d’un homme aux yeux noirs en particulier."  "Elle n’était pas vraiment communiste. Insatisfaite, c’est tout. Elle voulait faire de sa vie quelque chose de grandiose" et aspirait à un idéal d’égalité, une meilleure vie pour tous.

Toute sa vie, son fils Julian essaie de comprendre les choix de sa mère, qui ont été lourds de conséquences pour lui. Pourquoi sa mère at-elle pu continuer à refuser de condamner le système qui a détruit leur famille et l’a envoyée au goulag pendant 7 ans.  Il profite d’un séjour professionnel à Moscou pour réclamer les archives du KGB sur sa mère. Désormais Américain, il essaie de ramener aux Etats-Unis son fils Lenny, qui à son tour a choisi d’émigrer en Russie pour affaires… mais pas seulement.

Chaque génération a un rapport équivoque à ses origines, entre deux nationalités et deux mondes, et les relations entre les générations sont empreintes de d’incompréhension, chacune ayant dû supporter les conséquences des choix de la précédente. La loyauté de chacun des personnages est mise à rude épreuve. Bien que chacun se considère comme une bonne personne, les mauvais choix sont nombreux !

Cette saga m’a fait découvrir le destin des Américains ayant émigré en URSS dans les années 1930, qui se sont retrouvés piégés dans les années Staline. Le regard sur les relations diplomatiques et économiques entre US et Russie n’est pas sans rappeler la situation des années 2010 ! Dans un double discours, les dirigeants et médias américains se méfient de la menace rouge, de l’autre on continue à faire des affaires...

roman étranger,russie,etats-unisLes origines juives des personnages ont leur importance. Les juifs américains, venant d’un pays où l’on peut s’exprimer, partagent l’expérience des juifs russes. Pendant une courte période, après la révolution, et pendant la "Grande guerre patriotique", les origines juives en Russie ont été valorisées, mais dès lors que l’on sombre dans la période Stalinienne, l’identité juive est menacée et réprimée, et la "chasse aux ennemis du peuple" est partout. Pour survivre, il faut calculer tout ce qu’on va faire ou dire.

De nombreux autres personnages gravitent autour de ces trois narrateurs, dans un récit un peu complexe, touffu, mais passionnant. Coup de cœur de Renata et Aline.

 
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20/01/2020

Bouillon Coréen

Livres d'auteurs Coréens, présentés le 9 janvier 2020 à la bibliothèque Latulu, de Chassagny.

 

roman étranger,coréeLe vieux jardin

HWANG Sok-Yong (Corée du Sud)

Zulma, 2010, 565 p., 23.90€

Roman partiellement autobiographique, situé entre 1980 et 2000, en Corée du Sud. Libéré de prison en 2000, l’opposant politique O Hyônu apprend que Han Yunhi, la femme qu’il a aimée, est morte. Elle lui a laissé ses cahiers, ses lettres et des dessins. Désemparé, perdu dans une Corée qui a beaucoup changé, O Hyônu évoque ses années de lutte clandestine contre le gouvernement militaire,  les événements de 1980, révoltes contre les cadences imposées pour rattraper la Corée du Nord. En se plongeant dans le journal de Han Yunhi, il revit aussi son parcours de femme, artiste et engagée.

 

roman étranger,coréePrincesse Bari

HWANG Sok-Yong

Picquier, 2013, 19€

Itinéraire d’une jeune Nord-Coréenne. Fille non désirée, Bari est abandonnée à la naissance dans un buisson, mais sauvée par un chien qui la ramène dans sa niche. Elevée par sa grand-mère, elle restera toujours proche de son esprit et de celui de son chien, qui la soutiennent lors de sa difficile émigration verse l’Angleterre. Critique sur le blog.

 

roman étranger,coréeLa route de Sampo

HWANG Sok-Yong (Corée du Sud)

Zulma, 2002, 141 p., 10.50€

4 nouvelles, rédigées par l’auteur entre 1972 et 1975. Les nouvelles sont une lecture familière pour les Coréens. (Les auteurs n’ont pas de subsides pour se lancer dans l’écriture de romans).

La route de Sampo : urbanisation des villages. / Ssireum : vie d’un amateur de lutte coréenne, avec son lot de galères. / Un homme se souvient de son enfance, très surveillée, avec une nounou qui lui laissait plus de liberté. / Œil de biche : malaise de soldats Coréens volontaires qui s’étaient engagés côté US pendant la guerre du Vietnam.

