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16/12/2017

Le sympathisant

roman étranger, premier romanLe sympathisant

Viet Thanh Nguyen

Belfond, 2017, 23.50 €

Traduit par Clément Baude

 

1975, Saigon est en pleine déroute, un général de l'armée du Sud Vietnam et son ordonnance dressent la liste des rares privilégiés qui pourront bénéficier d’une place dans un des derniers avions à décoller encore de la ville, tandis que la panique gagne la ville. Ce que le général ignore, c'est que son aide de camp est un espion Viet Cong. Empreint de culture américaine, en bon infiltré, il voit les bons côtés du monde occidental tout en conservant sa loyauté aux communistes.

« Je suis un homme à l’esprit double. Simplement je suis capable de voir n’importe quel problème des deux côtés. Quand je constate à quel point je suis incapable de regarder le monde autrement, je me demande s’il faut parler d’un talent. Après tout, un talent est une chose que vous exploitez, et non une chose qui vous exploite. »

Au prix de décisions dramatiques, qu’il sait parfois injustes, il parvient à rester dans l’ombre aux côtés des dirigeants Vietnamiens exilés en Californie, et à transmettre des informations sur leurs chimériques combats dans ses lettres codées aux camarades communistes restés au Vietnam. Il  y sacrifie toute vie personnelle, et même son intégrité. Finalement la seule loyauté qu’il conserve jusqu’au bout est celle qu’il ressent pour ses deux amis d’enfance, ses frères de sang Bon et Man.

« Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double. »  Ainsi commence la longue confession de cet homme, dont l’identité a été double dès le plus jeune âge : bâtard eurasien caché d’un prêtre catholique, ayant grandi à Saigon mais fait ses études aux Etats-Unis, agent double communiste infiltré dans l’armée du Sud-Vietnam.  Piètre assassin, ni volontairement tortionnaire, ni innocent, taxé par les communistes « d’américanisme réactionnaire », il subit à son tour la torture de la rééducation et tente par sa confession de prouver sa loyauté à la cause communiste.

Au passage, l’auteur en profite pour introduire une satire de l’hypocrisie des politiciens américains, et de la mise en scène de l’histoire par la machine de propagande Hollywoodienne.

« Les Français me faisaient pitié, avec leur naïveté à penser qu’il fallait visiter un pays pour l’exploiter. Hollywood était beaucoup plus efficace : il imaginait les pays qu’il voulait exploiter… Cette guerre était la première dont l’histoire serait racontée par les vaincus et non par les vainqueurs, grâce à la machine de propagande la plus efficace jamais créée… »

Mais où se situe la vérité ? où sont les innocents ? « Que font ceux qui luttent contre le pouvoir une fois qu’il ont pris le pouvoir ? Que fait le révolutionnaire une fois que la révolution a triomphé ? Pourquoi ceux qui réclament l’indépendance et la liberté prennent-ils l’indépendance et la liberté des autres ?... Quant à nous, quel temps il nous aura fallu contempler le rien jusqu’à voir quelque chose ! »

Lire sur le site de l'éditeur le dossier édifiant "Viet Thanh Nguyen transcende l'histoire. Aline

Le sympathisant, prix du meilleur Livre étranger

Le 7 novembre 2017, l’écrivain Viet Thanh Nguyen a reçu le prix du Meilleur Livre étranger  2017 pour son roman Le Sympathisant, après le prix Pulitzer et le prix Edgar 2016. Voici un extrait du discours qu’il a prononcé lors de sa remise du prix (traduction : Clément Baude).

« Il y a vingt ans de cela, j’ai commencé à écrire un recueil de nouvelles. Si j’avais su qu’il me faudrait dix-sept ans pour en venir à bout, et trois de plus pour le publier, je ne l’aurais peut-être jamais commencé. Dans ma naïveté, je me disais que je terminerais ces nouvelles d’ici deux ans, qu’ensuite elles seraient achetées et publiées, que je gagnerais des prix et que je deviendrais célèbre. Je savais vaguement, mais sans tout à fait comprendre, combien l’écriture exigerait de moi, à quel point elle me détruirait, à ma grande tristesse mais, au bout du compte, à mon plus grand profit d’écrivain.

