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14/09/2020

Croire aux fauves

roman

 

Croire aux fauves

Nastassja MARTIN

Verticales, 2019, 152 p., 12€50

 

Nastassja Martin est anthropologue, spécialiste des populations arctiques. Après avoir vécu plusieurs années avec les indiens Gwich’in, elle a publié une thèse remarquée Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska. A leur contact, elle acquiert un ressenti différent avec l’environnement ; elle explore les zones imprécises où l’humain et le non humain dialoguent, mondes de l’animisme, du chamanisme, que la pensée rationnelle peine à cerner.

En 2015 elle est dans la région de Kamtchatka en Sibérie. C’est là que se trouvent le centre d’entraînement et la base secrète de l’armée russe. Mais c’est aussi la terre millénaire des Evènes, peuplade -avec celles des Koriaks et des Itelmènes- dont les hommes sont enrôlés par l’armée russe parce que, sans rennes et sans forêts, ils ne peuvent vivre. Cependant certains, après l’effondrement du bloc communiste, ont choisi une autre vie loin des villages, loin des touristes, loin de l’État ; c’est avec ces familles et plus précisément celle de Daria, qu’elle a noué d’étroites relations.

Elle programme une expédition pour gravir le plus haut volcan du Kamtchatka. Nikolaï et Lanna l’accompagnent, mais à un certain moment elle leur fausse compagnie car elle éprouve le besoin d’être seule et dans le silence. Soudain, elle se trouve face à un ours et c’est l’attaque, un corps à corps brutal et violent : il mord et arrache une partie de sa mâchoire et l’un de ses zygomatiques, il fracture une pommette, il la griffe à la jambe. Pour se défendre, elle le frappe avec son piolet ; l’ours blessé ne la tue pas, il s’enfuit.

L’auteur raconte ce cauchemar, les hospitalisations très éprouvantes aussi bien en Russie qu’en France et les opérations successives pour reconstruire son visage. Mais elle va beaucoup plus loin dans l’analyse et dans les questionnements que suscite cette confrontation soudaine et violente. Elle a le sentiment de porter en elle et pour toujours la trace de l’ours. En croisant son regard, elle a lu dans ses yeux une familiarité et une étrangeté aussi effarantes qu’attachantes. Sans aller jusqu’à se croire devenue à moitié ours, ce que pensent les Evènes, elle est certaine d’avoir partagé avec le fauve un vertige, un instant d’intelligence et de vérité qui les lie l’un à l’autre.

Elle relate des faits troublants, dérangeants pour notre esprit cartésien. Ainsi, quelques jours avant son départ pour le volcan, elle a une forte fièvre et est soignée par Andrei ; il lui parle des esprits des animaux et lui remet une griffe comme protection pendant sa marche, tout en la mettant en garde contre l’esprit de l’ours qui la suit, l’attend et la connaît. Également, le jour de l’attaque, Yvan le fils de Daria perd connaissance. Lorsqu’il recouvre ses esprits, il affirme qu’il est arrivé quelque chose à Nastia. Loin de tout, sans aucune possibilité de communication, il prend son bateau, se rend dans un village à 100 km où il apprend le terrible accident dont elle est victime.

Cette rencontre terrible avec l’ours et le fait qu’il lui ait laissé la vie sauve suscitent chez elle de nombreuses questions et l’amènent à un cheminement intérieur ; elle verra dans cet évènement non une destruction mais une renaissance. Ce récit met également en lumière l’équilibre qui doit animer, idéalement, tout anthropologue, entre l’altérité extérieure et la réflexion intérieure, entre l’enthousiasme et la distance, afin de ne pas se laisser fasciner par le «terrain» au risque de s’y perdre.

Annie

25/05/2020

Tout bouge autour de moi

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Tout bouge autour de moi

Dany LAFERRIERE

Grasset, 2011, 208 p., 15.30€

 

Récit. Le 12 janvier 2010, Dany Laferrière se trouve à Haïti pour le festival « Etonnants voyageurs », au moment du  tremblement de terre. Au contraire de tant d'autres, il réchappe à la catastrophe.

« Tout cela a duré moins d'une minute. On a eu huit à dix secondes pour prendre une décision. Quitter l'endroit ou rester. Très rares sont ceux qui ont fait un bon départ […] On s'est retrouvés à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s'est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s'agenouiller. Ils n'explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. Soudain, on voit s'élever dans le ciel d'après-midi un nuage de poussière. Comme si un dynamiteur professionnel avait reçu la commande expresse de détruire une ville entière sans encombrer les rues afin que les grues puissent circuler. »

Un an après, il reprend ses notes, témoigne sobrement de ce qu’il a vu et livre ses pensées au moment du séisme et dans les mois qui ont suivi. Les nuits dans les parcs et jardins, telle grand-mère qui tente d’épargner son petit-fils en substituant aux images horribles des chansons et des mythologies qu’elle tire de sa mémoire vacillante, l’errance pour passer prendre des nouvelles de sa famille et de ses amis artistes, la maison de Lyonel Trouillot, d’où semble  s’organiser la solidarité de quartier, les fausses rumeurs…

Avec ses lecteurs, l'auteur partage ni plus, ni moins que des instants, pas de pathos, peu d'approfondissement.

22/05/2017

Bouilllon russe (2/4)

Russie, témoignage

 

Sur mon père

Tatiana TOLSTOÏ

Ed. Allia, 2003

 

C’est un récit intimiste, construit par la fille aînée de Léon Tolstoï à partir de ses souvenirs d’enfance et des journaux intimes de ses parents.