 

roman étranger,coréeL’étrangère : récit

KANG Eun-Ja

Seuil, 2013, 278 p., 19€

Autobiographie qui se lit comme un roman.  Jeunesse de l’auteur, peu après la guerre de Corée, dans un pays pauvre mais digne. Une grande solidarité règne entre les enfants. L’auteur, passionnée de français, travaille avec constance pour réaliser son rêve, et partir étudier en France. Le récit s’achève en 2002 avec sa soutenance de thèse. Critique sur le blog.

 

roman étranger,coréeDes amis

BAEK Nam-Ryong (RDC)

Actes Sud, 2011, 244 p., 22.20€

Dans un régime socialiste à la sauce Confucéenne, les lettres sont utiles si elles servent à éduquer le peuple. Il y a donc beaucoup de propagande, mais dans ce roman, l’auteur se penche plutôt sur la vie quotidienne. Avec l’aval de sa hiérarchie, l’auteur dénonce des abus et de la corruption autour d’une histoire de procès en divorce - acte social et sociétal. Nous suivons le personnage du juge, important, qui souffre de la dévotion de sa femme à son travail de chercheuse biologiste. Elle tente d’adapter des nouvelles variétés dans une région inadaptée à la culture. Moralité : chacun doit se dépasser lui-même, pour le bien commun.

 

roman étranger,coréeLe rire de 17 personnes

Collectif (RDC)

Actes Sud, 2016, 374 p., 22€

Chaque nouvelle propose une leçon politique positive. Très bien écrites, ce sont des histoires décalées par rapport à notre monde occidental. Une vie : un doyen de Faculté aux prises avec sa conscience hésite à favoriser le fils du médecin qui lui a sauvé la vie au détriment d’un étudiant plus méritant / Une deuxième rencontre : un journaliste américain visite la Corée du Nord dans l’idée de démontrer que rien ne va dans le pays, mais à chaque fois il est déçu de constater que les gens sont contents de leur sort /  Le rire de 17 personnes : une jeune fille refuse que son père remplace un musicien absent lors d’une fête traditionnelle, car il est venu pour passer du temps en famille /…

 

roman étranger,coréeJ’entends ta voix

KIM Young-Ha (Corée du Sud)

Picquier, 2015, 320 p., 19.50€

Plusieurs narrateurs. Jeï, gamin né dans les toilettes d’une gare routière, passe entre les mains d’une femme alcoolique, puis en foyer. Il partage ensuite la vie sordide et violente des jeunes des rues de Séoul, où règnent la domination des hommes sur les femmes, la prostitution, l’exploitation des faibles.  Dans la deuxième moitié du livre, plus intéressante,  Jeï rejoint un groupe de motards, dont il devient plus ou moins le leader charismatique. Ils organisent des courses de moto épiques la nuit dans la ville. Les relations avec la population et la police sont évoquées,

 

roman étranger,coréeLeçons de grec

HAN Kang (Corée du Sud)

Ed. du Serpent à plumes, 2017, 184 p., 18€

Au cœur du roman, un homme et une femme. Elle s’est renfermée au point d’avoir perdu la voix, et suit des cours de grec ancien, dans l’espoir de s’en sortir en apprenant une langue étrangère. Il est professeur –de grec ancien, qu’il a appris en Allemagne- et perd progressivement la vue. Chacun évolue dans sa bulle, dans un récit introspectif, jusqu’à ce que les deux personnages se rapprochent. Récit d’atmosphère, livré par touches impressionnistes. Prix Médicis étranger. Présentation par l’auteur ici.

 

roman étranger,coréeLe jardin

PYUN Hye-Young (Corée du Sud)

Rivages Noir, 2019, 300 p., 19€

Traduit du coréen par Yeong-Hee LIM

Oghi, paralysé après un accident de voiture ayant causé la mort de sa femme, finit par rentrer chez lui, dépendant de sa belle-mère. D’abord aux petits soins, celle-ci adopte un comportement de plus en plus étrange et inquiétant et l’isole peu à peu. Afin de « terminer ce que sa fille avait commencé », elle creuse un immense trou dans le jardin entretenu autrefois par sa fille.

Roman noir et inéluctable, on comprend assez vite quelle direction prend le récit, qui se déroule de façon habile, mais sans surprise.