J’ai appris ce qu’était la tristesse en travaillant à ce satané recueil de nouvelles. Je ne savais pas ce que je faisais. Je ne savais pas, alors que je pâlissais doucement devant mon écran d’ordinateur et mon mur blanc, que j’étais en train de devenir un écrivain. C’était en partie une affaire de technique à maîtriser, mais c’était tout autant une affaire d’âme et une habitude de l’esprit. C’était accepter de m’asseoir sur cette chaise pendant des milliers d’heures, recevoir quelques maigres louanges de temps en temps, endurer la tristesse d’écrire en restant convaincu que malgré tout, malgré mon ignorance, quelque chose d’important se produisait…

Si je parle de mon ignorance et de ma naïveté, de mes combats et de mes doutes, c’est que la plupart des lecteurs ne connaissent que le résultat final des efforts d’un écrivain. Ce résultat final, le livre, semble déborder d’assurance et de connaissance. L’assurance et la connaissance, la « mesure » de l’évaluation et de la progression qui saturent notre vie dans les universités, les entreprises et les bureaucraties, tout cela éclipse les procédés mystérieux, intuitifs et lents – parfois très lents – par lesquels l’art, souvent, opère. L’essentiel de ce qui est crucial dans l’art, ou dans tout travail qui nous importe, quel que soit le domaine, ne peut être ni quantifié ni accéléré.

Le plus précieux, dans ces mondes des arts et des humanités qui sont les miens, est qu’ils laissent justement la place à ce type de réflexion lente et peut-être inutile..."

Lire la suite sur le site des éditions Belfond

19/10/2017

Voyageur sous les étoiles

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Alex CAPUS

Traduit de l’allemand Reisen im Licht der Sterne (2005) par Emanuel Güntzburger

Actes Sud (Littérature allemande) 2017, 21.80 €

 

Un roman passionnant.

Robert Louis Stevenson, célèbre auteur de "L’île au trésor" a passé les dernières années de sa vie sur les îles Samoa dans le Pacifique, où il a fait construire une magnifique demeure au cœur de la jungle. La fortune qu’il affiche ne peut provenir seulement de ses succès littéraires. Et s’il avait découvert le fabuleux trésor de Lima, or, perles, pierres précieuses, confié en 1821 par les autorités espagnoles à un petit brick anglais, le Mary Dear, pour le soustraire aux "hordes révolutionnaires" qui allaient déferler sur la capitale. Le bateau disparut à jamais...

Un épisode parmi d’autres car, notamment en ce début de siècle, de nombreux pirates ont attaqué des bateaux chargés d’or ; tous ces récits se colportaient d’un port à l’autre suscitant envies, convoitises, aventures. Des cartes d’îles de chercheurs de trésor ont circulé, ont été reproduites, vendues parfois pour de fortes sommes et une île en particulier a fait l’objet de tous ces phantasmes : l’île Cocos au large du Costa Rica. Mais malgré des fouilles intensives et répétées tout au long du siècle, nul trésor n’a été découvert... au moins en apparence.

En 1887, Stevenson après avoir passé 10 ans à sillonner l’Europe et les Etats-Unis, marqué par des séjours en sanatoriums et en cures diverses, s’embarque avec son épouse Fanny et son beau-fils Lloyd pour une tournée des îles du Pacifique. Le but du périple est d’écrire des reportages pour des revues américaines. Or -alors que dans ses lettres il ne cesse de dire combien il lui tarde de retrouver l’Ecosse- en arrivant à Samoa, il décide contre toute attente de s’y installer, et il va y rester malgré un climat très néfaste pour sa santé et des relations familiales conflictuelles.

Sa rencontre avec le missionnaire presbytérien William Edward Clarke qui devient son meilleur ami a-t-elle changé le cours de sa vie ? A-t-il découvert le fameux trésor ? Car, surprise, un île dénommée elle aussi île Cocos existe à proximité des îles Samoa.

Alex Capus nous entraîne dans un monde d’aventures inimaginables, où des hommes misent jusqu'à vie dans la recherche d’un trésor.  Au terme d’une enquête très fouillée, il livre un récit haletant et extrêmement bien documenté, et donne des éléments pour répondre aux nombreuses interrogations suscitées par le mode de vie de Stevenson à Samoa. Alors Stevenson, chercheur et découvreur de trésor … ?