Le mariage de Sophie et Léon fut heureux pendant environ 20 ans. 13 enfants sont nés, dont 5 sont morts en bas âge. Sophie a abandonné une vie brillante à Moscou pour soutenir son mari dans la conduite du domaine d’Iasmaia Poliana, en Ukraine, et dans ses travaux littéraires : pour Guerre et Paix, elle met au propre la nuit les pages écrites dans la journée par Léon.

Leurs caractères sont opposés, elle pessimiste et jalouse, lui optimiste forcené, désireux d’être bon et tiraillé par la quête spirituelle. Le portrait fait par Tatiana est loin de celui de quasi-mégère dont on a affublé sa mère.

Tatiana a beaucoup d’amour pour ses parents. Pour elle, prendre la plume est un douloureux « devoir », car elle révèle bien des choses qui d’ordinaire ne sortent pas du cercle familial intime.  J’ai beaucoup aimé.

Ginette.

18/09/2016

Moi Gulwali, réfugié à 12 ans

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Moi Gulwali, réfugié à 12 ans

Propos recueillis par Nadene Ghouri

Hachette Témoignages, 2016, 445 p.

 

Né en 1994 en Afghanistan, Gulwali a quelques années quand il voit arriver au pouvoir les Talibans. A la mort de son père, lors d’une attaque américaine, sa mère reçoit quotidiennement la visite d’un groupe de Talibans bien décidés à faire de ses deux plus grand fils (Gulwali, 12 ans et Hazrat, 14 ans) des terroristes. Prenant peur, sans les en informer, elle confie ses deux fils à des passeurs pour qu’ils puissent rejoindre l’Europe où ils seront en sécurité.

« J’ai jeté un coup d’œil à ma mère pour me rassurer. Elle nous a fixé mon frère Hazrat et moi avec tant d’intensité que j’ai pensé que son regard de feu allait me transpercer le crâne.

- Soyez courageux. C’est pour votre bien !

Et alors elle m’a dit quelque chose qui m’a gelé le cœur :

- Aussi mal que les choses tournent, ne revenez jamais»

Commence alors l’aventure la plus dure de sa vie. Très vite Gulwali est séparé de son frère dont il n’aura plus de nouvelles. S’enchaînent alors passeurs, faim, soif, maltraitance, torture, kilomètres (à pied, à cheval, en train ou en camion). Il parcourt en tout 20 000 km pendant 1 an, rencontre 25 passeurs et utilise 6 moyens de transports différents. A 13 ans, dans un état pitoyable, il pose enfin les pieds sur le sol anglais. Mineur, il est pris en charge par une famille, fait des études, s’engage dans des associations et dans la politique et va jusqu’à porter la flamme olympique lors des JO de 2012 en Angleterre.

Gulwali 1.jpgGulwali 2.jpg Au-delà d’un récit dur et éprouvant sur les conditions des réfugiés (il reste un bon moment dans la jungle de Calais), c’est aussi une histoire intérieure qui se joue. Pendant ses 12 premières années en Afghanistan, Gulwali suit les modes de vies et les pensées de son pays. Il est dur avec les femmes de sa famille, voire presque violent (insultes, rabaissement, surveillance extrême de ses tantes et de sa mère quant au port du voile et de la burqua …). Son voyage lui permet de se rendre compte des conditions de vie des femmes de son pays par rapport à celles des femmes européennes, non voilées  et libres. Au début très choqué, il assimile petit à petit la culture européenne et tout ce qu’elle comporte au niveau des libertés individuelles. Aujourd’hui, il en est convaincu, il faut faire bouger les choses en Afghanistan. Il compte bien étudier, s’engager politiquement et revenir chez lui militer contre l’oppression des Talibans.

« Il existe un dicton Pachtoune : « Il n’y a pas assez de place dans cette vie pour l’amour » Je me demande comment les gens en trouvent pour la haine. »

Les remerciements à la fin du livre sont beaucoup tournés autour des gens qui tout au long de son voyage lui ont tendu la main.

Céline

20/07/2012

témoignage en BD : la sclérose en plaques

Des fourmis dans les jambes, par Arnaud GAUTELIER, ill. Renaud PENNELLE

E. Proust (Atmosphères), 2012

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Alex, 33 ans, publicitaire parisien, vit avec Chloé et leur fille Marion. Un appartement agréable, beaucoup d’amis… une vie idéale ? Pas vraiment : depuis 13 ans, Axel se bat contre un ennemi invisible : la sclérose en plaques. C’est leur quotidien qui est relaté dans cette BD, leur combat pour mener une vie normale et profiter des bons moments, sans occulter les jours de colère ou de découragement.

Derrière l’auto-dérision, Axel cache la lourdeur de sa vie, la fatigue, les jambes qui brûlent ou qui piquent comme si des milliers de fourmis en avaient fait leur territoire, les séances de chimio dans des centres hospitaliers déshumanisants, le fauteuil roulant trop lourd,  les crottes de chiens sur les trottoirs parisiens… Le déménagement à Nantes va leur offrir un nouveau départ et une meilleure qualité de vie !

Scénario et illustration sont également réussis. Le récit, autobiographique, est réaliste et émouvant, tout en évitant l’écueil de la sensiblerie grâce à l’humour du personnage. Le dessin, dont les traits nets sont adoucis au lavis, offre toute une palette de noir, gris et blanc et des cadrages variés.

Un grand coup de cœur ! Aline