 

roman étranger, CoréeLa vie rêvée des plantes

Seung-U LEE

Zulma, 2006, 18.80€

Traduit du Coréen par Jean-Noël JUTTET

Coup de coeur d'Aline. Critique sur le blog

 

Bouillon Coréen La langue et le couteau

Corée, roman étranger

 

La langue et le couteau

Jeong-Hyun KWON

Picquier, 2019, 20€

Traduit du Coréen par Yeong-Hee LIM

 

Situé en 1945 à Changchung (Xinjing), capitale de l’Etat fantoche du Mandchoukouo, le récit se concentre non pas sur la guerre avec les Russes dont l’offensive par le nord se rapproche, mais sur un affrontement sur le terrain de la cuisine, au mess des officiers Japonais.

L’histoire est assez brouillonne, complexe à suivre –d’une part parce que les références historiques nous manquent – d’autre part parce que le récit est raconté à la première personne en alternant les narrateurs au cours des chapitres. Malgré leurs origines très différentes, le lecteur met longtemps à les distinguer :

- Yamada Otozô, commandant en chef de l'armée d'occupation japonaise en Mandchourie, suppose avoir été posté là pour sa relative modération, qui évite aux Japonais de se jeter dans la bataille de façon irréfléchie. Esthète et fin gourmet, il passe du temps à contempler le visage du Boudha du temple de Jigesu, qui lui rappelle sa mère disparue, et répond aux questions stratégiques pressantes de ses officiers par des considérations gastronomiques ;

- Chen, révolutionnaire Chinois, excellent cuisinier, rêve d’empoisonner tout le mess des officiers Japonais. Il emporte partout avec lui son billot, légende familiale autant qu’outil de cuisine, et consacre toute son énergie et son génie à la cuisine ;

- Kilsun, très belle jeune femme Coréenne (pas du tout nostalgique de son Chongjin natal, glacial), a été victime d’enlèvement par les soldats japonais pour servir de "femme de réconfort" sur le Front. S’étant échappée grâce à Chen, elle est devenue sa compagne dévouée. Son frère fait partie des idéalistes révolutionnaires.

Dans une ambiance de fin d’époque, l’auteur entremêle l'agitation de l'Etat Major Japonais,  l'affrontement de Chen et d'Otozô autour de l'honneur et du goût, et les souvenirs de ces trois personnages. C’est une bonne introduction à un pan tourmenté de l’histoire de cette région d’Asie, entre Chine et Corée, sous domination japonaise.

Aline

 

12/01/2020

L'homme qui savait la langue des serpents

roman étranger, Estonie, fantasy

L'homme qui savait la langue des serpents

Andrus Kivirähk

Le Tripode (Météores), 2013, 13.90€

Traduit de l’Estonien  Mees, kes teadis ussisõnu  par Jean-Pierre MINAUDIER

Dans une époque médiévale estonienne fantasmée, le roman retrace la vie de Leemet, dernier homme des forêts, qui  vit en accord avec son environnement, se lie avec le peuple des serpents et commande aux animaux intelligents par ses sifflements. Il rêve de voir un jour voler la grande salamandre, l’animal protecteur du peuple de la forêt, mais voit le monde sauvage idyllique (ou pas) de ses ancêtres disparaître et la modernité apportée par les envahisseurs germaniques l'emporter. Les uns après les autres, ses voisins quittent la forêt pour aller s'installer au village, où ils pratiquent des activités étranges et inutiles telles que l'agriculture, se nourrissent d’infâme pain et se convertissent au christianisme au point de vouloir oublier leurs origines.

L’imaginaire d’Andrus Kivirähk, empreint de réalisme magique et d’un souffle qui n’est pas sans rappeler les sagas scandinaves, convoque autour de Leemet tout un monde de personnages hauts en couleurs. Ints, son « frère » vipère royale, son oncle Vootele, lucide sur l’état du monde qui malgré tout lui enseigne la langue ancienne des serpents, sa soeur Salme amoureuse d'un ours séducteur, sa mère constamment à rôtir chevreuils ou élans, son grand-père qui guerroya sauvagement contre l’envahisseur allemand, Hiee fillette fort occupée à traire les loups dans leur étable… Sans parler de fanatiques de tout bord, d'une paysanne qui rêve d’apprivoiser un loup-garou, d'un ancien chasseur de vents, des deux derniers australopithèques éleveurs de poux géants,…

Ce récit plein d'imagination, très attachant, se veut aussi plaidoirie pour la tolérance. Avec ironie, l’auteur se moque aussi bien des traditionalistes qui s’accrochent à leur fantasme de vie à l’ancienne que des paysans qui révèrent avec une naïveté sans limites les chevaliers teutons, porteurs d'une « modernité » qui nous fait sourire. Cela donne un mélange étonnant et très original de fantaisie, de roman historique et de regard critique sur la société humaine, son rapport au temps et à l'évolution.