Annie

13/10/2017

Ron Rash

Ron Rash

Auteur Américain (Caroline du Sud), né en  1953, professeur au département de langue anglaise de la West Carolina University (WCU).

Auteur de recueils de nouvelles et de poésie,  il est surtout connu en France pour ses romans noirs, parfois à la limite du policier. Ce sont eux que nous avons lus pour ce « bouillon »

 

roman étranger, AmériqueOne Foot in Eden (2002)

Un pied au paradis (Le Masque, 2009)

Appalachian Book of the Year 2002

Roman « noir » à 5 voix, drame « terrien » situé dans la Caroline du Sud des années 1950. Holland Winchester, vétéran de la guerre de Corée, fait le coup de poing dans les bars, brandit sa médaille de héros, et se rend globalement impopulaire. Un jour, il disparaît dans la nature, au fond d’une vallée magnifique et aride, où les derniers paysans essaient d’arracher leur subsistance à la terre, menacée d’être engloutie sous un lac artificiel. Comme les indiens Cherokee ont été chassés par les paysans d’Europe, ceux-ci à leur tour sont destinés à perdre leurs terres.

L’événement est raconté à des époques différentes, par des personnages qui révèlent leur vérité et font progresser la narration : le shérif, Amy la voisine de Holland et son mari Billy, leur fils, et enfin l'adjoint du shérif. Chacun témoigne et refait l'histoire, en mettant à jour ses misères et ses espoirs.

 

roman étranger, AmériqueSaints at the River (2004)

Le Chant de la Tamassee (Seuil, 2016)

Après la noyade accidentelle d’une fille imprudente de 12 ans, ses parents veulent à tout prix récupérer son corps disparu dans les eaux. Un ingénieur astucieux trouve une solution pour détourner le cours de la rivière avec un barrage provisoire, tandis que les écolos refusent cette solution car la rivière est protégée.

 

roman étranger, AmériqueThe World Made Straight (2006) 

Le Monde à l’endroit (Seuil, 2012),

D’après ce roman, David Burris a réalisé un film  avec Minka Kelly, Haley Joel Osment et Jeremy Irvin.

Elevé à la dure par son père, cultivateur de tabac, Travis Shelton, 17 ans, travaille quarante-cinq heures par semaine dans une épicerie. Pour se détendre, il pêche la truite. Par hasard, il tombe sur un champ de marijuana, dont il coupe quelques plans. Attrapé et puni par les trafiquants, il passe sa convalescence chez un prof déchu, fasciné par l’époque de la guerre de Sécession, qui a laissé des traces jusque dans la région.

Tirant toujours le meilleur parti des décors naturels des Appalaches, Ron Rash a l'art de faire cohabiter dans ses pages la violence et l'humanité, le passé des Etats Unis et son histoire plus récente.

 

roman étranger, AmériqueSerena (2008) 

Serena (Le Masque, 2011)

Adapté au cinéma en 2014, avec Jennifer Lawrence, Bradley Cooper et Sam Reid

Dans les années 1930, Serena et son mari forestier exploitent la forêt, coupant tous les arbres pour faire plus d’argent. A leur appât du gain forcené s’opposent des partisans de la protection de la nature. Ron Rash met en scène une héroïne dure, véritable prédatrice prenant un malin plaisir à faire plier ceux qui croisent son chemin.

 

roman étranger, AmériqueThe Cove (2012) 

Une terre d’ombre (Seuil, 2014)

Prix de la Fiction Américaine 2012, et Grand prix de littérature policière 2014

Vivant au fond d’une vallée sombre, dans un coin paumé,  la famille de Hank et Laurel semble marquée par le destin. Les parents sont morts jeunes. Laurel, à cause d'une marque de naissance, concentre la superstition des habitants du coin paumé. Mise à l’écart et humilié, elle a dû quitter l’école à regret, et passe sa vie dans une profonde solitude.

« La falaise la dominait de toute sa hauteur, et elle avait beau avoir les yeux baissés, elle sentait sa présence. Même dans la maison elle la sentait, comme si son ombre était tellement dense qu’elle s’infiltrait dans le bois. Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère, qui soutenait qu’il n’y avait pas d’endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge. Un lieu maudit, aussi, pensait la plupart des habitants du comté, maudit bien avant que le père de Laurel n’achète ces terres. Les Cherokee avaient évité ce vallon, et dans la première famille blanche à s’y être installée tout le monde était mort de varicelle. On racontait des histoires de chasseurs qui étaient entrés là et qu’on n’avait plus jamais revus, un lieu où erraient fantômes et esprits ».

Cette morne existence est d’abord ranimée par le retour de la Grande Guerre de son frère Hank, mutilé mais acharné à se reconstruire une vie, puis bouleversée par l’arrivée de Walter, vagabond mutique tirant de sa flute des sons merveilleux. Laurel va vivre elle aussi son histoire d’amour, mais le lecteur pressent que le drame se prépare – sur fond de haine des Boches.

Ron Rash fait ici une peinture sombre des relations humaines fondées sur l’ignorance, la cruauté et la soif de vengeance.  Bêtise et patriotisme ne font pas bon ménage...

 

Above the Waterfall (2015)

Non traduit ?

 

roman étranger, AmériqueThe Risen (2016) 

Par le vent pleuré (Seuil, 2017)

En exergue  « Alors commença le châtiment » Dostoïevski. Ainsi que des références à « Look homeward, Angel », Thomas Woolf.

Dans une petite ville des Appalaches, la rivière vient de déposer les ossements d’une jeune femme dont personne n’avait plus entendu parler depuis des décennies. Son histoire est racontée par Eugène, forcé de se confronter à son passé et à celui de son frère Bill après cette macabre découverte.  A l’époque, Ligeia était venue de Floride séjourner  chez son oncle et sa tante, car ses parents n’en pouvaient plus, et avait séduit Eugène et Bill…

Ron Rash fait une peinture noire des communautés isolées, à l’ombre des Appalaches. Il  évoque la cellule familiale, l’émancipation, et le poids du passé.

 

Tous les lecteurs présents apprécient les romans de Ron Rash, pour son rapport à la nature, et la façon dont l’histoire (des Etats-Unis) entre en résonnance avec la vie de ses personnages. La vie fuse parfois, mais dominée par la tragédie et une certaine noirceur.

Remarque : nous avons préféré les traductions d'Isabelle Reinharez pour la plupart des ouvrages à celle de Béatrice Vierne (Serena).

05/09/2017

Plus haut que la mer

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Plus haut que la mer

Francesca MELANDRI

Gallimard, 2015

Une histoire simple et belle écrite avec beaucoup d'émotion et de tendresse.

Ce roman se passe dans les années 1970 en Italie secouée par la violence des brigades rouges. Luisa et Paolo ne se connaissent pas. Ils prennent le bateau qui les conduit sur une île au large de la côte italienne où a été installé un quartier de haute sécurité pour détenus dangereux, politiques ou de droit commun.

Luisa, agricultrice,est une femme simple, qui travaille durement à la campagne et élève seule ses cinq enfants. Son mari, un homme violent, a commis un meurtre sous le coup de la colère et a également tué un surveillant en prison.

Paolo est veuf, professeur de philosophie. Son fils a tué de sang froid plusieurs personnes pour des raisons idéologiques. Paolo a abandonné son poste d'enseignant se reprochant d'avoir peut-être, par ses idées, poussé son fils dans la voie de la violence. Un abîme s’est creusé entre eux.

Le retour de Luisa et Paolo est différé en raison d'un accident de voiture qui les empêche de prendre le bateau parti sans les attendre pour éviter une forte tempête. Ils doivent passer la nuit sur l'île, surveillés par le gardien Pierfrancesco. Celui-ci, marié, père de deux enfants s’est laissé entraîner dans une spirale de violence liée à son travail. Il s’enferme dans le mutisme, laissant sa femme désemparée.

Pas de péripéties spectaculaires mais une forme de douceur, de tendresse s’installe entre eux et va les amener, dans ce huit clos, à se libérer de qui les oppresse, à apporter un apaisement dans leurs vies abîmées. Cette nuit constitue pour eux une révélation et un nouveau départ.

Francesca Melandri parvient étonnamment dans cet univers carcéral très violent à faire émerger beaucoup de tendresse et d’amour.