L'Homme qui savait la langue des serpents a reçu le Grand Prix étranger de l'Imaginaire en 2014.

Aline

18/10/2019

Vinegar girl

roman étranger, amour, romance

Vinegar girl

Anne TYLER

Phébus, 2018, 223 p., 19€

Savant complètement dédié à ses recherches, le professeur Battista laisse sa fille aînée Kate gérer sa maison et l'éducation de sa petite soeur Bunny. De caractère bien affirmé, autonome, Kate ne trouve rien à redire à cet arrangement. Tout va bien jusqu'au jour où Piotr, l'assistant de recherches du Professeur -en fin de visa- est menacé d'expulsion. Battista essaie alors de persuader Kate de contracter un mariage blanc avec lui... Vu le caractère de Kate, l'affaire s'annonce mal engagée !!!

Romance rigolote et pas tarte.

Aline

10/10/2019

Ce qu'elles disent

roman étranger,condition féminine

Ce qu’elles disent

Miriam TOEWS

Buchet-Chastel, 2019, 224 p., 19€

 

Entre 2005 et 2009, les filles et les femmes de la communauté de Molotschna ont presque toutes été violées –par des fantômes ou par Satan, croyait-on, à cause de péchés qu’elles auraient commis. Pendant que les familles dormaient, les filles et les femmes étaient plongées dans un profond sommeil au moyen d’un anesthésiant en pulvérisateur, utilisé pour les animaux de ferme. A leur réveil, elles avaient mal partout, elles étaient groggy, saignaient, sans savoir pourquoi. Récemment, on a appris que les huit démons responsables de ces attaques étaient des hommes en chair et en os, dont plusieurs étaient des proches parents de ces femmes…

Molotschna maintient elle-même l’ordre dans ses rangs... Tous les hommes  sont partis en ville afin de payer la caution des agresseurs emprisonnés. Au retour des coupables, on invitera les femmes à leur accorder leur pardon, ce qui aura pour effet d’assurer à chacun et chacune une place au paradis. En cas de refus, les femmes seront contraintes de quitter la colonie pour le monde extérieur, dont elles ne savent rien.

Les femmes disposent de deux jours seulement pour décider collectivement de ce qu’elles feront. 1) Ne rien faire, 2) Rester et se battre, 3) Partir. Quelques-unes ont voté pour ne rien faire et se remettre entre les mains du Seigneur. Cependant comme le temps presse, elles ont confié à une assemblée clandestine de 8 femmes le soin de débattre de chacune des options, de retenir la meilleure et de déterminer les modalités de sa mise en œuvre.

Communauté mennonite sectaire, Molotschna est dirigée par Peters, « évêque » qui détient une autorité à la fois religieuse, morale et temporelle. Seuls les hommes peuvent apprendre des rudiments de lecture, et ils dominent les femmes, traitées moins bien que leurs animaux.

Le roman reprend les deux jours de discussion des 8 femmes chargées de déterminer la conduite du groupe. Le narrateur, August Epp -intellectuel maintenu en marge de la communauté- est témoin de leurs délibérations et chargé d’en dresser le procès-verbal. Désemparées, acculées pour leur survie et celle de leurs enfants, elles disputent des points de religion et de morale, essayant de louvoyer entre tous les péchés qu’engendrerait leur désobéissance.

Lecture dérangeante, parce que les faits reprochés aux hommes sont d’une extrême violence, mais passionnante pour l’étude de ces femmes  qui tentent de s’affranchir d'un joug patriarcal oppressant. Tout juste bonnes aux travaux de maison, de ferme, et à enfanter, privées de droits et d’éducation, ignorantes du monde, parlant un dialecte de « plautdietsch » (bas-allemand incompréhensible en dehors de leur colonie), elles se révèlent fortes, capables d’argumenter, de prioriser leurs valeurs, de chercher une solution respectueuse de leurs croyances et de leur pacifisme.

L’auteur décrit avec tendresse ses personnages, leurs petites manies, leurs affections, leur caractère… et s’attache tout particulièrement à ceux qui vont à l’encontre du système patriarcal : August Epp, homme perçu comme faible, et Ona Friesen, femme indépendante et courageuse.

Bien qu’ayant situé son récit dans un pays anglophone, l’auteur indique s’être inspirée de faits réels, survenus dans une communauté mennonite isolée de Bolivie. Je n’ai pas pu me détacher de ce roman bouleversant avant la dernière page.