Un très beau roman.

Annie (voir autre critique)

 

 

Marina Bellezza

roman étranger, Italie

Marina Bellezza

Silvia AVALLONE

Liana Levi, 2014

J’avais été enthousiasmée par le premier roman de Silvia Avallone, D’acier, qui avait remporté un vif succès. Marina Bellezza est de la même facture et se lit avec autant de plaisir.

Silvia Avallone situe son histoire dans la vallée du Piémont qu’elle connaît bien. Autrefois prospère grâce à l’industrie lainière, elle est désertée suite à la crise et à la délocalisation des entreprises. Pas d’avenir dans cette région.

Pourtant Andréa, le fils mal aimé du maire, rêve de reprendre l’élevage de vaches dans la ferme de son grand père et est sûr de pouvoir vivre grâce à la fabrication d’un fromage de qualité. Il aime passionnément Marina et voudrait l’entraîner avec lui dans cette aventure. Mais elle envisage un avenir complètement différent. Elle est belle, a une voix magnifique et veut devenir célèbre et riche quelque soit le prix à payer. Consciente de ses atouts physiques qu'elle montre effrontément, et de sa belle voix, elle se lance dans une "carrière" de chanteuse dans les fêtes de la région. Choisie pour participer à une émission de télé-réalité qui peut lui apporter la gloire, elle n’a aucun scrupule. Tous ses actes sont motivés par son ambition : gare à qui veut se mettre en travers de son chemin.

Pourtant on sent chez elle une fragilité qui affleure parfois. Chacun porte en lui une blessure. Marina a souffert et souffre encore de l’abandon de son père qui l’a laissée avec une mère alcoolique. Elle voue pourtant une admiration totale à cet homme volage qui sait jouer de sa séduction ; il se manifeste de temps en temps mais la laisse toujours déçue, en manque de son amour.

Andréa s’est toujours senti inférieur à son frère plus brillant que lui et préféré de ses parents, un frère qui a réussi et s’est expatrié aux USA. Un lien profond les unit mais leur histoire les a meurtris. Une passion dévorante les unit, une fièvre qu’ils se promettent à chaque fois d’éteindre...

Les personnages principaux croisent d’autres protagonistes : la colocataire de Marina amoureuse éperdue d’Andrea, les amis d’Andréa ou encore l’impresario de Marina qui veut en faire la nouvelle star italienne. On s’attache aux personnages avec leurs blessures, leurs contradictions, leurs tensions et leurs déchirements .

L’auteure dépeint avec beaucoup de justesse le monde de paillettes du show-biz mais aussi le basculement économique et social de la société. Elle raconte le désir de réappropriation consciente et respectueuse de la terre par de jeunes agriculteurs, un retour à la terre qui n’est pas un recul mais la volonté de développer un nouveau modèle économique basé sur des savoirs faire ancestraux qui, en Italie et ailleurs, séduit de plus en plus de jeunes.

C’est un très beau roman qu’on ne lâche pas.

Annie P.

10/07/2017

Bouillon italien (2)

roman étranger, Italie

La nature exposée

Eri DE LUCA

Gallimard (Du monde entier), 2017, 16,50€

 

Passeur-sculpteur, il narrateur habite près de la frontière, au pied des montagnes qu’il connaît par cœur, dans la dernière maison du village -ou plutôt la première en descendant des bois. Aux vacanciers, il prête ses livres, et vend ses trouvailles, cailloux ou bois flottés originaux, ou ses petites  sculptures ou gravures. Avec le boulanger et le forgeron, il a créé un « petit service d’accompagnateurs au-delà de la frontière »…

Lorsque son choix de rendre leur argent aux migrants après leur passage est rendu public par une indiscrétion, c’est lui, à son tour, qui doit se réfugier plus loin. Cherchant du travail en ville, il se voit confier un travail délicat : la restauration d’un Christ en croix, chef d’œuvre sur lequel avait été pudiquement rajouté un drapé.

Le récit, en deux parties, entrecroise deux thématiques autour du personnage de passeur/sculpteur. Il entre dans une dimension spirituelle lorsqu’il s’agit, pour le restaurateur, d’entrer en résonance avec la sculpture, et de retrouver les émotions et les intentions de l’artiste d’origine, traumatisé par son expérience sur le front de la 1ère guerre mondiale.

Aline

09/06/2017

Bouillon italien (1)

roman étranger, Italie, adolescence

 

Moi et toi

Niccolo AMMANITI

R. Laffont, 2012, 149 p. 15€

Traduit de l’italien Io e te (2010) par Myriem Bouzaher

 

Lorenzo, 14 ans, est un garçon mal intégré. Très affectueux avec ses parents, il  porte un regard froid sur la société, et se sent en constante inadéquation avec les autres. Selon le psychiatre que ses parents l’ont obligé à consulter, il souffrirait d’un « ego grandiose ».

Pour éviter les ennuis, Il essaie consciemment  de compenser par mimétisme… avec un succès très relatif. A 14 ans,  pour rassurer  ses parents, il se force à jouer dans l’équipe de foot, prétend avoir des amis, et fait même semblant d’être invité au ski une semaine à Cortina chez une copine. Il a bien préparé son coup et déposé des provisions dans la cave de l’immeuble.

Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que sa demi-sœur vienne elle aussi se réfugier dans la cave, dans un état pitoyable ! Ces deux personnages, pitoyables mais touchants, cohabitent quelques jours et réussissent malgré tout à établir une forme de relation d’entraide.

L’écriture est sobre, non dénuée d’humour grâce au regard décalé de Lorenzo, totalement froid et détaché des gens. Noire aussi, le mal de vivre de ces deux jeunes laisse peu de place à l’espoir. 

Des réflexions intéressantes sur le mimétisme, permettant la survie en milieu hostile :

Mimétisme batésien (de Henry Walter Bates, XIXes)

"une espèce inoffensive adopte l’apparence physique (motifs, couleurs, etc.) d’espèces nocives avec pour but de repousser les prédateurs qui ont appris à éviter les vraies espèces nocives. Le mime (c’est-à-dire l’espèce inoffensive) bénéficie donc de la protection contre les prédateurs sans avoir à dépenser de l’énergie pour consommer ou produire des toxines."

Ce roman a été porté à l’écran en 2013 par Bernardo Bertolucci, avec  Jacopo Olmo Antinori dans le rôle de Lorenzo, et Tea Falco dans celui d'Olivia.  Titre original : Io e te.

roman étranger, Italie, adolescence

24/05/2017

Bouillon russe (4/4)

roman étranger, RussieLe maître et Marguerite

Mikhaïl Boulgakov

R. Laffont, 1968

L’auteur, de famille bourgeoise russe de Kiev, médecin et écrivain, est mort en 1940, après avoir travaillé à son roman pendant 12 ans, mais son roman n’est publié qu’en 1965 en version censurée – et dans son intégralité en 1973. Considéré comme l’une des œuvres littéraires russes majeures, ce roman contient beaucoup de références à la littérature russe.

Deux fils narratifs se croisent : la vie du Maître, écrivain de la Russie stalinienne, et la Judée de Ponce Pilate, dont il a fait son sujet d’écriture. S’ajoutent un personnage de diable, dont les apparitions fantastiques permettent à l’auteur de glisser des critiques contre le régime stalinien. Et n’oublions pas Marguerite, l’amante, qui recouvre toutes sortes de personnages ! Grand admirateur du Faust de Goethe, Boulgakov revisite avec ce roman le mythe de Faust, et le transpose dans le Moscou des années 1930 : pour retrouver l’homme qu’elle aime, Le Maître, auteur d’une biographie inachevée de Ponce Pilate, Marguerite accepte de livrer son âme au diable…

 

roman étranger, RussieLes combattantes. Les aviatrices soviétiques contre les as de la Luftwaffe

Liouba Vinogradova

H. d’Ormesson, 2016, 25€

Le titre résume bien ce documentaire sur les aviatrices soviétiques qui ont combattu la Luftwaffe. L’auteur est allé à la rencontre des survivantes. Elle raconte la formation des femmes à l’aviation dans un petit aéroclub, la vie de la population soviétique, et les batailles dans de tout petits avions dans lesquels se trouvaient juste la pilote et la navigatrice, avec les bombes sur les genoux ! Contre des Messerschmitt, inutile de dire qu’il y a eu peu de rescapées !