Aline

25/08/2019

Rentrée littéraire septembre 2019 (suite)

roman étranger, nature, légende

 

Lanny

Max PORTER

Seuil, 2019, 240 p., 20€

Traduit de l’anglais par Charles Recoursé

 

Lanny, c’est un petit garçon ingénu, chéri par sa maman, mais dont l’imagination débordante n’est pas toujours bien comprise par son papa, plus terre à terre. C’est aussi un enfant qui "sent fort le pin", passe ses journées à chantonner en profitant de chaque parcelle de nature et à disparaître dans les bois autour du village.

Dans ce roman à la forme originale, le récit est choral, alternant la narration entre tous ceux qui gravitent autour de Lanny, permettant de rester au plus près de chaque personnage et de ses pensées, parfois inavouées. Jolie, sa maman à l’amour inconditionnel ; Robert, son papa prosaïque ; Peter, l’artiste qui l’aide à transposer son imaginaire ; la vieille Peggy gardienne des légendes locales… ainsi que de nombreuses autres voix plus fugitives de villageois.

Mais celui qui commence le récit et le ponctue, omniprésent quoique invisible pour les humains normaux, c’est le Père Lathrée Morte, créature protéiforme plus ou moins végétale, qui guette et se régale des sons du village, des voix humaines, dont il capte –et retranscrit-  les bribes en vrac, véritable échantillonnage de l’âme humaine.

roman étranger,nature,légende,rentrée littéraire

Le récit, comme un conte folklorique qui se déroulerait près de chez nous, fait monter la tension, et osciller le lecteur entre l’émerveillement et l’inquiétude liée à des peurs enfouies.

L’appellation étrange du Père Lathrée Morte, est directement traduite de l’anglais Papa Toothwort ou « Dead man’s fingers ». Il s’agit de la Lathrée Clandestine, parasite qui plante ses suçoirs dans les racines des arbres et arbustes, mais dont les besoins modestes ne semblent pas affaiblir ses hôtes.

Le premier roman de Max Porter, La douleur porte un costume de plumes, propose également un récit  atypique, où tristesse et inquiétude sont contrebalancées par la magie.

Aline

08/08/2019

Du côté de Canaan

roman étranger, Irlande, Etat-UnisDu côté de Canaan

Sebastian BARRY

Ed. J. Losfeld (Littérature étrangère), 2012, 274 p., 19.50€

Traduit de l’anglais On Canaan’s Side par Florence Lévy-Paoloni

"Bill n’est plus. Quel bruit fait le cœur d’une femme de 89 ans quand il se brise ? Sans doute guère plus qu’un silence, certainement à peine plus qu’un petit bruit ténu."

Bill est mort. Descendant d’une famille d’hommes Irlandais abîmés par les conflits du XXe siècle.

Bill est mort, et sa grand-mère, Lilly Bere laisse affluer les souvenirs d’une vie qui l’a menée de Wicklow - en Irlande- aux Etats-Unis, terre promise (Canaan) pour les Européens en difficulté. Fille de James Patrick Dunne, chef de la police municipale de Dublin, elle a dû fuir l’Irlande avec son mari, frappé d’un contrat de mort par les indépendantistes.

J’ai beaucoup aimé le récit de Sebastian Barry, sinueux et sobre, qui dévoile peu à peu toutes les vicissitudes de cette femme, liées à l’actualité du siècle en Irlande et aux Etats-Unis. Comme elle l’écrit, Lilly a "eu assez d’histoires pour toute une vie, dans sa propre vie, sans parler de celle de sa patronne, Mme Wolohan." Pour autant, elle ne s’appesantit pas sur les drames, préférant s’appuyer sur les moments de joie.

Pour ne pas gâcher votre lecture, j'évite volontairement de dévoiler les nombreux développements inattendus… Mais j'espère bientôt me plonger dans les autres romans de l'auteur qui développent d’autres personnages de la famille Dunne.

Aline

p. 234 : "Je commence à penser que le fait d’écrire tout cela est un labeur aussi dur qu’un jour de lessive en Irlande… Les souvenirs provoquent parfois beaucoup de chagrin, mais une fois qu’ils ont été réveillés vient ensuite une sérénité très étrange… Et je remarque une nouvelle fois que l’expression « il y a longtemps » n’existe pas finalement. Quand on évoque les souvenirs, tout se passe dans le présent, purement et simplement. De sorte que, à mon grand étonnement, les gens que j’ai aimés retrouvent une nouvelle vie."

 
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