 

roman étranger, RussieLe Journal de Lena - Leningrad, 1941-1942

Léna MOUKHINA

R. Laffont, 2017, 21€

Une lycéenne de 16 ans, solitaire, commence à écrire : son quotidien, le lycée où règne l’égalité entre  garçons et filles, la vie dans les appartements communautaires…

Son journal intime est surtout un témoignage précieux sur le siège de Léningrad par les troupes allemandes (juin  1941 à juin 1942). La ville assiégée, la population entière réquisitionnée, le rationnement, les bombardements….

Une longue préface remet dans le contexte historique, le livre comporte aussi beaucoup d’annotations à chercher à la fin du volume, mais l’ensemble reste fluide à lire.

 

roman étranger, RussieLa guerre n’a pas un visage de femme

Svetlana ALEXIEVITCH

Presses de la renaissance, 2004, 22€

La journaliste biélorusse, prix Nobel de littérature en 2015, recherche le vécu des gens. Elle a écrit également La fin de l’homme rouge, et La supplication (sur Tchernobyl), tout le contraire d’un hymne à la patrie.

Ici, elle est allée chercher des récits de femmes qui ont combattu dans l’armée soviétique. Beaucoup étaient volontaires pour partir sur le front « sauver la patrie ». Infirmières, tireurs d’élite sur les canons, à la fabrique de bombes… livrent de courts récits, certes très instructifs, mais parfois un peu répétitifs, ce qui rend la lecture un peu fastidieuse.

Une question revient : « Pourquoi les allemands ont-ils fait la guerre, ils avaient tout ?! »

 

roman étranger, RussieNostalgia, la mélancolie du futur

Éditions Daphnis et Chloé en partenariat avec les éditions Louison, 2015, 24€

Dix-huit écrivains russes contemporains, pour autant de nouvelles, jusqu’ici parues dans la revue littéraire SNOB.  Vladimir Sorokine, Edouard Limonov, Elena Pasternak, Soljenitsyne, Zakhar Prilepine, Maxime Kantor, Mikhaïl Chichkine... tous sont réunis ici autour d’un thème commun : la nostalgie, la douleur du retour.

Un bel objet livre, élégant et soigné « à l’ancienne ».

 

Rappelons ici les excellentes bandes dessinées de Fabien NURY et Thierry ROBIN, inspirées de l'histoire russe : Mort au tsar (2 tomes) et La mort de Staline (2 tomes).

23/05/2017

Bouillon russe (3/4)

Russie, Ukraine, roman étranger

 

Le caméléon

Andréï KOURKOV

Liana Lévi, 2001, 18.30€

 

Kiev, 1997. Dans le studio qu’il vient d’acheter, Nikolaï Sotnikov découvre « Kobzar », un livre de Taras Chevtchenko, considéré comme le chef-d’œuvre du grand poète et patriote ukrainien.

Dans les marges figurent au crayon les multiples annotations d’un homme mort dans des conditions suspectes. Dans un document que ses amis ont glissé dans son cercueil, il écrivait avoir découvert une chose précieuse pour le peuple ukrainien. Nikolaï se rend la nuit au cimetière, et après avoir procédé à une exhumation clandestine, il récupère cette lettre. Rédigée en 1851, elle accusait Chevtchenko, alors soldat à Mangychlak, Kazakhstan, d’avoir caché quelque chose dans le sable.

Veilleur de nuit dans un entrepôt d’aliments pour bébés, Nikolaï se rend compte que cette activité masque un trafic de drogue, et il est obligé de quitter Kiev. Il en profite pour rallier Mangychlak afin de percer l’énigme Chevtchenko. En chemin, il rencontre une jeune Kazakh, la belle Goulia, qui va l’accompagner dans un périple jalonné de rencontres, dont la plus surprenante sera sans doute celle d’un gentil caméléon.

Foisonnant roman d’aventures, ce voyage initiatique du narrateur à la recherche d’un trésor qui reste ici symbolique, trouvera sa récompense. Maniant la parabole et l’humour, Andreï Kourkov, d’une écriture limpide et attrayante, proclame la vanité des nationalismes et dresse un portrait des anciennes républiques soviétiques gangrenées par les trafics et la corruption. Original !

Françoise